Os Cangaceiros et les luttes sociales

Publié le 14 Août 2025

Os Cangaceiros et les luttes sociales
Après le reflux des luttes des années 1968, la contestation perdure aux marges des partis et des syndicats. Le groupe Os Cangaceiros s'appuie sur le banditisme social et les hérésies millénaristes pour sortir du conformisme de la vieille gauche. Os Cangaceiros intervient également dans les luttes sociales pour appuyer les grèves et les révoltes urbaines. 

 

 

L’expérience du groupe Os Cangaceiros suscite la curiosité de jeunes révoltés. Dans les années 1980, cette mouvance se solidarise des anonymes qui se révoltent et des illégalismes qui ébranlent l’ordre bourgeois. Ce groupe s’inscrit dans la filiation de la contestation des années 1968. Le film La reprise du travail aux usines Wonder évoque la fin de la grève de Mai 68. Une jeune ouvrière pleure de rage et refuse de retourner au travail. Un délégué syndical essaie de la convaincre de la nécessité d’arrêter la grève.

La révolte de Mai 68 brise la monotonie d’une existence assignée au travail et soumise à la nécessité de l’argent. Les grèves et les insubordinations sur le lieu de travail se multiplient dans les années 1968. Le chômage volontaire, le travail temporaire et l’absentéisme dans les entreprises révèlent des refus du travail. Les syndicats et les partis d’extrême-gauche ne comprennent pas ces formes de luttes et de résistances qui s’expriment dans la vie quotidienne.

 

Les militants se vivent comme une avant-garde d’activistes indispensables. Mais la révolte s’exprime aussi dans une forme de négatif et d’abstention. Plutôt que de répondre à l’actualité, la résistance par inertie peut permettre de se rendre ingouvernable. L’inactivité des prolétaires permet surtout de prendre l’ennemi par surprise comme avec la révolte de l’automne 2005 ou le soulèvement des Gilets jaunes. La puissance de Mai 68 se traduit par une désertion massive avec des millions de travailleurs en grève. Alèssi Dell’Umbria retrace la trajectoire du groupe Os Cangaceiros dans le livre « Du fric ou on vous tue ! »

Les années 1980 se caractérisent par un reflux des luttes sociales. Cependant, des jeunes ouvriers refusent de rentrer dans le moule du travail à l’usine. Ils commettent des braquages et des arnaques. Leur anarchisme ne se réduit pas à une posture idéologique mais se traduit par un refus du légalisme et du conformisme bourgeois. « L’anarchisme constituait une sorte de métaréférence tout à la fois culturelle et politique, spécialement parmi les jeunes ouvriers et les élèves des lycées technique, à une époque où la bande à Bonnot et Ravachol constituaient des figures relativement familières, à défaut d’être vraiment connues », décrit Alèssi Dell’Umbria.

 

 

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Banditisme social

 

Des jeunes intérimaires alternent les jobs alimentaires avec les braquages. La bande permet des regroupements plus ou moins spontanés dans les milieux prolétaires. Dans les années 1960, les bandes de « blousons noirs » suscitent les commentaires angoissés des flics, des journalistes et des sociologues. En Angleterre, de véritables subcultures prolétaires se construisent dans les années 1960 et 1970 pour affirmer l’appartenance à la working class et la rupture avec les valeurs dominantes. Après les Teddy Boys et les Mods, les Rockers et les Skinhead affirment des codes plus rudes. Ces bandes refusent l’éthique laborieuse de leurs parents qui commandent de rester à sa place et de se soumettre à sa condition sociale sans se faire remarquer.

Os Cangaceiros émerge à la fin de l’année 1984. Des bandes qui souhaitent perdurer se regroupent dans différentes villes. Un vaste appartement squatté à Paris devient un lieu d’habitation et un lieu de passage. Le groupe se dote de règles collectives. Il se réfère aux situationnistes, au communisme de conseils, aux marxismes hérétiques et à l’anarchisme. Certains membres du groupe ont fréquenté l’Autonomie parisienne à la fin des années 1970. Mais aucun n’a jamais appartenu à un parti politique, considéré comme un racket.

 

Certains membres ont connu la prison, comme droits communs, avec des peines courtes ou moyennes. Ils connaissent le fonctionnement des tribunaux et des prisons. Cependant, tandis que le Milieu accepte une condamnation pénale comme un risque à assumer, les membres du groupe refusent l’enfermement. Ils continuent la lutte à l’intérieur des prisons. Surtout, ils refusent des activités comme le narcotrafic et le proxénétisme. Ils préfèrent le braquage de banques ou l’arnaque au chèque volé.

Des révoltes de prisonniers éclatent au début des années 1970. En janvier 1984, des mutineries secouent Fleury-Mérogis, les Baumettes et d’autres prisons en France. Les détenus revendiquent des parloirs libres pour voir leurs familles. Mais, à l’extérieur, un sentiment d’impuissance frappe face à la répression des mutineries. Pour soutenir ces révoltes, Os Cangaceiros diffuse le dépliant La liberté, c’est le crime qui contient tous les crimes. Le groupe organise également le blocage de trains Trans Europe Express qui comprennent uniquement des wagons de première classe. Des centres d’impression de journaux sont également sabotés pour protester contre le traitement médiatique des mutineries. Même si ces actions isolées se révèlent limitées.

