La contestation des années 1968

Publié le 18 Juillet 2015

La contestation des années 1968
A partir des années 1960, une vague de contestation amorce un puissant cycle de luttes. Une révolte politique, sociale et culturelle vait vaciller l'ordre marchand.

 

Les années 1968 révèlent un bouillonnement politique, social mais aussi intellectuel et culturel. Le livre 68 une histoire collective propose une cartographie de cette contestation de tous les cadres sociaux et hiérarchies. Des universitaires présentent des aspects différents d’une histoire longue, de 1962 à 1981, à travers leur approche singulière.

 

                                                  68, une histoire collective (1962-1981) - Philippe ARTIÈRES, Michelle ZANCARINI-FOURNEL

 

Contestation des années 1960

 

Michelle Zancarini-Fournel présente la période qui s’étend de 1962 à 1968. La France subit une modernisation dans les années 1960. Les Trente glorieuses s’apparentent à une période de prospérité économique et sociale. Les conditions de travail, avec les cadences et le taylorisme, semblent pourtant contestées par les ouvriers. La jeunesse devient un nouvel acteur en quête d’émancipation contre la morale traditionnelle. « Le blocage social se double d’un blocage familial où la répartition des rôles et des statuts entre sexes et générations et le respect des vieilles règles se révèlent de plus en plus obsolètes », décrit Michelle Zancarini-Fournel.

L’Internationale situationniste influence fortement la contestation. Le groupe s’inspire d’influences à la fois politiques et artistiques. Les situationnistes renouvellent la révolte avec une « invention de situations politiques et esthétiques visant à perturber l’ordre établi, détournement des images et des textes, phénomènes culturels au cœur du processus historiques », observe Michelle Zancarini-Fournel. Ces pratiques nouvelles irriguent le mouvement de Mai 68. Les situationnistes semblent influencés par Henri Lefebvre. Ils développent une critique de l’aliénation dans la vie quotidienne. Ils veulent s’appuyer sur les conseils ouvriers pour dépasser la marchandise et supprimer le travail. La fête révolutionnaire doit bouleverser tous les aspects de la vie. « Vivre sans contraintes et jouir sans entraves » doivent devenir les seules règles.

Le mouvement contre la guerre au Vietnam permet une politisation de la culture. Le théâtre, la peinture et le cinéma évoquent les bombardements américains mais aussi les révoltes du tiers-monde. Les groupuscules gauchistes, avec les trotskistes et les maoïstes, s’emparent de la guerre au Vietnam pour nourrir leur propagande et leur agitation. Des grèves sauvages éclatent dans les usines. Les syndicats ont « du mal à tenir leurs troupes » observe le rapport d’un préfet. Des convergences émergent entre paysans, ouvriers, étudiants. A Nanterre, le mouvement du 22 mars dénonce la répression sexuelle. Il attaque également l’Université et ironise sur « la léthargie, la déception et le dégoût qui forment l’atmosphère quotidienne de tout un amphithéâtre ».

 

                   Zengakuren

 

Révolte mondiale de la jeunesse

 

Antoine de Baecque évoque les films qui incarnent cette période. En 1967, La chinoise de Jean-Luc Godard évoque la guerre au Vietnam. Mais le film présente surtout une jeunesse étudiante qui embrasse la cause maoïste. La réception se révèle très critique. Le film montre les marxistes-léninistes comme des jeunes bourgeois qui jouent à la révolution. Mais La chinoise apparaît moins comme une enquête, mais plutôt comme un symptôme. « Ce qu’il révèle est un irrépressible désir d’utopie dans la jeunesse française, cette volonté d’aller chercher très loin des modèles de société idéales susceptibles de faire voler en éclats, ici et maintenant, les carcans de la société réelle », analyse Antoine de Baeque. Le film montre la vie collective d’un groupe politique, mais aussi d’une troupe de théâtre.

Le roman Les Choses, de Georges Perec, se penche sur la vie quotidienne de la petite bourgeoisie. Il décrit le conformisme dans les façons d’habiter, consommer, de vivre le loisir et le travail. Ce constat alimente aussi la révolte des années 1968.

