La jeunesse de Vera Broido

Publié le 2 Octobre 2025

La jeunesse de Vera Broido
Le parcours de Vera Boiro épouse de puissants mouvements sociaux et artistiques du XXe siècle. Issue d'une famille de mencheviks, elle retrace l'histoire de ce courant qui subit la répression de leurs rivaux bolcheviks au coeur de la révolution russe. Vera Boiro s'exile ensuite à Paris et à Berlin. Elle rencontre Raoul Hausmann et découvre le mouvement Dada. 

 

 

Le courant menchevik participe au parti social-démocrate russe. C’est la tendance rivale des bolcheviks au sein de cette organisation. Les mencheviks restent davantage attachés à la discussion collective, au débat et à la démocratie. Après la révolution de 1917, les mencheviks sont alors réprimés par le pouvoir bolchevik. Ils doivent fuir et s’exiler pour échapper à la mort. La famille de Vera Broido appartient à la mouvance menchevik. Elle doit alors subir l’exil dès son enfance. La jeune femme fréquente alors les milieux artistiques de Paris et de Berlin. Vera Broido retrace sa jeunesse et son parcours tourmenté dans le livre Fille de la Révolution.

 

Dans la Russie tsariste, les révolutionnaires sont traqués et doivent vivre dans la clandestinité. En décembre 1825, des officiers osent interrompre un défilé militaire pour réclamer des réformes constitutionnelles et sociales. Les Décembristes sont peu nombreux et facilement réprimés. Mais ils ouvrent de nouvelles perspectives. L’intelligentsia et le mouvement révolutionnaire russe émergent avec leur révolte. Les Narodnik envahissent les campagnes pour apporter des notions de liberté aux paysans.

Mais la police secrète peut facilement traquer et emprisonner ces jeunes idéalistes. Les grandes villes se dotent d’usines et d’un important prolétariat urbain. De nombreux révolutionnaires tentent de convertir les ouvriers à leurs idées. Le prince Kropotkine, future figure de l’anarchisme, devient un des premiers propagandistes. Mais il est rapidement incarcéré. Les révolutionnaires adoptent une nouvelle stratégie, plus modeste et concrète, avec l’alphabétisation des ouvriers.

 

 

              Fille de la révolution - 1

 

 

Révolution de 1905

 

Les parents de Vera Broido sont des militants révolutionnaires. Ils sont envoyés dans la petite ville de Iakoutsk, surpeuplés d’exilés politiques. Ils doivent subir l’encadrement des soldats. Néanmoins, les exilés se révoltent et se barricadent dans une maison en rondins. Mais ils finissent par se rendre et sont envoyés en prison. La révolte dans la lointaine Iakoutsk rencontre un écho international. Les socialistes de différents pays leur envoient des colis en prison. Les révolutionnaires sont condamnés aux travaux forcés en Sibérie. Mais les parents de Vera Broido parviennent à s’évader et à se réfugier à Londres.

En 1903, le parti social-démocrate russe est créé. Cependant, des débats éclatent sur le fonctionnement du parti. Martov et les mencheviks insistent sur une structure démocratique. Au contraire, Lénine et les bolcheviks préconisent une organisation autocratique. Les parents de Vera Broido décident de rejoindre le courant menchevique. Ils retournent à Saint-Pétersbourg en 1905. Le père Gapponne, prêtre orthodoxe, apporte une pétition au tsar selon la coutume russe. Mais la foule qui l’accompagne devant le Palais d’Hiver est particulièrement importante. Les troupes reçoivent l’ordre d’ouvrir le feu.

Cet événement fait naître une nouvelle conscience politique. Les manifestations se multiplient et des mutineries éclatent dans l’armée. De nouveaux partis légaux et illégaux se multiplient. Les travailleurs rejoignent les syndicats et se mettent en grève. Surtout, des soviets émergent dans les usines pour coordonner la révolte. Le tsar réprime le mouvement. Mais il crée également le parlement de la Douma pour démocratiser le régime.

