Anarchisme et luttes sociales
Publié le 11 Septembre 2025
Des pratiques libertaires contribuent à renouveler les mouvements sociaux. L’anarchisme fait l’objet de nombreux livres et brochures. Pourtant ce courant qui refuse l’autoritarisme et le dogmatisme reste difficile à appréhender. Néanmoins, malgré les débats et les contradictions qui la traversent, la pensée anarchiste propose un ensemble de conceptions assez homogènes.
L’anarchisme semble souvent réduit à sa dimension destructrice. Pourtant, ce courant propose avant tout une réorganisation sociale et une dimension constructive. Daniel Guérin ab

Théories anarchistes
Selon Proudhon, ce n’est pas l’anarchisme mais le gouvernement qui est porteur de désordre. Seule une société sans gouvernement peut rétablir l’ordre naturel et restaurer l’harmonie sociale. L’anarchisme demeure un courant du socialisme qui vise à abolir l’exploitation. Les anarchistes critiquent l’État qui subordonne, contrôle et réprime les individus. La démocratie bourgeoise est également remise en cause. Le suffrage universel apparaît comme un renouvellement de l’abdication.
La critique du socialisme autoritaire semble visionnaire. Ce courant impose un renforcement de la centralisation et de l’État, avec sa police et sa bureaucratie. Au contraire, Bakounine préconise une organisation de la société de bas en haut, par la voie de la libre association. Il critique également les marxistes et leur prétendue avant-garde intellectuelle censée guider les masses vers la révolution.
L’anarchisme insiste sur l’individu et la spontanéité révolutionnaire. Stirner valorise la liberté individuelle contre la morale bourgeoise et les différentes formes d’oppression. Il attaque également les partis politiques qui imposent le conformisme et écrasent la liberté critique. Bakounine précise que les collectivités doivent garantir les libertés individuelles. Les révolutions du XIXe reposent sur la spontanéité des masses. Les révoltes sociales ne peuvent pas être décrétées ou encadrées. Néanmoins, Bakounine estime que les anarchistes doivent provoquer des révoltes et permettre leur organisation autonome de bas en haut.
Le projet de société anarchiste ne se veut pas utopique mais s’appuie sur les solidarités et pratiques qui émergent de manière spontanée au sein de la population. Cependant, l’anarchisme n’exprime pas un refus de l'organisation. Même si cette nouvelle organisation doit partir de la base. Le fédéralisme libertaire repose sur les syndicats et sur les communes.

Syndicalisme révolutionnaire
L’anarchisme se développe à travers la pratique révolutionnaire. La Commune de 1871 repose sur l’auto-organisation du prolétariat. Néanmoins, la Première Internationale et même les anarchistes ne jouent pas un rôle moteur dans cette révolte spontanée. Surtout, à partir de 1880, les anarchistes tentent de créer leur propre Internationale et s’isolent du reste du mouvement ouvrier. En revanche, l’industrialisation favorise le développement de la social-démocratie politicienne, électoraliste et réformiste.
La conquête légale de l’État bourgeois remplace la perspective de la révolution sociale. Les anarchistes s’enferment alors dans le purisme idéologique, le sectarisme et l’action minoritaire. La propagande par le fait et les attentats individuels se répandent. Cependant, les ouvriers se détournent progressivement des illusions parlementaires. Le réformisme apparaît largement impuissant.
Surtout, les anarchistes décident de rejoindre les syndicats. Fernand Pelloutier estime que les idées anarchistes doivent se diffuser dans des organisations de masse. Le syndicalisme doit sortir du corporatisme étroit dans lequel il s’est enlisé. Le syndicat doit devenir une « école pratique d’anarchisme ». Les syndicats apparaissent comme des organisations de classe qui permettent des améliorations immédiates des conditions de travail mais peuvent également ouvrir une perspective de société communiste libertaire.
Cependant, des anarchistes comme Malatesta observent que les syndicalistes se focalisent sur des revendications immédiates et délaissent les perspectives révolutionnaires. Il pointe également le conservatisme des bureaucraties syndicales. Cependant, la CGT des années 1900 développe des pratiques d’action directe et permet de sortir le syndicalisme du vieux corporatisme. Surtout, la Charte d’Amiens de 1906 insiste sur l’indépendance du syndicat à l’égard des partis politiques.

