Le nouveau fascisme en France

Publié le 30 Avril 2026

Le nouveau fascisme en France
L'arrivée du RN au pouvoir à l'issue des élections de 2027 semble déjà actée par les médias et même les milieux militants. Mais il semble important d'analyser la montée de ce nouveau fascisme, porté par les politiques racistes et sécuritaires des divers gouvernement. Cette analyse doit également permettre de mieux comprendre l'extrême droite pour empêcher son arrivée au pouvoir et développer l'auto-défense de classe. 

 

 

Les scores de l’extrême droite ne cessent de progresser à chaque élection. Surtout, l’ensemble de la classe politique et médiatique épouse ses thématiques racistes et sécuritaires. Les libertés publiques se réduisent au nom de l’antiterrorisme. Les mouvements sociaux subissent une répression plus brutale. Des lois et décrets racistes s’accompagnent de campagnes médiatiques contre les musulmans. La chasse aux migrants s’intensifie. Les groupuscules fascistes multiplient les attaques contre les militants et les minorités. Les violences policières se banalisent.

Le fascisme n’est plus une hypothèse lointaine mais une possibilité concrète. Une guerre ouverte est déclarée contre les minorités, les classes populaires, la gauche et les mouvements sociaux. Malgré ses soutiens médiatiques, le Rassemblement National s'appuie toujours sur son programme raciste de préférence nationale. La décomposition politique peut porter ce parti d’extrême droite au pouvoir. Surtout, la radicalisation néolibérale, autoritaire et raciste permet l’émergence d’un fascisme nouveau qui dicte l’agenda politico-médiatique.

 

Ce nouveau style fasciste semble avoir rangé les défilés en chemises brunes et les croix gammées. Néanmoins, les saluts nazis resurgissent sur la scène publique avec Elon Musk et Steve Bannon dans le sillage de Donald Trump. Surtout, le fascisme ne réduit pas aux organisations d’extrême droite comme le RN ou Reconquête et encore moins aux sectes de nazillons. Mais une fascisation se traduit par une transformation de l’État vers une dérive autoritaire et raciste.

L’antifascisme républicain a été instrumentalisé par la droite et la gauche au moment des seconds tours électoraux. Mais les différents gouvernements puisent des mesures dans les programmes de l’extrême droite. Les cartels de partis et autres fronts républicains ont contribué à la montée de l’extrême droite en raison de l’imposture électoraliste. Au contraire, la lutte antifasciste doit donc attaquer les dimensions néolibérales, autoritaires et racistes. Le sociologue Ugo Palheta propose ses analyses dans le livre Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen.

 

Après 1945, le fascisme n’est plus une catégorie d’analyse mais un terme polémique. La vieille gauche ressort le discours de l’antifascisme moral sans appréhender les mutations de l’extrême droite. Le racisme biologique, qui hiérarchise les races, est remplacé par une logique identitaire. L’extrême droite valorise le choc des civilisations et la guerre des cultures. Le racisme anti-musulmans joue alors un rôle décisif qui semble peu analysé sérieusement par le milieu militant.

Des analyses réduisent le fascisme comme le dernier rempart du capitalisme. La bourgeoisie semble alors s’appuyer sur le fascisme pour briser les mouvements sociaux. Néanmoins, les classes dominantes peuvent réprimer les révoltes sociales de manière brutale uniquement avec la police et l’armée. Surtout, cette théorie élude la construction autonome du fascisme. Ensuite, l’offensive néolibérale des années 1980 contribue à fragiliser l’hégémonie bourgeoise. Depuis la crise économique de 2008, la contestation sociale se développe. La domination des partis bourgeois et l’encadrement de la population semble fragilisée.

 

 

                     Comment le fascisme gagne la France - De Macron à Le Pen - 1

 

 

Libéralisme autoritaire

 

Le capitalisme mondial s’enfonce dans une crise sans fin. Les réformes néolibérales ont largement échoué. La limitation du droit du travail, les réformes des retraites et de l’assurance chômage ont contribué à une dégradation des conditions de vie de la population. En revanche, la croissance économique reste faible. Le fascisme propose alors la nostalgie d’une France forte, fière et dominatrice.