 

 

             

 

 

Révolution de 1917

 

Vera Broido naît en 1907 dans la banlieue de Saint-Pétersbourg. Elle grandit dans le milieu des exilés russes. Avec la révolution de février 1917, le père de Vera Broido est libéré de prison puis est élu à l’exécutif du soviet de Petrograd. Comme en 1905, ces structures auto-organisées sont imposées par les mencheviks.

De février à octobre 1917, la Russie est dirigée par un gouvernement provisoire. Ce pouvoir libéral introduit la liberté d’expression et de réunion. Les mencheviks considèrent cette révolution bourgeoise comme une étape nécessaire. Ils insistent sur la progression des droits de la classe ouvrière industrielle. Ensuite, l’Assemblée constituante doit permettre de créer de nouvelles institutions. Néanmoins, la guerre perdure.

 

Lénine débarque en Russie en avril. Il s’attache à renforcer l’influence des bolcheviks dans les soviets et les syndicats. Trotsky est chargé de former des unités de combat pour préparer une insurrection armée. En octobre 1917, Lénine arrête les membres du gouvernement provisoire. « Il prétendit prendre le pouvoir au nom des soviets ; en réalité, il le prit au nom du parti bolchevik, qui n’avait joué jusqu’alors qu’un rôle très mineur dans la révolution en cours », indique Vera Broido.

La Tchéka, une nouvelle police secrète, est créée pour consolider le nouveau pouvoir. Les bolcheviks répriment les autres partis socialistes. Les ouvriers qui se révoltent contre le nouveau régime sont également emprisonnés. Des révolutionnaires se retrouvent à nouveau en prison, sur ordre d’un parti révolutionnaire composé de leurs anciens camarades.

 

 

                               Photo Vera Broido

 

 

De Paris à Berlin

 

Vera s’installe à Paris. Elle découvre la ville et s’inscrit à la Sorbonne. Elle rencontre la peintre constructiviste russe Alexandra Alexandrovna Exter. L’innovation artistique, dans le théâtre et la peinture, accompagne la révolution. Mais le gouvernement bolchevik s’oppose rapidement à toute innovation dans le domaine artistique. Le réalisme socialiste est imposé d’en haut et l’atmosphère devient étouffante. Ceux qui ne veulent pas s’y conformer sont marginalisés. Maïakovski et Essenine se suicident.

Alexandra Exter quitte la Russie. Elle rencontre Braque, Picasso et les futuristes italiens.Vera devient l’apprentie d’Alexandra Exter. « Assia ne me parlait pas de ses propres peintures, mais souvent de l’art de peindre en général et plus particulièrement de l’art de voir. Comment voir les objets, les gens, les rues ou les bâtiments comme des formes ou des structures », indique Vera Broido.

 

Vera rejoint sa famille à Berlin. Elle fréquente les milieux artistiques allemands et rencontre Raoul Hausmann. Ce personnage original est doté de multiples talents : peintre, écrivain, danseur, photographe. Durant sa jeunesse, il participe au groupe des dadaïstes de Berlin. Ce mouvement se veut anti-idéologie et s’oppose à toute forme de camisole politique, morale ou esthétique.

« Avant tout, Dada était anti-art bien sûr, dans tous les sens conventionnels du terme. Son arme principale était le ridicule ; par l’exagération et la bouffonnerie, tout était réduit à l’absurde, c’est-à-dire à Dada, l’Absurde ultime », présente Vera Broido. Dada manie l’humour et l’ironie pour dynamiter toutes les conventions sociales et les formes d’autorité.

 

 

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Dada

 

Vera connaît les mouvements d’avant-garde artistique à travers le futurisme russe. L’iconoclasme, le désir de choquer la pulsion de tout détruire s’accompagne de la vanité, du narcissisme et de l’autopromotion. Même si Dada apparaît comme particulièrement poussé. « Celui qui mange de Dada sans être Dada, il en meurt. Dada doit demeurer indigeste », proclame Raoul Hausmann.

