Herbert Marcuse, philosophe radical

Publié le 11 Juillet 2015

Herbert Marcuse, philosophe radical
La pensée du philosophe Herbert Marcuse permet d'analyser la société moderne, avec ses normes et ses contraintes sociales. Mais aussi d'imaginer une perspective émancipatrice en rupture avec la société marchande.

 

Le théoricien Herbert Marcuse semble désormais rentré dans l’oubli. C’est pourtant l’une des sources philosophiques les plus percutantes de Mai 68 et des mouvements contestataires. Claude Dupuydenus retrace le parcours du personnage dans Herbert Marcuse ou les vertus de l’obstination.

Claude Dupuydenus évoque le mouvement de Mai 68, surgit en marge des organisations politiques. Le mouvement du 22 mars embrasse la spontanéité de la révolte. Marcuse, mais aussi Georg Lukacs, sont mis à l’index par le puissant Parti communiste. Ces théoriciens qui analysent l’aliénation et la logique marchande sont alors taxés de gauchisme. Claude Dupuydenus décrit sa rencontre avec Herbert Marcuse en 1966 par l’intermédiaire de Boris Fraenkel. Il rejoint le philosophe dans son Université de San Diego aux États-Unis.

 

 

                                            

 
 

Engagements politiques

 

Herbert Marcuse participe à l’École de Francfort, mais demeure marginalisé par cette mouvance. Il se réfère à Karl Marx, le matérialiste, mais aussi jeune Marx qui attaque l’aliénation marchande. Il semble également influencé par la littérature, notamment la critique de la société bureaucratique par Kafka, et par le théâtre de Samuel Beckett.

Les engagements Marcuse se tournent vers un communisme libertaire. Il dénonce notamment la répression. Il soutient Angela Davis, militante communiste qui défend les droits des noirs aux États-Unis. Elle subit la prison et dénonce l’enfer carcéral avec ses « goulags de la démocratie ». Herbert Marcuse soutien également Rudolp Barho un syndicaliste qui dénonce la répression en RDA et attaque l’imposture du socialisme réellement existant.

Herbert Marcuse propose une réflexion critique sur le travail et sur la technique. Il dénonce la répression de la sensualité, de l’art et de l’esthétique. Il apparaît comme le philosophe de l’émancipation et de la révolution pour le bonheur individuel et collectif. Il valorise l’utopie et l’imagination contre l’étouffoir conformiste de la civilisation marchande.

 

Issu de la bourgeoisie juive allemande, Herbert Marcuse n’en est pas moins un jeune homme révolté. Il subit l’horreur de la guerre et participe à l’opposition socialiste pacifiste (USPD) au sein du SPD, le parti social-démocrate. En 1917, des grèves éclatent. Les « spartakistes » s’opposent également à Lénine qui insiste sur le parti centralisé qui doit jouer le rôle de guide de la révolution. L’USPD est incarnée par les figures de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui sont assassinés en 1919 sur ordres du gouvernement social-démocrate. Herbert Marcuse décide alors de quitter définitivement le SPD et l’action politique. Il dénonce ce parti de gauche qui « travaille avec les forces réactionnaires, destructrices, répressives ».

Herbert Marcuse se reconnaît dans deux figures d’intellectuels révolutionnaires. Kurt Eisner et Georg Lukacs participent activement aux Conseils ouvriers en Bavière et en Hongrie. Ces intellectuels sont aussi des militants révolutionnaires. Ils dénoncent à la fois le réformisme et la répression de la social-démocratie mais aussi le centralisme et la bureaucratie des communistes bolcheviques.

 
 
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Marxisme hétérodoxe

 

Herbert Marcuse demeure un théoricien marxiste. Ce qui ne l’empêche pas de prendre en compte l’importance de la littérature, de l’esthétique et de la subjectivité. Le philosophe se réfère à ses débuts à la pensée nébuleuse de Martin Heidegger.

Mais Georg Lukacs demeure une référence majeure. Le penseur hongrois semble proche des idées luxemburgistes qui s’attachent à la spontanéité et à l’auto-organisation du prolétariat. Dans cette démarche, la conscience de classe semble déterminante. Georg Lukacs doit également faire face à la répression de l’URSS.

Il influence également Guy Debord en raison de son analyse de la réification. Les relations humaines deviennent des relations entre marchandises. Un échange contractuel et mesurable s’observe entre le propriétaire et celui qui vent sa force de travail. Cette critique de l’aliénation se distingue du marxisme mécanique accroché au seul déterminisme économique.

Georg Lukacs distingue deux courants au sein du communisme. Le courant léniniste et centraliste s’appuie sur un parti qui doit diriger les travailleurs. En revanche, le courant luxemburgiste s’appuie sur les coordinations et les conseils et autres formes d’organisation et de lutte inventées par les travailleurs eux-mêmes.