Les inégalités sociales se creusent. Les mobilisations sociales comme celle de 2023 débouchent sur des défaites. Malgré d’importantes manifestations, le rapport de force au sein des entreprises reste limité. Seul un large mouvement de grève peut changer cette situation. La précarité empêche de se mobiliser. Les prolétaires les plus fragiles se préoccupent avant tout de leur survie quotidienne. Tandis que les salariés stables redoutent le chômage. Une mobilisation dans une entreprise, dans un secteur ou interprofessionnelle devient plus difficile. La logique néolibérale favorise davantage les fausses solutions individuelles plutôt que l’action collective.

Cette situation débouche vers une décomposition politique. Avec la présidence Hollande, la gauche au pouvoir finit de se discréditer. Les classes populaires s’éloignent durablement de la gauche. Macron parvient à regrouper la bourgeoisie et les cadres avec des électorats issus du centre-gauche et du centre-droit. Sa politique se consolide à droite avec des mesures racistes et sécuritaires. Mais sa base sociale se révèle trop étroite. La gauche, incarnée par La France insoumise (LFI), semble incapable d’accéder au pouvoir. Sa capacité à appliquer son programme semble également limitée sans une réelle confrontation avec le patronat et une puissante mobilisation sociale. L’extrême droite peut alors prospérer sur ce champ de ruines.

 

Un virage autoritaire alimente le fascisme. Certes, la démocratie libérale repose sur la domination de la classe dirigeante sur le reste de la population. Karl Marx évoque le « despotisme d’usine » pour évoquer le pouvoir des patrons dans les entreprises. Ensuite, la constitution de la Ve République, imposée après un coup d'État militaire dans le contexte de la guerre d’Algérie, dispose d’un arsenal varié pour contourner la délibération parlementaire.

Néanmoins, Sarkozy permet un durcissement autoritaire. Les lois sécuritaires se multiplient avec les peines planchers et les comparutions immédiates qui permettent une justice expéditive et encore plus répressive. Le pouvoir banalise également le racisme et la chasse aux immigrés. La présidence Sarkozy permet une limitation du droit de grève et utilise le droit de réquisition pour briser le mouvement social de 2010. François Hollande instaure l’état d’urgence en 2015. Les assignations à résidence et les perquisitions brutales ciblent la population musulmane, les quartiers populaires puis les militants. Les interdictions de manifester se banalisent.

Macron renforce le virage sécuritaire. La loi Sécurité globale renforce la technopolice et la surveillance de l’espace public. La loi séparatisme s’attaque aux associations et aux mosquées. Ce dispositif permet de banaliser les dissolutions, à commencer par le CCIF qui lutte de manière juridique contre les discriminations subies par la population musulmane. La répression des manifestations se renforce à partir de la révolte des Gilets jaunes. La répression syndicale se banalise après le mouvement de 2023.

 

                   Photo: Retailleau les mains croisés avec le préfet et le directeur de la police dans son département ce vendredi 4 octobre, à La Roche-sur-Yon, avec des policiers et un chien policier qui ouvre la gueule avec des yeux grands ouverts au premier plan

 

 

Idéologie raciste

 

Ce virage autoritaire s’inscrit dans le sillage de la contre-révolution qui vise à désamorcer la contestation des années 1968. Néanmoins, un durcissement autoritaire du pouvoir ne débouche pas nécessairement vers le fascisme. En revanche, l’extrême droite semble aux portes du pouvoir et peut appliquer son programme en s’appuyant sur des dispositifs légaux. La police et l’armée votent déjà majoritairement pour le RN. Surtout, ce parti peut s’appuyer également sur la crise d’hégémonie de la bourgeoisie. Il apparaît comme une alternative face au discrédit des politiques néolibérales de droite, de gauche et du centre. La haute bourgeoisie d’État défend ouvertement ses propres intérêts et ne tente même plus d’incarner un improbable « intérêt général ».