Ces mouvements artistiques qui attaquent tous les conformismes se sont rapprochés du communisme. Même si les codes artistiques de l’URSS se révèlent plus restrictifs et rétrogrades que la société bourgeoise contre laquelle ils se rebellent.

 

Dada apparaît comme une comète éphémère qui disparaît dès 1921. Cependant, Raoul Haussmann fréquente toujours ses amis Johannes Baader et Kurt Schwitters. Baader refuse de distinguer le normal de l’anormal. Il participe à des actions artistiques courageuses. Pendant la guerre, il jette depuis la galerie publique du Reichstag à Berlin des pamphlets Dada antimilitaristes.

Ensuite, il distribue son propre texte Grünen Leiche (cadavre vert) à l’Assemblée nationale de Weimar. La personnalité de Schwitters semble plus banale. Mais cet artiste innove à travers des poèmes sonores et la pratique du collage.

 

 

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De la révolution à la créativité

 

Vera Broido retrace sa jeunesse particulièrement intense. Son récit permet de s’immerger d’abord dans le milieu des mencheviks, un courant méconnu du mouvement ouvrier russe. Ces perdants de l’histoire ont longtemps dirigé le parti social-démocrate en Russie. Lénine et les bolcheviks demeurent minoritaires au sein de ce parti avant les événements de 1917. Les mencheviks s’apparentent à la tradition qui tente de concilier socialisme et démocratie. Le pluralisme, le débat, l’autonomie des syndicats et des contre-pouvoirs sont valorisés.

Au contraire, les bolcheviks finissent par imposer la centralisation et le contrôle autoritaire des soviets et des syndicats. Lénine et Trotsky exterminent les mencheviks puis toute forme d’opposition, y compris au sein des soviets et du parti bolchevik. Le témoignage de Vera Broido permet une critique concrète des partis de gauche autoritaires et des sectes marxistes-léninistes qui entendent perpétuer ses méthodes.

 

Vera Broido poursuit ses aventures dans l’exil à Paris. Elle fréquente alors le milieu des exilés russes, notamment les peintres et les artistes. La dérive esthétique de la révolution russe illustre également le rapport à la vie quotidienne du parti bolchevik. Les mouvements constructivistes accompagnent la révolution russe. La révolution esthétique épouse les théories politiques de Lénine pour construire une nouvelle société. Cependant, quand les bolcheviks prennent le pouvoir, la créativité est écrasée au profit d’un réalisme au service de la propagande du nouveau régime.

Vera Broido voyage ensuite à Berlin. Elle rencontre Raoul Hausmann et les figures du mouvement Dada. Ses artistes ont été portés par la révolution allemande. Jusqu’en 1921, leur créativité entend bouleverser tous les conformismes pour réinventer la vie quotidienne. Dada demeure un mouvement éphémère mais qui marque durablement l’histoire de l’art et inspire divers courants surréalistes et situationnistes. La trajectoire de Vera Broido s’inscrit dans une révolution politique et esthétique. La révolte et la créativité apparaissent comme de puissants moteurs historiques et existentiels.

 

Source : Vera Broido, Fille de la Révolution, traduit par Anne Foucault et Anna Catalaev, Allia, 2025

 

Articles liés :

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L'explosion Dada

Les soviets et la révolution russe

Victor Serge et la révolution bolchevique

 

Pour aller plus loin :

Radio : émissions sur Raoul Hausmann, diffusées sur France Culture le 25 mars 2018

Revue de presse publiée sur le site des éditions Allia

Fille de la Révolution - De Vera Broido, paru dans lundimatin#468, le 26 mars 2025

Francis Pian, Des idées et des luttes: Fille de la Révolution, publié dans le journal Le Monde Libertaire le 9 mars 2025

Patrick Schindler, Rat noir, entre deux juins tu pourrais faire que'que chose, publié dans le journal Le Monde Libertaire le 3 juin 2025

Claudiofza, Vera Broido 1907 – 2004, publiée sur le site Les vrais voyageurs

La rédaction d'EaN, En bref : révolutions, publié dans la revue en ligne En attendant Nadeau le 10 juin 2025

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