 

Bertrand Lemonnier évoque la guitare, vecteur de la musique pop et du rock. Cet instrument est approprié par la jeunesse et de nombreux groupes émergent. La guitare « parle au cœur, à l’esprit, au corps ; elle est aussi un objet de désir, de protestation et de révolte, et aussi de paix et d’intégration sociale », observe Bertrand Lemonnier. La jeunesse se révolte contre la famille, l’école, les institutions. Elle refuse l’avenir balisé par la société de consommation. Le temps libre doit primer sur le travail. La guitare est également liée à l’émancipation des minorités. Bob Dylan devient une figure artistique de la contestation. En 1969, Woodstock dénonce la guerre et symbolise un « festival d’amour et de musique ». La guitare devient un instrument de désir et de plaisir, associé aux drogues et à l’amour libre.

Laurent Chollet évoque le mouvement hippie. En 1966, la jeunesse française s’ouvre enfin à la culture pop avec la découverte des groupes de musique anglais. Les hippies lancent le Summer of love à San Francisco. Les Diggers inventent une société alternative contre la logique marchande à coups de repas et de magasins gratuits. Ils développent également le théâtre de rue. Les hippies subissent une récupération rapide. Ils deviennent une mode puis un produit de consommation.

Alain Brossat revient sur la Zengakuren japonaise. Ce groupe mythique privilégie la violence et les affrontements avec les forces de l’ordre. Mais c’est surtout un mouvement marxiste d’étudiants qui critiquent la bureaucratie et veulent lutter aux côtés des ouvriers. Mais les japonais se heurtent à la répression et s’enferment dans une dérive militariste.

Niek Pas présente les Provos. Ils attaquent la société des Pays-Bas des années 1960, immergée dans les valeurs traditionnelles de la religion. La jeunesse découvre le rock’n’roll et la danse. La culture musicale américaine, le jazz et les beatniks influencent la contestation. Des milieux artistiques tentent d’inventer de nouvelles manières de penser et de vivre. Le mouvement Provo se développe, inspiré par une démarche libertaire. « L’objectif est de provoquer les valeurs bourgeoises, de développer une critique de la société de consommation et de présenter l’idée d’une société meilleure », décrit Niek Pas. L’humour, le théâtre participatif, des idées originales inventent un style de vie anticonformiste. Cet esprit créatif propose les débuts d’une réflexion écologiste. Des textes évoquent également l’art, l’urbanisme et la libération sexuelle.

 

 

Théories nouvelles

 

Laurent Chollet présente le mouvement situationniste. Ce petit groupe comprend notamment Guy Debord, Michèle Bernstein et Raoul Vaneigem. Les situationnistes proposent une critique et un bouleversement de la vie quotidienne. Ils dénoncent la civilisation des loisirs et du travail et proposent la construction de situations. « Une seule entreprise nous paraît digne de considération : c’est le divertissement intégral. L’aventurier est celui qui fait arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent », précise la revue Potlatch n° 7 publiée en août 1964. L’Internationale situationniste entend réinventer la révolution en puisant dans les avant-gardes artistiques comme dans le marxisme critique. La pratique et la théorie radicales doivent supplanter l’idéologie. La créativité, la spontanéité et la poésie doivent fonder le projet révolutionnaire. Les conseils ouvriers doivent permettre l’abolition de l’État, du travail et de la marchandise. La critique situationniste se diffuse dans la jeunesse contestataire pour alimenter les tags et les slogans de Mai 68. « Vivre sans temps morts, jouir sans entraves » résume l’esprit situationniste.

Philippe Artières évoque la figure de Jean-Pierre Duteuil et le groupe de Nanterre qui s’inspirent d’un anarchisme hétérodoxe. Ils se distinguent du vieux gauchisme militant. Ils distribuent des détournements de Comics créés par les situationnistes. Ils luttent par la libération sexuelle armés des écrits de Wilhelm Reich et Herbert Marcuse.