 

Herbert Marcuse se réfère au jeune Marx et aux Manuscrits de 1844. Le capitalisme ne se réduit pas un système économique. Marx observe également une logique marchande et une aliénation qui s’étendent sur tous les domaines de la vie. L’aliénation renvoie à trois dimension. Le travailleur semble séparé de son produit. Il n’a aucun contrôle sur le processus de production. Il n’est pas propriétaire des moyens de production et doit se contenter de se vendre lui-même. Cette dépossession résulte donc de la propriété privée et du salariat. Ensuite, le travail renvoie à une activité mécanique, instrumentale. Le travail demeure routinier et se distingue d’une activité ludique et créative.

Herbert Marcuse estime que ces Manuscrits s’apparentent à « de nouvelles sources pour établir les fondements du matérialisme historique ». La réflexion de Marx permet de mettre en avant les concepts de travail, d’aliénation, de dépassement, d’État, de propriété, de famille.

 
 
       

 

Libération des désirs

 

Herbert Marcuse s’oppose à l’idéalisme abstrait du libéralisme des Lumières et de Kant. Liberté, plaisir, bonheur doivent s’incarner dans la vie concrète. Il défend un hédonisme critique pour étendre les liberté aux conditions matérielles. « L’hédonisme exige que les potentialités et besoins sensuels de l’homme puisse accéder à la joie individuelle sans culpabilité, ni honte, ni idée de péché », résume Claude Dupuydenus. L’individu à la fois rationnel et sensuel fonde l’idée de bonheur.

Mais Herbert Marcuse critique également l’hédonisme de la société moderne. La satisfaction immédiate des désirs ne fait que stimuler de nouveaux besoins. Ensuite, cet hédonisme marchand semble centré sur l’individu et non sur la construction de véritables relations humaines.

Mais Herbert Marcuse attaque la morale bourgeoise qui n’a pour fonction que de favoriser le développement de la production et de la productivité. Il critique notamment la morale sexuelle. La jouissance et la plaisir sexuel demeurent particulièrement dévalorisés car opposés à la logique du travail. Le plaisir n’a aucun but autre que lui-même. Il s’oppose à la subordination de l’individu au travail et aux contraintes sociales.

« L’hédonisme a mis en avant le déploiement et la réalisation des besoins et des désirs individuels, l’émancipation contre le labeur inhumain et la libération des corps et des esprits dans le but de jouir de la vie concrète », décrit Claude Dupuydenus. En revanche, l’hédonisme ne permet pas de distinguer les faux et les vrais désirs, la jouissance pauvre de la jouissance intense. Le bonheur et l’émancipation ne peuvent donc pas se réduire à un simple hédonisme.

 

Herbert Marcuse s’appuie sur la psychanalyse et sur la boîte à outils freudienne. Il rejette la thérapie individuelle mais il reprend les concepts freudiens de la psychanalyse. Dans Éros et civilisation, Herbert Marcuse distingue le principe de réalité et le principe de plaisir comme deux principes opposés de fonctionnement mental. Il distingue également Éros (qui incarne la sexualité, la sensualité et la vie) de Thanatos (la destruction et la mort). Le philosophe observe également deux formes de répression. Le refoulement des désirs définit la répression psychique. La soumission de l’individu aux contraintes sociales et d’inhibition dans son existence apparaît comme une répression culturelle et sociale. Le philosophe insiste surtout sur cette seconde forme de répression.

En 1955, Herbert Marcuse propose une réflexion freudo-marxiste. A partir des outils de la psychanalyse, il estime que seul un changement de société peut permettre un épanouissement individuel et collectif. Il montre que « l’ordre social établi est principalement à l’origine du mal-être névrotique individuel comme du mal-être général », résume Claude Dupuydenus. Une nouvelle société doit se fonder sur la construction d’un autre principe de réalité aussi peu répressif que possible. Cette nouvelle société doit laisser libre court au principe de plaisir.

Contrairement à Freud, Herbert Marcuse estime que l’ordre social n’est pas naturel et auto-entretenu. Comme Marx, il estime que des forces sociales ont intérêt à maintenir l’ordre établi. La répression apparaît comme le résultat d’un rapport de force historique. Herbert Marcuse pense qu’il est possible de s’appuyer sur l’imagination, au croisement de la sensualité et de la rationalité pour attaquer l’ordre social. Il insiste sur la force libératrice de l’art et de l’esthétique.

