Politisation d’un jeune anarchiste

Publié le 25 Septembre 2025

Politisation d’un jeune anarchiste
René Michaud retrace son parcours de jeune ouvrier qui se politise dans la feu de la lutte des classes et des grèves victorieuses des années 1917. Il se tourne vers le syndicalisme révolutionnaire. Sa révolte se nourrit également de l'imaginaire anarchiste. Les luttes sociales et les rencontres forgent la conscience révolutionnaire. 

 

 

Au début du XXe siècle, la classe ouvrière baigne dans le syndicalisme révolutionnaire et l’anarchisme. Les jeunes des milieux ruraux s’installent à Paris et se révoltent contre leurs conditions de vie de misère et le travail à l’usine. Des ouvriers rejoignent les organisations politiques et syndicales. La presse bourgeoise dénonce ces militants comme la racaille séditieuse qui terrorise les honnêtes gens.

René Michaud débarque enfant à Paris avec sa mère qui installe sa petite famille. Le quartier de la Gare dans le XIIIe arrondissement est alors un des plus misérables mais aussi des plus vivants de Paris. Surtout, René Michaud découvre les luttes sociales et la conscience politique. Les grèves et les manifestations doivent permettre d’obtenir plus de justice sociale. René Michaud retrace cette époque dans son livre J’avais vingt ans.

 

 

                        René Michaud, J'avais vingt ans. Souvenirs d’un jeune ouvrier anarchiste au début du XXe siècle

 

Grèves et luttes ouvrières

 

René Michaud évoque son enfance avec l’éducation autoritaire de sa mère. Le conservatisme de la campagne s’oppose aux luttes ouvrières. Les cousins de René Michaud évoquent les récits épiques de leurs mouvements de grève. Mais le grand père paysan méprise les luttes sociales pour mieux valoriser le travail et le sacrifice. Cette tradition rurale insiste sur la soumission au patron qui donne du travail à ses ouvriers.

En 1917, une grève éclate aux usines Panhard-Levassor. « C’était mon premier contact sérieux avec la révolte ouvrière, mon premier pas dans l’action collective. Le choc fut révélateur. Je me sentais concerné », témoigne René Michaud. Cette grève de huit jours apporte des améliorations notamment pour les catégories les plus exploitées, les femmes et les jeunes.

René Michaud participe à sa première grève en 1917. Il travaille alors aux Équipements militaires de la rue Watteau. Le mouvement dénonce les « salaires de guerre » trop bas. Plusieurs manufactures de chaussures débrayent. Même chez les ouvriers rebelles, la peur du licenciement et du chômage persiste. Mais la grève permet de se libérer des contraintes. « Enfin, nous, ceux qu’on commande et qui subissent, nous n’étions plus ces choses, ces machines qui produisent pour le peu d’argent qu’on nous concédait », décrit René Michaud.

 

La grève permet aux ouvriers d’exprimer une force collective. Le jeune ouvrier découvre l’importance de la lutte des classes et de l’action collective. « Avec la grève, je faisais un nouvel apprentissage, celui de la lutte, celui de la solidarité, de la ténacité dans l’épreuve », précise René Michaud. Il découvre également l’importance de l’organisation syndicale. Les ouvriers doivent sortir de leur isolement pour s’unir.

La grève victorieuse permet des augmentations de salaires. Les ouvriers rejoignent le syndicat. En 1917, la propagande patriotique s’effondre face à la multiplication des mutineries. René Michaud, avec la grève, ouvre son horizon au-delà de l’univers étriqué de sa vie de quartier. Il lit L’Humanité mais considère le journal socialiste trop modéré. Après sa prise de conscience l’exploitation capitaliste, il insiste sur la nécessité d’abolir tout le système. La révolution russe ouvre de nouvelles perspectives.