Philippe Gottraux présente le groupe Socialisme ou Barbarie qui a existé de 1948 à 1967. Sa critique de la bureaucratie contribue à renouveler la pensée révolutionnaire. Cornélius Castoriadis et Claude Lefort, en rupture avec le trotskisme, analyse l’URSS comme une nouvelle société de classes et comme un « capitalisme bureaucratique ». Aucune solidarité, même critique, n’est possible avec ce régime d’oppression. Mais le régime de la démocratie libérale semble également bureaucratique et oppressif. L’opposition entre dirigeants et exécutants permet de comprendre les rapports de classe. Seuls les conseils ouvriers et l’auto-organisation du prolétariat dessinent des perspectives émancipatrices. Les syndicats sont considérés comme bureaucratisés, mais Socialisme ou Barbarie défend les organisations autonomes créées directement par les ouvriers en lutte.
 
 
                          

 

Grèves et mouvement de 1968

 

Michelle Zancarini-Fournel détaille les évènements de Mai 68. Le 3 mai marque le début de la révolte avec l’occupation de la Sorbonne. La répression des étudiants alimente un mouvement plus large. Des affrontements éclatent avec les forces de l’ordre. Des « comités d’action » ou « comité de grève » révèlent la dimension politique de la lutte sociale. L’action commune entre étudiants et travailleurs doit déborder les appareils syndicaux. Le 10 mai éclate « la nuit des barricades » avec des émeutes au quartier Latin. La contestation étudiante s’étend également dans les villes de province.

Le 13 mai, les syndicats appellent à une journée de grève générale. Malgré un faible nombre de grévistes, d’impressionnantes manifestations déferlent dans les rues de Paris. Surtout des ouvriers décident spontanément d’occuper des usines. La grève s’étend alors progressivement dans de nombreuses entreprises. « La grève longue est d’abord une rupture, rupture dans les rapports sociaux habituels, rupture du quotidien, rupture du temps contraint, rupture qui parfois déroute », observe Michelle Zancarini-Fournel. Mais les occupations concernent surtout les universités. Le mouvement étudiant semble particulièrement bouillonnant. « Il témoigne dans un quotidien bouleversé, d’une libération de la parole, de l’expression des désirs et des espérances, difficile à transmettre et à retranscrire », décrit Michelle Zancarini-Fournel.

Les syndicats s’opposent à cette colère de la jeunesse qu’ils ne peuvent pas encadrer. Ensuite les forces réactionnaires proches du pouvoir agitent la peur de la pénurie. Syndicats, patronat et gouvernement négocient les accords de Grenelle. Donner quelques droits aux salariés doit permettre d’arrêter le mouvement de grève. Mais les salariés rejettent les accords de Grenelle. Un nouveau pouvoir populaire émerge dans certaines villes, comme à Nantes. Un comité central de grève s’appuie sur les associations de quartiers pour assurer le ravitaillement et les besoins du quotidien les plus cruciaux. Le gouvernement parvient à briser le mouvement. Il dissout l’Assemblée nationale et organise de nouvelles élections qui lui permettent de renforcer sa majorité.

 

Antoine de Baecque revient sur le film Reprise d’Hervé Le Roux. Le réalisateur découvre un film de 1968 sur La reprise du travail aux usines Wonder. Une jeune ouvrière discute avec un syndicaliste. Elle refuse le retour à la normale et veut continuer la lutte. Elle ne revendique pas quelques aménagements de l’exploitation mais refuse l’ordre usinier. « J’rentrerai pas, j’mettrai plus les pieds dans cette taule ! Vous allez voir quel bordel que c’est là d’dans, c’est dégueulasse. On est noires jusqu’à l’os, c’est dégueulasse… Non j’rentrerai pas », explose l’ouvrière. Un bureaucrate de la CGT adopte un ton paternaliste et estime qu’il faut savoir terminer une grève. Un mao sympathique critique le « bonze communiste », mais parle de l’extérieur et semble déconnecté de la vie dans l’usine. Hervé Le Roux part à la recherche du personnel et des ouvrières de cette usine pour évoquer leurs conditions de travail et leur point de vue sur ce film.