En 1958, Abdelkarim Khalki surgit dans une cour d’assises pour permettre à ses amis inculpés, Georges Courtois et Patrick Thiollet, de prendre en otage le tribunal. Ce qui permet de renverser les rôles. Mais la bande finit par être rattrapée après cette évasion spectaculaire devant les caméras.

 

 

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Luttes sociales

 

En 1983, une Marche pour l’égalité et contre le racisme est lancée depuis les Minguettes. Des jeunes immigrés de banlieue souhaitent sortir de leur isolement par la non-violence. Le prêtre Christian Delorme et la Ligue des droits de l’Homme sont les véritables initiateurs de cette marche. Cette perspective s’oppose à celle de Rock Against Police mais aussi aux actions des jeunes de Nanterre et de Vitry. « Bref, il s’agissait de mettre une révolte sauvage sur les rails du droit », ironise Alèssi Dell’Umbria. Les jeunes immigrés de la « deuxième génération » ont vu leurs pères s’user à l’usine et ne s’illusionnent pas sur l’égalité des chances chère aux socialistes.

Au même moment éclate la grève des ouvriers immigrés de Talbot. Quand la direction annonce un vaste plan de licenciement, les OS (ouvriers non qualifiés) arrêtent le travail et occupent l’usine. En revanche, les contremaîtres et les ouvriers qualifiés se mobilisent contre les grévistes. Le syndicat maison de la CSL attaque les ouvriers en lutte. La CGT condamne cet affrontement et ne soutient plus les grévistes. L’usine est évacuée par les CRS. Cet épisode révèle l'opposition d’ouvriers à d’autres ouvriers selon leur qualification professionnelle et leur race.

 

Les élections permettent à la droite de revenir au pouvoir. Le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua s’illustre avec une loi raciste qui durcit les conditions de séjour des immigrés. Le climat politique réactionnaire semble imposer la pacification sociale. Mais le mouvement étudiant de 1986 s’oppose à la loi Devaquet qui impose la sélection à l’Université. Malik Oussekine est tué par la police en marge d’une manifestation et le projet de loi est rapidement retiré.

Cependant, ce mouvement étudiant ne débouche pas vers une généralisation de la grève comme en Mai 1968. Au contraire, les dirigeants des syndicats étudiants imposent le spectacle d’une contestation responsable, citoyenne et pacifique. Les lascars du LEP pointent les limites de ce mouvement. Ils observent que les chefs des étudiants méprisent les lycéens selon une relation analogue à celle qu’entretiennent les cadres d’une entreprise avec les ouvriers.

 

 

                            

 

 

 

Révoltes et millénarismes

 

En France, les pratiques d’autonomie ouvrière ne se développent pas contrairement à l’Italie, à l’Espagne et au Portugal. La contestation sociale reste encadrée par des syndicats qui se conforment à la division du travail avec les différents statuts imposés par le capitalisme. Ce qui empêche une révolte globale de la classe ouvrière. Ce racket syndical canalise la grève vers des objectifs négociables et garantit la protection sociale contre la docilité de ses protégés. « Plus généralement, toute organisation qui prétend représenter des gens assignés au statut de victime a dû pour cela les isoler dans des identités closes et, en tant que tel fonctionne comme un racket, qu’elle parle au nom des ouvriers, des femmes ou des racisés », analyse Alèssi Dell’Umbria.

Le recentrage de la CFDT à la fin des années 1970 démontre que le syndicalisme vise à assurer la survie d’un appareil dans sa fonction de cogestion de la force de travail. Os Cangaceiros rencontre les exclus de la CFDT qui lancent des syndicats autonomes et luttent contre les sanctions de leur direction. Le groupe participe également aux manifestations d’ouvriers qui luttent contre la fermeture de leur usine. En 1986 des coordinations de cheminots et d’infirmières se développent en dehors des bureaucraties syndicales. Même si la conflictualité dans les entreprises du privé ne cesse de décliner, avant que la pacification s’impose également dans le secteur public.

 

L’incendie millénariste est publié en 1987. Ce livre se penche sur les hérésies religieuses et les révoltes paysannes pour renouveler l’imaginaire révolutionnaire. Friedrich Engels, dans son livre La guerre des paysans en Allemagne se penche sur la révolte de Thomas Müntzer. Mais il se contente d’observer un des prémices immatures et irrationnels de la lutte des classes à l’époque industrielle. Le millénarisme est dénoncé comme un archaïsme. L’historien Éric Hobsbawm reprend cette posture dans Les Primitifs de la révolte dans l’Europe moderne. Le messianisme révolutionnaire est condamné au nom du stalinisme et de la rationalité issue de la philosophie des Lumières.