 

 

                  

 

 

Syndicalisme révolutionnaire

 

En raison de l’augmentation des prix, les ouvriers doivent défendre leurs salaires. Des petites grèves sporadiques, d’une journée ou même d’une heure, permettent d’éviter de creuser l’écart. René Michaud rejoint le syndicat après la grève de 1917. D’abord, il observe de manière passive puis participe plus activement à la vie du syndicat. « Peu à peu, au fur et à mesure que s'éveillait en moi le sens du collectif, je m’engageais davantage. Je ne laissais aucune occasion d’affirmer nos droits, d’affronter l’arbitraire patronal », indique René Michaud. La grève émerge dans une entreprise qui comprend des syndiqués actifs. Ensuite, les grévistes vont convaincre ceux qui n’ont pas encore débrayé. René Michaud attise la révolte dans ses différentes entreprises. Il perd sa place, mais ramène de nouveaux adhérents à l’organisation. La CGT se développe fortement dans son secteur de la chaussure.

Néanmoins, le syndicalisme permet de défendre les intérêts immédiats des salariés, sans déboucher vers une perspective révolutionnaire. « Si l’action syndicale permettait de contester les conditions de travail, elle se limitait dans l’immédiat à ce domaine, mais, en l’absence d’une doctrine ou philosophie, le mouvement syndical ne suffisait pas à satisfaire mon aspiration vers un monde meilleur, plus juste », confie René Michaud. Il délaisse la lecture de L’Humanité pour celle du Journal du Peuple qui exprime les diverses sensibilités de la pensée révolutionnaire. Il se tourne également vers Le Libertaire qui exalte la violence de la révolte.

Après l'acquittement de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès, une manifestation éclate. Le cortège syndical semble calme. Mais l’apparition des anarchistes, avec leur drapeau noir, déclenche une charge policière. Le mot de Révolution porte les espérances nouvelles. « Révolution, c’était la libération du monde du travail, la fraternité scellée, l’égalité réalisée et la Justice enfin rendue aux humbles contre les riches et les puissants qui les écrasent. Révolution c’était l’exploitation condamnée, la fin de tout un monde de misère », rappelle René Michaud. Il rallie un idéal qui dépasse son quotidien d’ouvrier. Il se procure de nombreuses brochures anarchistes au siège du Libertaire. Il découvre Reclus, Kropotkine et Bakounine. Ces textes légitiment sa révolte pour valoriser une action explosive et radicale.

 

 

    Adèle Exarchopoulos et Tahar Rahim dans le film français d'Elie Wajeman,

 

 

Milieu anarchiste

 

René Michaud rejoint les Jeunesses anarchistes. Mais il découvre différents courants. Les communistes libertaires, comme lui, veulent s’attaquer à la misère humaine pour assurer à chacun le bien-être. En revanche, les individualistes reposent sur un intellectualisme pédant et superficiel. Ils méprisent la masse ignorante et soumise. Ils prétendent s’élever à une vie morale exigeante. Han Ryner valorise la sagesse antique et s’appuie sur les philosophes pour se dresser contre toutes les formes d’oppression : religions, patries, préjugés. Il incarne la non-violence. Mais la plupart des jeunes se tournent vers l’action révolutionnaire. Ils se rattachent à l’anarchisme communiste mais restent admiratifs des attentats de Ravachol ou d’Émile Henry.

René Michaud doit effectuer son service militaire. Il finit par déserter. Il est alors hébergé par des militants anarchistes. Ses nombreuses lectures, au-delà du corpus anarchiste, lui permettent d’affiner sa pensée. « Mes lectures m’avaient mûri, mon horizon spirituel s’était élargi, je ne me contentais plus de formules lapidaires, je voulais aller plus loin, comprendre et percevoir les raisons, analyser les situations, chercher des solutions », précise René Michaud. Le jeune ouvrier retrace sa vie de déserteur dans les milieux anarchistes et antimilitaristes. Son livre autobiographique retrace ses nombreuses rencontres militantes et amoureuses. Il permet de se plonger dans le milieu anarchiste des années 1920.

René Michaud reste attaché à la révolte, mais teinté d’un certain scepticisme sur ses résultats et ses perspectives. René Michaud perçoit la dérive du mouvement syndical qui subit davantage l’emprise stalinienne. La CGTU passe sous le contrôle du Parti communiste. Au cours de sa vie militante, René Michaud ne cesse de combattre les bureaucrates et soutient les luttes ouvrières en URSS. Il reste proche de la mouvance de la revue La Révolution prolétarienne qui incarne la défense de l’autonomie ouvrière contre la soumission des syndicats aux partis politiques. Même si René Michaud devient progressivement désillusionné et ne perçoit plus de perspectives révolutionnaires.