Annick Lampérière évoque le mouvement étudiant mexicain. La lutte dans les universités subit rapidement l’isolement politique et la répression. Un mouvement étudiant anti-autoritaire exprime une forte dimension culturelle et créative. Les femmes revendiquent une libération sexuelle contre la famille autoritaire et le patriarcat. La pop culture se développe. Dans les années 1970 émerge une véritable contre-culture artistique, musicale, sexuelle.

                                Cahiers De Mai N° 14 Du 01/09/1969 - Documents - Etudes - Debats Pour La Poursuite Du Mouvement Le Plan Du Gouvernement - Fiat Turin - Wendel Sidelor - Que Signifie-T-Il Et Comment Y Repliquer - Usinor Dunkerque

Ondes de choc

 

Philippe Artières évoque les gauchismes qui émergent en Mai 68, en marge de l’hégémonie stalinienne. Malgré leur diversité les gauchismes attaquent le régime bureaucratique de l’URSS, critiquent le marxisme orthodoxe et valorisent le concept d’aliénation et de conscience révolutionnaire. Les gauchismes « opèrent une vive critique de la vie quotidienne et des valeurs qu’elle véhicule et prônent dans chacun des foyers de lutte l’importance des conseils ouvriers », résume Philippe Artières. Mais un gauchisme fondé sur la discipline militante se distingue du gauchisme spontanéiste et « désirant ».

Xavier Vigna évoque l’insubordination et la politisation ouvrière. Les grèves s’accompagnent des occupations d’usines. Cette pratique, qui demeure illégale, se banalise en 1968. Les ouvriers s’emparent de la propriété privée du patron mais défient également l’encadrement et la maîtrise. L’occupation peut s’accompagner de la mise à sac de locaux et de la séquestration de membres de la direction. L’occupation permet de s’approprier un espace mais participe aussi à la construction d’une autre temporalité. Ce sont les assemblées générales qui rythment le quotidien et libèrent la parole ouvrière. Les discussions favorisent une conscientisation et une radicalisation politique. Le mouvement de Mai 68 demeure lié à la centralité de l’usine.

 

Michelle Zancarini-Fournel présente la contestation entre 1968 et 1974. Des mouvements éclatent dans les facs et les lycées. Mais la lutte continue surtout dans les usines et les entreprises. Des publications comme Les Cahiers de Mai contribuent à leur donner une forte portée politiques. De nouvelles pratiques de lutte se diffusent. Les hiérarchies et les délégations sont remplacées par des assemblées générales qui désignent des délégués provisoires et révocables. Des grèves sauvages éclatent et paralysent brusquement la production. Les OS dénoncent les cadences et les conditions de travail particulièrement dures. Grèves sauvages, prises de parole, occupations et séquestrations expriment une forte combativité chez certains salariés. Les ouvriers ne se reconnaissent plus dans les revendications syndicales qui demandent des simples augmentations de salaires. Ils contestent l’ordre usinier avec ses cadences, sa hiérarchie, ses horaires et ses conditions de travail. Les femmes et les immigrés deviennent des figures nouvelles de la contestation ouvrière.

Un nouveau mouvement féministe est incarné par la radicalité du discours et des actions du MLF. L’utopie et la subversion, la valorisation du sujet et l’inscription du privé comme politique doivent permettre une libération des corps. Le mouvement féministe permet de faire évoluer la loi. L’égalité entre hommes et femmes et surtout le refus de l’identification à un sexe sont mis en avant. Le MLF n’est ni un parti ni une organisation, mais un espace de débat et de prise de parole. La lutte pour l’avortement libre et gratuit devient un combat fédérateur. Le mouvement homosexuel émerge en parallèle dans cette lutte pour la libération des corps.