Herbert Marcuse évoque le processus de désexualisation qui s’observe dans la société. La sexualité érotique est soumise à la génitalité et à la reproduction. Lorsqu’elle ne rentre pas dans ce cadre, elle est supprimée et rendue tabou avec la désignation de « perversions ». Le désexualisation nécessite aussi de « désensualiser » les objets sexuels. La famille monogame patriarcale devient le noyau de la société. La civilisation moderne impose une sexualité sans ambition, limitée au minimum socialement utile. Le but de l’existence n’est alors pas le bonheur mais le travail aliéné.

 

 

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Rupture avec la société marchande

 

En 1964, L’homme unidimensionnel attaque la société moderne. Herbert Marcuse dénonce la rationalité technologique et scientifique. « La puissance libératrice de la technologie, l’instrumentalisation des choses, se convertit en obstacle à la libération, elle tourne à l’instrumentalisation de l’homme », observe Herbert Marcuse. Une économie rationnelle, mécanisée et écrasante s’impose. Les relations humaines et sociales semblent colonisées et conditionnées par une rationalité technologique.

Le capitalisme et la société de consommation imposent une uniformisation des besoins et des désirs. « Il semble qu’aucune échappatoire ne soit possible puisque les individus sont mis en état de reproduire leur servitude et que leur libération les répugne », indique Claude Dupuydenus. Toute forme d’opposition à la société existante semble se condamnée à se replier sur elle-même. Le travail aliéné et la répression des désirs priment sur le plaisir et le jeu.

Herbert Marcuse s’appuie sur la pensée de Marx pour s’opposer aux dogmes du marxisme et du gauchisme. Il propose une société socialiste qui remplace le travail aliéné par la créativité. Il se distingue du marxisme et de son approche quantitativiste qui insiste sur la redistribution des richesses pour réduire la misère et la pauvreté. Il privilégie une approche qualitative qui consiste à développer chaque potentialité individuelle et à satisfaire les besoins humains. Herbert Marcuse critique également l’autogestion, notamment proposée par les syndicats des années 1970. Cette fausse solution débouche vers une confusion entre les intérêts du capital et du travail.

 

Herbert Marcuse publie Vers la libération dans le contexte bouillonnant des années 1968. Le constat reste pessimiste. La classe ouvrière et les syndicats demeurent intégrés à la société capitaliste. Mais le philosophe insiste sur une possibilité d’émancipation humaine à travers l’émergence d’une nouvelle sensibilité.

Des pratiques artistiques mais surtout le développement des sens esthétiques de chacun au quotidien fondent cette sensibilité nouvelle. Herbert Marcuse insiste également sur l’importance de l’imaginaire pour concilier rationalité et sensibilité, principe de réalité et principe de plaisir. Le philosophe propose une révolte antiautoriataire et festive dans laquelle « la haine de la jeunesse éclaterait en rires et en chants, mêlant les barricades et la piste de danse, l’héroïsme et les jeux de l’amour ».

 
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Nouvelle Gauche et mouvements sociaux

 

Dans Marxisme et féminisme, Herbert Marcuse défend les mouvements sociaux comme le Mouvement de libération des femmes (MLF) qui relient théorie et pratique. En revanche, il semble éloigné des gender studies et du féminisme postmoderne sans véritable base sociale.

Herbert Marcuse propose un bilan critique de la Nouvelle gauche. Ce courant, incarné par le syndicat étudiant du SDS, semble antiautoritaire et luxemburgiste. La Nouvelle gauche se développe durant les années 1960 jusqu’à animer la contestation étudiante des années 1968. Mais ce courant politique semble peu homogène sur le plan pratique et théorique. Surtout, sa base sociale semble limitée aux étudiants dont la situation sociale semble peu définie.

Mais la Nouvelle gauche semble rejoindre certaines réflexions de Marcuse. Ce courant semble plus radical que la gauche classique et le Parti communiste. La Nouvelle gauche privilégie une démarche libertaire, en dehors des partis et des syndicats. La révolution ne se réduit plus à un simple bouleversement économique. La révolution doit permettre de renverser le système dominant des besoins pour offrir des possibilités et de nouvelles satisfactions. Le « principe de rendement » ou « l’éthique du travail » sont vivement critiqués. Le socialisme repose sur une nouvelle émancipation des sens.

Ce refus de la soumission à l’appareil de production se diffuse au-delà du milieu étudiant. Les idées de la Nouvelle gauche irriguent la révolte ouvrière. Des grèves sauvages, des sabotages, des attaques contre les directions syndicales s’observent. Un mouvement spontané insiste sur la nécessité d’une transformation radicale de la société. Mais la Nouvelle gauche demeure limitée en raison d’une atomisation politique et culturelle. Cette nébuleuse peut se tourner vers l’élitisme individualiste et l’alternativisme. Les étudiants semblent mépriser les travailleurs et les luttes ouvrières. Herbert Marcuse insiste également l’incapacité à dépasser les pulsions inhérentes à la société bourgeoise qui impose sexualité primaire et jalousie. La libido ne peut se satisfaire à la fois dans le changement et la fidélité, estime le philosophe.