Les gouvernements ne peuvent plus s'appuyer uniquement sur la police et la répression. Ils ne peuvent pas non plus se reposer sur une adhésion à leur politique néolibérale. Pour bénéficier du soutien d'une partie de la population, les gouvernements s'appuient sur la question raciale. De nombreuses polémiques sur l'islam et l'immigration se multiplient entre 2002 et 2012, sous le règne de Sarkozy. La droite peut s'appuyer sur un bloc blanc sous domination bourgeoise. Cette stratégie vise à creuser les divisions internes au sein des classes populaires. Ensuite, la fierté nationale remplace la dignité ouvrière.

La droite et la gauche ont tenté d'endiguer la montée de l'extrême droite en reprenant une rhétorique raciste. Le RPR mobilise ce discours pour tenter d'étouffer la concurrence sur sa droite. Nicolas Sarkozy incarne cette "droite décomplexée" qui parvient à récupérer l'électorat d'extrême droite. Il cible les "racailles" et les immigrés. Il glorifie l'identité nationale. La gauche, de Jean-Pierre Chevènement ou de Manuel Valls tente également de récupérer un électorat raciste. Macron passe de la tolérance relative à la chasse aux immigrés. Cependant, ces discours et ses politiques contribuent à rendre davantage légitime l'idéologie raciste de l'extrême droite.

 

Le Front national (FN), devenu Rassemblement National (RN), s'est imposé comme le principal parti d'extrême droite. Son électorat repose sur les petits patrons. Mais l'échec de la gauche au pouvoir permet une première progression dans les années 1980. Le FN attire les classes populaires déçues du tournant de la rigueur mené par le Parti socialiste. Nicolas Sarkozy parvient à siphonner l'électorat du FN mais banalise son discours raciste et sécuritaire.

La dérive réactionnaire de la droite mais aussi de la gauche au pouvoir renforce le FN de Marine Le Pen. L'antisémitisme assumé est abandonné au profit d'une stratégie de "dédiabolisation". L'électorat du RN s'appuie désormais sur les déçus de la droite. Une fraction des classes possédantes et du capital considère désormais le RN comme une option possible. Les patrons et les cadres considèrent même le RN comme le vote utile pour faire barrage à la gauche.

François Duprat, idéologue ouvertement fasciste, contribue à faire évoluer la ligne politique du FN. L'anticommunisme et l'antisémitisme s'effacent derrière la propagande contre les immigrés. C'est avec l'affiche "1 millions de chômeurs c'est 1 million d'immigrés de trop" que le FN connaît ses premiers succès électoraux. Marine Le Pen s'inscrit dans cette ligne. Mais elle abandonne le programme économique néolibéral daté des années 1980 pour affirmer un "Ni droite ni gauche" hérité du fascisme. Cependant, à partir des élections législatives de 2024, le parti de Bardella assume davantage sa proximité avec le grand patronat.

 

 

          

 

 

 

Stratégies antifascistes

 

Ugo Palheta permet de dresser un vaste panorama du virage raciste et autoritaire de la politique française. Il pointe la dérive d'une classe politique et médiatique. Les vieilles rengaines néolibérales, usées et impuissantes, sont troquées contre le matraquage raciste et sécuritaire. Ugo Palheta discute de la notion de fascisme mais assume le terme. Cependant, le sociologue est obligé de reconnaître que ce néo-fascisme s'appuie uniquement sur les médias et les élections. Son implantation sociale, notamment dans les aires urbaines, demeure groupusculaire. Rien à voir avec les milices armées du fascisme historique. Même si la police et l'armée semblent largement endoctrinée à l'extrême droite.