           

Manifestation pour le droit à l'avortement et à la contraception à Grenoble en 1973 (PUECH MICHEL/SIPA)

 

Critiques de la vie quotidienne

 

Laurent Quéro évoque la contestation contre-culturelle. Une presse alternative se développe. De nouveaux fronts de lutte concernent les marges avec les femmes, les homosexuels, les fous et les asociaux. La libération des désirs doit combattre les oppressions. La contestation est d’abord un mode de vie qui s’incarne progressivement dans l’utopie communautaire pour inventer de nouvelles relations interpersonnelles. Le quotidien aliénant et routinier doit se transformer en fête perpétuelle. L’expérience communautaire s’apparente à un laboratoire qui doit permettre l’élimination des conditionnements. Mais cette tentative de fuite subit la récupération de la société marchande.

 

Florence Rochefort revient sur l’insurrection féministe. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) s’inscrit dans le temps long d’un nouveau mouvement féministe dans les années 1960. Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir incarne cette réflexion nouvelle. Mais le MLF apparaît surtout comme un produit de Mai 68. « Le féminisme des années 1970 s’inscrit dans la dynamique de mai-juin 1968 par son ambition révolutionnaire, ses thèmes et son mode de dénonciation d’une radicalité sans commune mesure », souligne Florence Rochefort. Le féminisme semble issu de la politisation de la vie quotidienne qui débouche vers le mot d’ordre « le privé est politique ». Le slogan « jouir sans entrave » débouche vers une attaque contre les tabous ancestraux sur le corps féminin et la sexualité. Les militantes s’emparent également de la contre-culture pour faire exploser les normes sociales, les rôles et les mécanismes de pouvoir.

Toutes les institutions sont attaquées : le mariage, la famille, l’école, l’hôpital, l’État. La figure de la « femme-objet », passive et serviable, est démolie. L’humour et les jeux de mots permettent de dénoncer les présupposés misogynes. La libération des corps et de la sexualité débouche vers la lutte pour l’avortement. Le plaisir sexuel devient déconnecté de l’obligation de reproduction. Un mouvement joyeusement libertaire se développe. « Le mouvement des femmes prend conscience de lui-même à travers ses actions collectives, ses manifestations publiques, ses lieux de convivialité et son inventivité contestataire, son ironie festive, son humour et ses chansons », observe Florence Rochefort. Mais un féminisme réformiste et institutionnel se développe en parallèle.

 

Florence Rochefort évoque également la politisation des corps. Dès les années 1960, les mouvements de contre-culture et le pop rock incitent à la danse, à la nudité, à la libération des corps. L’amour libre s’expérimente et l’ordre moral vacille. « Un élan individualiste pousse à la révolte des apparences et des attitudes qui repoussent les contraintes les plus lourdes de la morale bourgeoise et de ses conceptions de la pudeur et de la bienséance », souligne Florence Rochefort. L’école, la famille, l’usine imposent un conditionnement et une discipline des corps. Un mouvement libertaire dénonce la répression sexuelle pour valoriser la liberté et la jouissance. Une sexualité libérée doit dissocier le plaisir du mariage, de la famille et de la procréation.

 
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Utopies libertaires

 

Antoine de Baecque évoque le film L’An 01 de Jacques Doillon. Dans cette utopie joyeuse la production s’arrête pour reconstruire de nouvelles relations humaines. « Toute activité industrielle a complètement cessé. Les rues sont emplies d’une foule chantante. Tout s’est arrêté dans l’hilarité générale… », indique une radio. Cette démobilisation générale contre la société bourgeoise renoue avec l’esprit de Mai. La production s’arrête et les individus se rencontrent et réfléchissent collectivement. Ce film est l’adaptation d’une bande dessinée de Gébé qui incarne l’humour corrosif de Charlie Hebdo. Le refus du travail est remplacé par l’énergie sexuelle et le désir comme moteur de la production. De courtes séquences illustrent cette utopie nouvelle jouée de manière potache et désinvolte. Différents films du début des années 1970 « mêlent bonnes doses d’humour, provocations régressives, appels à l’imagination, refus du conformisme et des institutions, rêves de mœurs différentes et de société nouvelle », observe Antoine de Baecque.

