Les Fronts populaires dans le monde

Publié le 16 Juillet 2026

Thérèse et Léon (2001)

Thérèse et Léon (2001)

Les Fronts populaires de 1936 sont réduits à des expériences de gouvernement de gauche. La crise économique et la montée du fascisme favorisent les alliances électorales entre socialistes et communistes dans différents pays du monde. Mais de puissantes révoltes ouvrières éclatent également en France et en Espagne. Ces Fronts populaires de la base visent à renverser l'ordre capitaliste. 

 

 

1936 reste une date incontournable pour l'histoire de France contemporaine. Cette année s'inscrit dans la lignée des grands moments de mobilisations sociales qui ont changé la vie. Cet événement politique, social et culturel laisse une trace profonde dans la mémoire nationale. Mais le Front populaire apparaît également comme un phénomène mondial. La crise économique de 1929 alimente les replis nationalistes et xénophobes avec la montée du fascisme. 

En 1935, le Komintern change de stratégie pour s'allier avec la social-démocratie. Le Front populaire se revendique alors de l'antifascisme et de la défense de la démocratie libérale à l'échelle mondiale. Néanmoins, ces Fronts populaires prennent des formes diverses selon les différents pays. Des historiens dressent un vaste panorama dans le livre Les Fronts populaires. Une perspective mondiale 1934-1936.

 

    

                                 

 

 

Alliances et grèves

 

Serge Wolikow revient sur le rôle de l'Internationale communiste dans le lancement des Fronts populaires. En 1930, ce mouvement révolutionnaire international s'implante dans de nombreux pays et influence les luttes anticoloniales. Les partis communistes tiennent face à la répression qui les frappe durement. Néanmoins, leur audience électorale et syndicale ne cesse de reculer. En 1934, le puissant Parti communiste allemand (KPD) est démantelé par le régime nazi. Des émeutes d'extrême droite éclatent en France et en Autriche. Le centre de gravité de l'Internationale communiste se déplace vers la France. Ce qui confère une place nouvelle au Parti communiste français.

Le Front populaire n'apparaît pas comme une stratégie mûrement élaborée mais comme une tentative de rompre avec la spirale de l'échec. En 1933, l'arrivée d'Hitler au pouvoir et la liquidation du Parti communiste allemand marquent un tournant. Les espoirs du Komintern reposent désormais sur le PCF qui insiste sur une riposte antifasciste élargie. L'action commune avec les socialistes doit permettre de défendre les libertés démocratiques. Les communistes français proposent même d'élargir cette alliance au Parti radical. Le PCF adopte un discours républicain et patriotique pour favoriser cette entente. Les communistes favorisent également un processus de réunification syndicale.

 

Théo Bernard évoque le mouvement de grève de 1936 qui se propage dans les colonies mais également dans de nombreux pays. La déconnexion et l'impuissance des syndicats ou partis de gauche s'observe en Belgique. Ensuite, les grévistes s'organisent de manière démocratique. L'appropriation des usines refuse la destruction des biens patronaux. L'appareil d'État n'est pas remis en cause. Moins accentuée qu'en Belgique, la césure entre grévistes déterminés et organisations de gauche se retrouve en France. Aux États-Unis, la répression est plus dure. Mais des mouvements de grève s'accompagnent également d'occupations d'entreprises dans les années 1930.

Dans ces trois pays, les tactiques et cultures syndicales, les politiques gouvernementales et le poids de l'Internationale communiste semblent très différents. Pourtant, de nombreuses similitudes s'observent. Les grèves avec occupations sont précédées de nombreuses tentatives préalables qui deviennent inspirantes. Ces pratiques ne se limitent pas aux usines mais à l'ensemble de la société salariale. Des entreprises, des bureaux, des magasins sont occupés. Ces pratiques débordent le cadre légal et syndical et deviennent un combat pour l'appropriation de l'espace de travail.

 

 

       

 

 

Front populaire en Espagne

 

José Luis Ledesma se penche sur la révolution espagnole de 1936. Cette guerre civile nourrit les identités et représentations politiques. Une solidarité transnationale se diffuse pour soutenir le Front populaire espagnol. Mais ce gouvernement de centre-gauche semble éclipsé par l'événement de la guerre civile dont il apparaît comme un simple prélude. Cette coalition électorale se heurte aux forces réactionnaires. L'implication directe de l'Allemagne, de l'Italie et de l'URSS débouche vers une guerre civile.