Révolution russe
La révolution russe donne un nouveau souffle à l’anarchisme. La révolution d’Octobre 1917 reste considérée comme l’apanage des bolcheviks. En réalité, la révolution russe apparaît comme un vaste mouvement de masse qui dépasse et submerge les formations idéologiques. Cette révolution impulsée de bas en haut produit spontanément des organes de démocratie directe. Cette révolution demeure donc largement libertaire. Néanmoins, les anarchistes russes demeurent peu influents. La révolution est finalement dénaturée et confisquée par l’équipe de militants professionnels autour de Lénine. Cette expérience montre l’impasse du socialisme « autoritaire ».
Les soviets surgissent dans la révolution russe de 1905. Ils émergent dans les usines de Saint-Pétersbourg au cours d’une grève générale spontanée. En l’absence d’un mouvement syndical, les soviets permettent de coordonner les luttes des usines en grève. Cette expérience est marquée dans la conscience ouvrière quand éclate la révolution de février 1917. Les travailleurs s’emparent spontanément des usines. Les soviets surgissent d’eux-mêmes et imposent la socialisation de la production.
Lénine accompagne le mouvement et proclame des idées libertaires. Mais il conserve une idéologie autoritaire avec des conceptions étatiques, centralisatrices et hiérarchiques. Son modèle économique demeure les entreprises d’État comme la Poste. La guerre civile permet aux bolcheviks de justifier des mesures d’exception et d’imposer la dictature. Mais c’est la centralisation de l’économie qui provoque des pénuries. L’initiative ouvrière est freinée. L’organisation de la production à l’échelle locale par les ouvriers eux-mêmes est réprimée. Les hiérarchies dans les entreprises s’imposent à nouveau avec les anciens cadres désormais fonctionnaires. Le mouvement syndical est subordonné à l’État et au Parti unique.
En Ukraine, les paysans s’emparent des terres et les cultivent en commun. Les unités de production se fédèrent en districts et en régions. L’armée insurrectionnelle de Nestor Makhno parvient à écraser la contre-révolution. Cependant, cette armée refuse d'intégrer l’Armée rouge de Trotsky. Les makhnovistes sont invités à Moscou pour un conseil militaire. Ils sont alors assassinés. En 1921, les bolcheviks répriment toutes les grèves et les manifestations comme à Petrograd et à Cronstadt. Le système autoritaire instauré de 1918 à 1921 débouche vers le stalinisme.

Révolution espagnole
La CNT se développe en Espagne à travers des unions locales. Ce syndicalisme de base permet d’impulser des grèves et des pratiques d’action directe. Néanmoins, la CNT demeure une organisation de classe qui reste traversée par des courants idéologiques divers. La FAI s’attache à préserver la pureté de la doctrine anarchiste. Mais un courant réformiste reste important. Le communisme libertaire espagnol repose sur l’autonomie locale et la satisfaction des besoins.
Face à la victoire électorale du Front populaire de 1936, la droite réactionnaire lance un coup d’État. Mais le prolétariat riposte avec des occupations d’usines et de terres. Des barricades se dressent et les casernes sont assiégées. La révolution sociale est déclenchée. Cependant, les anarchistes collaborent avec le gouvernement au nom de l’unité antifasciste. Ils interdisent même aux travailleurs de riposter face aux staliniens qui les attaquent. La révolution espagnole est alors écrasée autant par les fascistes que par les staliniens.
Les collectivités demeurent la véritable originalité de la révolution espagnole. Les paysans s’emparent des terres pour les cultiver collectivement. Ce mouvement ne résulte pas de l’action des anarcho-syndicalistes mais de pratiques libertaires ancrées dans la paysannerie espagnole. Les ouvriers s’emparent des usines et imposent une socialisation de la production. Cependant, l’État et les ministres de la CNT imposent des contrôleurs pour encadrer l’autogestion. Ce sont donc les anarchistes qui contribuent à briser l’organisation de la production par les ouvriers eux-mêmes.
Surtout, le crédit et le commerce extérieur restent entre les mains du secteur privé. La CNT alliée de la bourgeoisie au sein du gouvernement refuse de s’emparer du secteur bancaire. Le ministre communiste de l’Agriculture décourage la collectivisation en imposant sa validation par des règles juridiques très rigides. Ensuite, les propriétaires terriens sont davantage aidés que les collectivités. Les communistes espagnols défendent surtout les intérêts des petits patrons. Les comités de gestion dans les usines sont dissous. Les ouvriers et les paysans refusent de se battre pour défendre une République qui attaque leurs pratiques d’auto-organisation.