Ugo Palheta pointe également la dimension contre-révolutionnaire de cette nouvelle extrême-droite. Le discours raciste s'accompagne d'une répression des mouvements sociaux depuis le mouvement de 2016 et surtout la révolte des Gilets jaunes. La bourgeoisie apeurée se tourne alors vers un recours à des méthodes plus autoritaires. Le discours raciste comble également une crise d'hégémonie de la bourgeoisie qui renonce à s'appuyer sur une idéologie néolibérale restée marginale dans la population française. Cette montée de l'extrême droite peut alors traduire une résurgence des luttes sociales qui déstabilise l'ordre bourgeois.

Néanmoins, cette lecture contraste avec une lecture pessimiste et défaitiste. Ugo Palheta affirme que rien n'est joué et que la prise du pouvoir par l'extrême droite n'est pas inéluctable. Mais ce volontarisme militant sonne creux. Ugo Palheta s'inscrit dans une tradition politique désormais laminée. Il est issu du courant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) éclaté en diverses scissions groupusculaires. Ce courant, qui a toujours assumé une tonalité mélancolique, semble largement écrasé et vaincu. Le pessimisme des rescapés de cette mouvance tend à confondre la défaite de leur parti avec celle du mouvement social dans son ensemble.

Les perspectives stratégiques portées par Ugo Palheta reflètent cette posture frileuse et pessimiste de nombreux militants. Certes, l'intellectuel trotskyste pointe les limites du "front républicain" qui se contente de faire barrage dans les urnes. Cette approche électoraliste à court terme repose sur une alliance des organisations du mouvement social avec la classe dirigeante. Ce qui conduit à renforcer l'extrême droite comme seule alternative à un système vermoulu. Surtout, cet antifascisme bourgeois ne repose pas sur une mobilisation dans les entreprises et les quartiers et se contente de défendre l'ordre existant.

 

Néanmoins, Ugo Palheta reste englué dans la vieille stratégie du front unique théorisée par Léon Trotsky dans les années 1930. Le Nouveau Front Populaire "de Hollande à Poutou" illustre cette impasse. Ugo Palheta pointe l'absence de comités locaux et une stratégie qui repose uniquement sur un accord électoral. Mais une tambouille électoraliste n'a jamais favorisé l'émergence d'une force propulsive capable d'impulser une mobilisation sociale. La stratégie de front unique qui repose sur un cartel d'organisations dépassées ne permet pas de construire un mouvement large et ouvert à l'ensemble de la population. Le front unique demeure une stratégie défensive qui vise à se recroqueviller sur un milieu militant en décomposition.

La stratégie du bloc subalterne renouvelle ce front unique teinté par la mouvance intersectionnelle et l'antiracisme issu des débris des Indigènes de la République. Cette stratégie consiste à acter la défaite et à s'enfermer dans la marginalisation. Prendre en compte la diversité des oppressions demeure une évidence. Mais la culture minoritaire teintée d'opportunisme reste une impasse. Ugo Palheta ne propose aucune analyse sérieuse des différents mouvements sociaux depuis 2016. Il n'évoque pas les soulèvements sociaux qui émergent en 2019 ni la puissance de la révolte des Gilets jaunes.

La multiplication des grèves des pratiques de lutte offensives apparaissent comme la seule véritable alternative au marasme politicien. Les luttes de quartiers et les actions dans les entreprises demeurent rares mais ont le mérite d'exister dans le monde réel et pas uniquement sur les réseaux sociaux, contrairement à "l'antiracisme politique". C'est à partir des pratiques d'auto-organisation et d'action directe que peut se développer l'émergence d'un antifascisme autonome. En dehors des organisations qui ont déjà acté leur défaite peuvent se construire des assemblées ouvertes pour impulser des pratiques de lutte et de solidarité. C'est uniquement la multiplication des conflits sociaux qui peut permettre la résurgence d'un soulèvement victorieux.

 

Source : Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen, La Découverte, 2025

 

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Publié dans #Pensée critique

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