Pierre Girard revient sur les années 1968 en Italie. Cette période est décrite par les historiens comme celle des « années de plomb » de la lutte armée et du terrorisme. Mais le mouvement autonome exprime également un bouleversement de tous les aspects de la vie. L’autonomie désirante révèle surtout une période marquée par « la transformation radicale de la vie quotidienne, le besoin d’utopie, la révolution sexuelle », souligne Pierre Girard.

Dominique Linhardt évoque le mouvement d’opposition extraparlementaire en Allemagne. Moins connu que la RAF et la lutte armée, le groupe SPUR semble influencé par les situationnistes. Il exprime une sensibilité anti-autoritaire contre la gauche traditionnelle. Dans les années 1960, la Subversive Aktion privilégie la provocation ludique. Face au règne du conformisme, il faut rompre avec les normes pour révéler l’oppression.

 

Cette histoire des années 1968 propose un éclectisme joyeux. Le lecteur peut picorrer selon ses envies et centres d'intérêt. Cet article insiste évidemment sur les mouvements les plus libertaires et radicaux. Mais des forces bureaucratiques, gauchistes, réformistes et institutionnelles s'agitent également. Ce livre collectif révèle aussi les limites de la specialisation universitaire. La multiplication d'articles synthétiques empêche l'élaboration d'une analyse d'ensemble de cette période. L'échec de la contestation semble peu évoqué. L'encadrement gauchiste et syndical, l'absence de perspectives de rupture et de construction d'une société nouvelle peuvent expliquer l'échec de ces mouvements.
En revanche, ce livre collectif donne un apercu du bouillonnement des années 1968. Une période durant laquelle la politique et la vie quotidienne semblent se relier. C'est sans doute ce qui fait la force de cette contestation joyeuse et festive, mais aussi ancrée dans un rejet radical du monde marchand.
 
 

Source : Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68 une histoire collective (1962-1981), La Découverte, 2008 (Poche 2015)

 

Pour aller plus loin :

Vidéos : Colloque Mai 68 en quarantaine

Vidéo : Nous l'avons tant aimée la révolution

Radio : émissions diffusées sur France Culture

Catherine Portevin, Débat : Peut-on enfin écrire la vraie histoire de Mai 68 ?, publié dans le magazine Télérama le 1er mars 2008

Sommaires des Cahiers de Mai (1968-1974), publié sur le site Fragments d'Histoire de la gauche radicale

Annie Collovald Gérard Mauger Claude Poliak, Mai-Juin 68 : la rencontre ouvriers/étudiants, publié dans la revue Savoir / Agir n° 6

“Libertaire et anarchiste”, Jean-Pierre Duteuil, Chantier de Mai 68 à...

Bertrand Lemonnier, Autour de l’année 1968 en Angleterre : les composantes culturelles, Les années 68 : événements, cultures politiques et modes de vie, Lettre d’information n°15, Séance du 1er avril 1996

Publications de Bertrand Lemonnier diffusées sur Cairn.info ou sur un portail partenaire

Patrick Marcolini : « Le Gruppe Spur et le nouage esthético-politique aux
origines de la révolte des étudiants allemands
», Groupe de recherches matérialistes 2009-2010

Marco Rampazzo Bazzan « La ritournelle subversive. La trajectoire de la Subversive Aktion en tant qu'organisation », Groupe de recherches matérialistes 2009-2010

Prise de Baecque Journal de bord culturel d'Antoine de Baecque, historien et critique, passionné de cinéma

Laurent Chollet : « Mai 68 attend son Paxton », publié dans Le Magazine littéraire n° 439 en février 2005

Revue Echanges et MouvementLes grèves en France en Mai-Juin 1968, publié sur le site Hic Salta - Communisation

Publié dans #Histoire des luttes

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YO 09/03/2016 17:23

CE SERAIT BIEN DE DONNER LES NOMS DES PHOTOGRAPHES DONT LES PHOTOS ILLUSTRENT L'ARTICLE