Le féminisme peut davantage permettre le développement d’une nouvelle sensibilité. Les femmes dénoncent le rôle qui leur est imposé et attaquent la domination matérielle et symbolique des hommes. Ce combat permet de critiquer l’état actuel des relations sociales. Même si le travail aliéné impose la soumission des femmes et des hommes. Le féminisme attaque les normes et les valeurs de la société marchande. La productivité, l’efficacité, l’esprit de compétition, la rationalité fonctionnelle, l’éthique du travail, la force et la virilité demeurent les valeurs dominantes. Un socialisme féministe doit au contraire favoriser la créativité, l’émancipation des sens et de l’esprit. La dichotomie masculin / féminin doit être dépassée dans les relations sociales. Cette réflexion influence notamment la pensée de la féministe noire Angela Davis.
 
 
Herbert Marcuse propose des réflexions qui sortent du conformisme anarcho-gauchiste actuel. Il propose une véritable critique de la société marchande et de l'aliénation dans la vie quotidienne. Il ne réduit pas le capitalisme à un simple système économique et social. Il montre que la logique du capital s'étend sur tous les aspects de la vie.
La contestation des années 1968 apparaît comme la veritable traduction politique de sa pensée. Les étudiants et les ouvriers refusent les places et les rôles qui leur sont imposés. L'esprit festif et libertaire de cette contestation alimente également la perspective d'une liberation des désirs. En revanche, les mouvements sociaux se sont appropriés Marcuse pour le radicaliser. Ce vénerable professeur de philosophie reste très modéré, y compris par rapport à une revolution sexuelle. Il veut favoriser le principe de plaisir, mais sans pour autant détruire le principe de réalité. Néanmoins, c'est ce qui lui permet d'analyser la dérive marchande de cette liberation des désirs davantage orientée vers la consommation que vers le communisme libertaire.
 
Herbert Marcuse porte un jugement sevère sur le mouvement ouvrier. Il estime, à juste titre que les partis et les syndicats sont intégrés à la société marchande. Ils ne demandent que des aménagements sans remettre en cause l'exploitation et l'aliénation. Mais ce constat lucide debouche vers une posture de resignation. Paul Mattick propose une critique pertinente de cette posture d'universitaire en surplomb qui dédaigne le réformisme des luttes ouvrières. Cette attitude occulte les capacités de révolte et d'auto-organisation de la part des exploités. Seules les luttes sociales permettent une ouverture des possibles pour dessiner des perspectives de revolution sociale, esthétique et sensuelle.

 

Source : Claude Dupuydenus, Herbert Marcuse ou les vertus de l’obstination, Autrement, 2015
 
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Pour aller plus loin :

Vidéo : Herbert Marcuse - Révolution et philosophie, publié sur le site de la revue Miltwelt
Vidéo : Frédéric Neyrat, Eros récidive, conférence enregistrée dans le casdre du colloque Mai 68 en quarantaine le 23 mai 2008
Radio : Michel Onfray - Conférences sur France Culture, l’été 2013, L'autre pensée 68, mis en ligne sur le site Banquet avec Onfray
Rubrique Marcuse sur le site "Nouveau millénaire, Défis libertaires"
Paul Mattick, Les limites de l'intégration (1969) L’homme unidimensionnel dans la société de classe, publié sur le site Vosstanie le 16 juillet 2013
Igor Krtolica, Herbert Marcuse, penseur de la révolte des étudiants allemands, Cahiers du GRM, 3 | 2012
Jean-Marc Lachaud, Du « Grand refus » selon Herbert MarcuseActuel Marx 1/2009 (n° 45)
Herbert Marcuse, Quelques implications sociales de la technologie moderneTumultes 2/2001 (n° 17-18)
Emmanuel Barot, Du caractère historique des concepts de terreur et de morale révolutionnairesCahiers philosophiques 1/2010 (N° 121)
Marc Perelman, Guy Debord et l’Internationale situationniste, Herbert Marcuse…, publié sur le site Daniel Bensaïd
Les classiques de la subversion : Herbert Marcuse : L’homme unidimensionnel, publié dans le journal Alternative Libertaire le 3 février 2012

Bantigny Ludivine, Quelle " révolution " sexuelle ? Les politisations du sexe dans les années post-68, L'Homme et la société, 2013/3 n° 189-190

Publié dans #Pensée critique

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