Communisme libertaire
Daniel Guérin propose une introduction incontournable sur l’anarchisme. Beaucoup de livres ou de films sur ce courant sombrent dans la confusion. Daniel Guérin affirme clairement un point de vue communiste libertaire et insiste sur l’importance des luttes sociales. Il ne rejette pas l’individualisme libertaire de Stirner mais estime que seule l’action collective peut permettre de construire une société égalitaire et libertaire. L’anarchisme ne se réduit pas à une posture rebelle mais repose avant tout sur des pratiques de lutte.
L’auto-organisation et l’action directe au cœur de l'autonomie des luttes ne se réclament pas toujours explicitement d’une doctrine anarchiste. En revanche, le communisme libertaire doit s’appuyer sur le courant anti-autoritaire qui traverse toutes les luttes sociales. Des avant-gardes intellectuelles et politiques prétendent récupérer, encadrer et diriger des révoltes spontanées. Le dogme marxiste-léniniste insiste sur l’importance du Parti pour prendre le contrôle sur les mouvements sociaux. Daniel Guérin montre bien que ces tendances centralisatrices et jacobines étouffent la créativité et la spontanéité du prolétariat.
Le théoricien du « marxisme libertaire » propose une analyse précieuse des révoltes historiques. Il montre bien comment les bolcheviks contribuent à encadrer puis à réprimer les formes d’auto-organisation. Il n’épargne pas la CNT qui se réclame de l’anarcho-syndicalisme. Pourtant, la révolution espagnole apparaît comme un bel exemple d’une opposition entre les pratiques libertaires des ouvriers et paysans avec un gouvernement soutenu par les dirigeants anarchistes.
Rédigé dans le contexte du bouillonnement des années 1968, Daniel Guérin revient sur le concept d’autogestion alors à la mode. Il pointe les limites de ce modèle appliqué en Yougoslavie et en Algérie. L’autogestion dans les usines n’empêche pas l’exploitation capitaliste ni la répression politique. L’autogestion reste en réalité contrôlée par l’État-Parti. Daniel Guérin propose également de s’appuyer sur le syndicalisme. Ces organisations sont alors bien plus puissantes qu’au XXIe siècle tandis que la CFDT développe des pratiques de lutte percutantes.
Néanmoins, Daniel Guérin insiste également sur l’importance des révoltes spontanées et des pratiques libertaires qui peuvent se développer à une large échelle en dehors de l’action des militants anarchistes. Cette lecture communiste libertaire peut permettre d’analyser les soulèvements qui secouent différents pays du monde au XXIe siècle.
Source : Daniel Guérin, L’anarchisme, 1965 (réédition en 1981)
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L'anarchisme de Murray Boockchin
Pour aller plus loin :
Vidéo : Daniel Guérin (1904 - 1988) - Combats dans le siècle, diffusée par Liberté ouvrière le 6 septembre 2015
Vidéo : Hommage à Daniel Guérin, diffusé le 7 février 2018
Vidéo : L'anarchisme - 3 théoriciens (Proudhon, Bakounine, Kropotkine) / Politikon #7, diffusée par Politikon le 16 mars 2017
Radio : Martin Eden, L'anarchisme (avec Zones subversives), diffusé le 18 mai 2025
Radio : L'anarchisme : présentation de Daniel Guérin épisode 1.0, diffusée par Martin Eden le 1er septembre 2021
Histoire du courant communiste libertaire publié sur le site de l'UCL
Site DanielGuerin.info
David Berry, Guillaume Davranche, GUÉRIN Daniel, Eugène, Edmond [Dictionnaire des anarchistes], publié sur le site du Maitron le 10 mars 2014
David Berry, Daniel Guérin, la contestation permanente, publié dans le magazine Alternative Libertaire N°129 en Mai 2004
L’abécédaire de Daniel Guérin, publié sur le site de la revue Ballast le 2 novembre 2018
Max Leroy, Daniel Guérin, à la croisée des luttes, publié sur le site de la revue Ballast le 12 mars 2015
David Berry, Ian Birchall et Selim Nadi, La politique (et les mille vies) de Daniel Guérin, publié sur le site Contretemps le 15 mai 2017
Charles Jacquier, L'origine d'une vocation historienne : Daniel Guérin et les années 1930, publié sur le blog des éditions Libertalia le 13 avril 2018
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