Les communistes espagnols, soutenus financièrement et militairement par Moscou, deviennent une force politique majeure malgré leur faible nombre. Ils deviennent les soutiens les plus fermes du gouvernement républicain. Ils freinent les expériences révolutionnaires et visent à reconstruire un État bourgeois. L'antifascisme joue également un rôle majeur. Après l'Italie et l'Allemagne, l'Espagne risque de basculer dans le camp de l'extrême droite. La coalition électorale du Front populaire vise à prendre le pouvoir pour ne pas le laisser aux mains des fascistes.

 

Le Front populaire espagnol se distingue de son homologue français. L'alliance regroupe les républicains et les socialistes. Mais les communistes restent marginaux. Ensuite, l'unité syndicale ne se développe pas en Espagne. Les socialistes de l'UGT s'opposent aux anarcho-syndicalistes de la CNT. Le niveau de violence semble également différent. L'historien Michael Seidman observe que la collectivisation des usines en Catalogne émerge dans un contexte de guerre civile. La CNT doit alors assumer un rôle d'entrepreneur pour augmenter la production de guerre.

Des historiens insistent sur les similitudes entre les situations en France et en Espagne. Ces deux pays restent secoués par de nombreuses luttes syndicales. D'importantes mobilisations sociales accompagnent l'élection de gouvernements de gauche. Néanmoins, ces vagues de grèves ne visent pas à instaurer un régime révolutionnaire mais à influencer les politiques depuis la base. Même si la CNT porte un projet communiste libertaire qui influence d'importantes expériences de collectivisation.

 

 

               Manifestation du 14 juillet 1935, Paris, place de la Bastille via wikimedia. Cette image provient de la bibliothèque en ligne Gallica sous l’identifiant ARK btv1b90274205/f1

 

 

Comparaison des révoltes

 

David Noël explore la diversité des analyses sur le Front populaire. Pour de nombreux historiens, ce moment se réduit à un épisode glorieux de la gauche avec un mouvement de grève victorieux et d'audacieuses réformes sociales. En revanche, Daniel Guérin décrit ce moment de 1936 comme une "révolution manquée". L'écrivain libertaire participe alors à la Gauche révolutionnaire (GR) de Marceau Pivert, une tendance de la SFIO. Cette analyse de la France peut également s'appliquer à l'Espagne. Les Fronts populaires apparaissent comme des alliances de collaboration de classe qui ont étouffé et canalisé la volonté révolutionnaire des masses.

En 1935, l'Internationale communiste abandonne la stratégie "classe contre classe" et propose des alliances électorales qui s'élargissent aux partis bourgeois. Daniel Guérin souligne que l'expression "Front populaire" renvoie à deux réalités différentes. Il distingue le puissant mouvement populaire et l'alliance électoraliste qu'il critique. En revanche, les anarchistes jouent un rôle majeur en Espagne. La CNT impulse de nombreuses collectivités et assemblées. Les anarchistes occupent même des fonctions gouvernementales dans le contexte de la guerre civile.

 

En France, des grèves éclatent après la victoire électorale. Le mouvement représente à son apogée plus de 12 000 grèves dont 9000 avec occupations d'usines et deux millions de grévistes. Ce mouvement massif et spontané, avec le phénomène inédit des occupations d'usines, marque les contemporains. Cette première vague se conclut le 8 juin avec les accords de Matignon. Mais de nouvelles grèves éclatent à partir du 15 juin dans des secteurs d'activité peu syndiqués. Cependant, la CGT appelle à la reprise du travail après les accords de Matignon. La grève générale de mai-juin 1936 se conclut par des négociations institutionnelles et un retour au travail. Les réformes sociales visent à canaliser la révolte ouvrière pour renforcer la légitimité du régime bourgeois.

L'historiographie dominante porte un jugement plus nuancé que celui d'une révolution trahie. Les historiens bourgeois doivent admettre que la CGT appelle à la reprise du travail et fustige les minorités révolutionnaires. Soucieux de légalisme, les communistes privilégient l'alliance avec les radicaux depuis le pacte Laval-Staline de 1935. Les intérêts de la diplomatie soviétique priment sur les perspectives révolutionnaires de juin 1936. Néanmoins, les historiens bourgeois considèrent que les ouvriers visent à satisfaire des revendications concrètes, comme les augmentations de salaires, mais pas une expropriation du patronat avec la constitution de soviets.