Seul Ernst Bloch insiste sur la dimension révolutionnaire du millénarisme dans la guerre des paysans en Allemagne. « Or les révoltes millénaristes exprimaient des exigences antibourgeoises totales, sans compromis et sans délai, là où, au contraire, la Révolution française consacre le règne de la bourgeoisie », souligne Alèssi Dell’Umbria. Les mouvements millénaristes défendent les promesses de la religion mais s’opposent au clergé et aux institutions religieuses. Ces insurrections revendiquent l’égalité à travers la communauté des biens. Néanmoins, ces mouvements comportent certaines limites comme le puritanisme et le mode de vie ascétique. Ensuite, la figure prophétique qui guide ces révoltes s’oppose au discours égalitaire.

 

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Illégalismes dans les années 1980

 

Alèssi Dell’Umbria évoque la trajectoire originale du groupe Os Cangaceiros qui émerge sur les cendres de la contestation des années 1968. Ce récit permet d’évoquer le contexte du reflux des luttes sociales dans les années 1980. Le groupe Os Cangaceiros propose une réflexion originale, entre banditisme social et millénarisme hérétique. Il se situe clairement du côté des marges et des illégalismes dans un contexte de retour au conformisme. Le groupe Os Cangaceiros propose également des analyses éclairantes sur les potentialités et les limites des luttes des années 1980.

Alèssi Dell’Umbria propose des réflexions sur le banditisme social qui tranchent avec le discours militant. Le groupe Os Cangaceiros refuse de séparer les prisonniers politiques des droits communs. La répression vise tout prolétaire qui agit pour sortir de sa condition, que ce soit par la lutte collective ou la criminalité. Néanmoins, Os Cangaceiros privilégie l’arnaque et le braquage plutôt que les activités commerciales de la drogue et du proxénétisme.

La référence aux millénarismes religieux tranche avec une gauche laïque et rationaliste. Le groupe Os Cangaceiros rejette évidemment les Églises et les dogmes. En revanche, les diverses hérésies religieuses visent à renverser l’ordre existant. Ces millénaristes n’attendent pas de mourir pour atteindre le Paradis mais veulent instaurer le Royaume de Dieu sur Terre, avec l’égalité et la justice sociale. La guerre des paysans en Allemagne mêle revendications sociales et mystique spirituelle. Néanmoins, le groupe Os Cangaceiros pointe également les limites du millénarisme qui peut s’appuyer sur un guide ou un prophète plutôt que sur l’auto-organisation.

 

Malgré son attachement pour les marges et sa filiation post-situationniste, le groupe Os Cangaceiros ne délaisse pas les luttes dans les entreprises. Le refus du travail n’empêche pas de se solidariser des luttes contre l’exploitation. Le groupe Os Cangaceiros propose une critique lucide du racket et de l’encadrement syndical. La délégation et la représentation apparaissent comme une impasse. Au contraire, ce sont les pratiques d’auto-organisation et d’action directe qui ouvrent des perspectives nouvelles. Les grèves deviennent puissantes lorsqu’elles refusent de se cantonner dans le cadre de la légalité.

Le groupe Os Cangaceiros contribue à souligner la dimension politique des émeutes dans les quartiers populaires. Ces formes de lutte insurrectionnelles expriment une critique de l’ordre social. En revanche, ces mouvements sociaux refusent de s’enfermer dans le légalisme et le cadre revendicatif valorisé par la gauche. Le groupe Os Cangaceiros reste attaché aux formes éruptives et spontanées des luttes du prolétariat. C’est à partir de ces diverses révoltes sociales que peuvent s’ouvrir de nouvelles perspectives politiques.

 

Source : Alèssi Dell’Umbria, « Du fric ou on vous tue ! », Éditions des mondes à faire, 2023

Extrait publié sur le site Lundi matin 

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire. L’histoire d’Os Cangaceiros avec Alèssi Dell’Umbria [lundisoir] - paru dans lundimatin#468, le 26 mars 2025

Radio : Viens on joue avec Alèssi dell'Umbria, l'autobiographie et le self, diffusée par Batterie faible

Rob Grams, D'Os Cangaceiros aux luttes d'aujourd'hui : entretien avec Alèssi Dell’Umbria, publié sur le site Frustration Magazine le 6 août 2025

Interview d’Alèssi Dell’Umbria, ancien membre d’Os Cangaceiros, publié sur le site La Grappe le 26 mars 2024 

À lire : « Du fric ou on vous tue ! », publié sur le site Contre Attaque le 7 décembre 2023

Alexis Buffet, Horizons libérateurs ?, publié sur le site En attendant Nadeau le 19 octobre 2024

Yann Dey-Helle, 17 juin 1985: Une contre-attaque des “excités du football”, signée Os Cangaceiros, publié sur le site Dialectik football le 17 juin 2019

Yves Delhoysie, « Minguette blues » : aux origines de l’antiracisme moral, publié sur le site Rebellyon le 21 mars 2025  

Sommaires de la revue Os Cangaceiros publiés sur le site Archives Autonomie

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