 

 

                    m-L anarchie lm

 

 

 

 

Anarchisme et lutte des classes

 

René Michaud propose un récit vivant et un témoignage précieux sur le mouvement ouvrier au début du XXe siècle. Son livre permet de s’immerger dans le milieu anarchiste de cette période, rythmé par les grèves et porté par l’antimilitarisme. Surtout, les anarchistes proposent des perspectives révolutionnaires pour les luttes sociales. Les syndicats ne se contentent pas de défendre les conditions de travail et les intérêts immédiats mais doivent également porter une perspective de transformation radicale de la société. Le jeune militant anarchiste assume le messianisme révolutionnaire qui doit abattre ce monde d’injustices, de guerres et de misère.

Le livre de René Michaud apporte également des éléments précieux sur le processus de politisation. Il est issu d’un milieu paysan plutôt conservateur. Mais c’est l’expérience de la grève et de la révolte contre l’exploitation qui permet la politisation du jeune ouvrier. Ce témoignage démontre l’importance des conflits sociaux dans les entreprises pour construire une véritable conscience de classe. C’est à travers la grève qu’une autre vision du monde émerge. Les ouvriers perçoivent mieux les méthodes du patronat et vivent une solidarité concrète. Dans un monde du travail atomisé, les luttes sociales permettent de ressentir une force collective.

 

La grève permet de multiplier les discussions, non seulement sur les perspectives de la lutte mais aussi sur la nécessité de changer le monde. Les grévistes se mettent à imaginer une société sans classe, sans travail et sans hiérarchie. Les discussions deviennent plus percutantes dans le feu de l’action. La construction d’une société nouvelle n’apparaît plus comme un idéal lointain mais se construit dans l’immédiat, dans la chaleur de la lutte et de la solidarité ouvrière. Les manifestations permettent également à René Michaud de découvrir le mouvement anarchiste, avec son drapeau noir et son imaginaire révolutionnaire.

René Michaud affine également sa conscience de classe avec de nombreuses lectures. Il se plonge d’abord dans les grands classiques de l’anarchisme avant d’étendre sa curiosité à de nombreux sujets. Les nouveaux militants insistent sur l’importance de l’activisme numérique, à travers les réseaux sociaux et les vidéos YouTube, ou encore sur les happenings ludiques. Mais ces formes de politisation peuvent nourrir le confusionnisme. Au contraire, René Michaud insiste sur l’importance des luttes sociales, des lectures, des discussions politiques et de l’imaginaire anarchiste pour se forger une véritable conscience révolutionnaire.

 

Source : René Michaud, J’avais vingt ans. Un jeune ouvrier anarchiste au début du XXe siècle, Plein Chant, 2025

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Jean-Michel Dufays, Anarchisme et anarcho-syndicalisme en France (fin XIXe - début XXe siècle), diffusé le 12 avril 2017

La rédaction d'EaN, En bref : révolutions, publié dans la revue en ligne En attendant Nadeau Numéro 223 le 10 juin 2025

Anne Steiner : « Ce qui m’intéresse, ce sont les vies minuscules », publié sur le site Ballast le 19 octobre 2020

Pour une généalogie des sécessions anarchistes Un entretien avec Anne Steiner, publié sur le site de la revue A contretemps le 9 novembre 2020

Kévin « L'Impertinent » Boucaud-Victoire, Anne Steiner : « Il faut faire la grève générale de la consommation », publié dans Le Comptoir le 4 janvier 2016

JBB, Anne Steiner : « Je suis convaincue que les expériences d'En-dehors vont se développer », publié sur le site Article 11 le 11 mai 2010

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L
Merci pour cette chronique, de voir les gens s'activer et militer, de découvrir le vieux Paris. Cela dit, je reviens un peu de ce genre de lecture, où il y a souvent de gros angles morts : quid des femmes dans le monde ouvrier, pendant les moments de lutte ? des personnes racisées ?
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