 

 

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Révolutions manquées

 

Ce livre collectif propose un panorama sur l'expérience des Fronts populaires à travers le monde. Xavier Vigna revient sur le contexte de crise économique. Ludivine Bantigny évoque l'expérience du Front populaire du point de vue des luttes des femmes. Éloïse Dreure propose un regard anticolonial avec les luttes au Maroc et en Algérie. Le Mexique, la Chine ou l'Irlande sont également évoqués. Jean Numa Ducange revient sur la domination social-démocrate dans les pays scandinaves et en Angleterre. Johann Chapoutot et Nicolas Patin évoquent la situation en Allemagne qui débouche vers le nazisme. L'histoire culturelle évoque le Festival de Cannes et les enjeux politiques autour du sport.

Dans ce panorama mondial, la révolution espagnole demeure l'une des plus puissantes expériences historiques et se démarque nettement. En Espagne, la République s'effondre avec le coup d'État franquiste de juillet 1936. Mais les ouvriers et les paysans prennent les armes pour lancer une révolution sociale. La collectivisation des usines et des terres ainsi que l'abolition de la monnaie se propage, notamment en Catalogne et en Aragon.

Mais le gouvernement de gauche vise à écraser ce soulèvement. Des affrontements éclatent à Barcelone en mai 1937. Ils opposent les forces gouvernementales avec les milices de la CNT et du POUM. Pourtant, la CNT accepte de rentrer dans le gouvernement et trahie le principe de l'autonomie ouvrière. Les collectivités autogérées sont progressivement démantelées. En Espagne, la révolution sociale est écrasée par le gouvernement avant de l'être par les franquistes.

 

David Noël propose une comparaison entre France et Espagne qui comporte des limites. En France, les grèves semblent accompagner le gouvernement de gauche. Aucune perspective de renversement du capitalisme ne se dessine. Les ouvriers occupent les usines mais sans tenter de réorganiser la production. La révolution espagnole apparaît comme beaucoup plus ambitieuse. Les débats autour du communisme libertaires et les puissantes luttes sociales débouchent vers des expériences de collectivisation. La population décide de véritablement réorganiser la production sans patron et même sans argent.

Néanmoins, les syndicats comme la CNT jouent un rôle d'encadrement et imposent un productivisme de guerre. La gauche s'active ouvertement pour briser les expériences de collectivisation qui sortent du légalisme et de la légitimité de l'État. L'Espagne de 1936 apparaît comme une véritable révolution manquée. En France, les grèves débouchent vers un puissant mouvement social. Les bureaucrates de la CGT et du PCF appellent rapidement à la reprise du travail. Néanmoins, des grèves persistent en juin 1936. Des minorités révolutionnaires portent une perspective de rupture avec le capitalisme. Néanmoins, les grèves ouvrières protestent contre le despotisme patronal sans ouvrir la perspective d'une réorganisation de la production depuis la base.

 

Source : Jean Vigreux et Serge Wolikow (dir.), Les Fronts populaires. Une perspective mondiale 1934-1936, Libertalia, 2026 

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Fronts populaires: mythe ou arme politique ?, diffusée sur Au Poste le 4 juin 2026

Vidéo : Fronts populaires, en France et dans le monde : conquêtes sociales et cauchemar des fascistes, diffusée dans Le Média le 5 juillet 2026

Vidéo : Les Fronts populaires. Une perspective mondiale (1934-1936), diffusée sur le site de l'Institut d'histoire sociale de la CGT le 24 juin 2026

Vidéo : CGTU et pratique des caisses de grève, diffusée sur le site de l'Institut d'histoire sociale de la CGT le 13 mai 2026

Vidéo : 1936, le Front Populaire, entre joie et colères, diffusé sur France TV le 29 avril 2026

Radio : Les fronts populaires dans le monde, histoires d’expériences politiques, diffusée sur France Culture le 21 mai 2026

Radio : émissions avec Jean Vigreux diffusées sur Radio France

Jean-Philippe Martin, Note de lecture publiée dans La Cliothèque le 26 mai 2026

Éloïse Dreure, “Serge Wolikow, 1936, Le monde du Front populaire”, publiée dans Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique n° 135 en 2017

Articles de Serge Wolikow publiés sur le portail Cairn

Articles de David Noël publiés sur le portail Cairn

Théo Bernard, Grèves sur le tas et occupations d’usine Circulations d’une pratique (France, début des années 1930), publiée dans la Revue d'histoire N° 163 en 2024

Publié dans #Histoire des luttes

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