La jeunesse révoltée de Jorge Valadas

Publié le 2 Juillet 2026

La jeunesse révoltée de Jorge Valadas
Le parcours de Jorge Valadas reste marquée par la révolte. Il déserte l'armée portugaise et le régime salazariste. Il participe au mouvement de Mai 68 puis à la révolution portugaise de 1974. Loin de l'idéologie froide des groupuscules marxistes-léninistes, Jorge Valadas s'immerge dans les pratiques d'auto-organisation avec les grèves et les occupations. 

 

 

L'itinéraire de Jorge Valadas emprunte les sentiers du refus et de la désertion. Il est également connu sous le nom de Charles Reeve après la publication de livres et de brochures. Il grandit dans la dictature de Salazar au Portugal. Mais le jeune homme ne supporte plus la pesanteur morale et la chape de plomb du fascisme. La révolte devient existentielle et débouche vers la désertion.

Le jeune Jorge Valadas mène une vie d'exil et de voyage. Il découvre Paris dans le bouillonnement de Mai 68. Il rejoint la côte Est des États-Unis pour rencontrer des figures du marxisme hétérodoxe. Il revient dans un Portugal secoué par la révolution de 1974. Jorge Valadas retrace ces aventures personnelles et politiques dans le livre Itinéraires du refus.

 

 

           Itinéraires du refus - 1

 

 

Dictature au Portugal

 

Le jeune Jorge Valadas grandit dans le Portugal dominé par le régime de Salazar. Il décrit la pesanteur de ce régime autoritaire qui impose une morale dépassée. L'adolescent découvre l'hypocrisie de la religion. Il rejoint l'école de la Marine militaire, mais ressent un rejet de l'ordre et de la hiérarchie. Cependant, malgré une façade autoritaire, beaucoup de jeunes soldats rejettent la vie de caserne. Son groupe de nouvelles recrues se rebelle contre le bizutage. Ensuite, les jeunes hommes valorisent la triche contre la sélection imposée par l'école. "Ces contrôles, nous les assimilions à des pratiques de sélection et de hiérarchisation de nature fasciste qui favorisent invariablement, à quelques exceptions près, les élèves les plus soumis et dociles", indique Jorge Valadas.

Surtout, le jeune homme découvre l'horreur de la guerre et de la colonisation. Les guérilleros du Cap Vert sont emprisonnés et humiliés tandis qu'une hiérarchie raciale transparaît en Afrique. Jorge Valadas finit par déserter et exprime son rejet du régime. Il lit même La Republica, le seul journal d'opposition. Jorge Valadas aspire également à fuir un pays corseté par un ordre moral poussiéreux. "Je sors de l'adolescence et je veux vivre, je veux l'amour, pas ces arrangements entre des êtres enchaînés par la peur et les conventions", confie Jorge Valadas.

 

Le Portugal reste endormit par l'idéologie nationaliste. La guerre en Afrique semble absurde et lointaine. "Nous vivons dans la laideur et le régime fasciste se présente comme hors du temps, comme inébranlable, définitif. Plus qu'une chape de plomb, c'est une nasse dans laquelle nous nous débattons et qui nous étouffe", décrit Jorge Valadas. Le doute, la méfiance, l'incertitude et surtout la lassitude prédominent. Le découragement s'accompagne d'une démission générale des esprits.

Malgré la débâcle de la guerre coloniale, le régime semble solide. Néanmoins, la population semble détachée d'une idéologie fossilisée. "Mis à part quelques fascistes et psychopathes déclarés, le régime patauge dans le vide, ronronne dans un faux-semblant", indique Jorge Valadas. Le jeune homme rejette l'oppression de la société, avec le conformisme de la religion et de la famille. Mais ce cadre rigide permet d'attiser un sentiment de révolte contre l'ordre social. "Ma passion de révolte, d'esprit critique, de liberté, je la dois sans doute au sentiment d'oppression ressentie", souligne Jorge Valadas.

 

 

    Lors des manifestations du 1er mai 1968.

 

Mai 68

 

Jorge Valadas est hébergé à Paris par la famille d'une amie aux idées anti-colonialistes. Il rencontre une militante trotskiste qui lui demande de lire un livre de Lénine. Ce qui évoque la culture scolaire et ses examens de passage. Jorge Valadas est considéré comme un petit soldat à éduquer au service d'une idéologie froide. Dans la cave d'une librairie du Quartier latin, Jorge Valadas découvre des livres rédigés par des maoïstes portugais. La critique des communistes lui paraît pertinente. En revanche, ces écrits respirent l'idéologie déconnectée de toute possibilité pratique. Mais Jorge Valadas découvre surtout la revue Cadernos de Circunstancia qui se réfère aux écrits de Rosa Luxemburg.

La révolte de Mai 68 se propage dans les universités depuis Nanterre. Tandis que des militants communistes distribuent des tracts pour mettre en garde la population contre l'agitation des "gauchistes" étudiants qui seraient manipulés par la bourgeoisie. Mais les facultés sont occupées et la vague déferle dans les rues. Le mouvement de grève s'élargit. De nombreuses usines sont occupées, mais souvent sous contrôle syndical. Les manifestations deviennent de plus en plus violentes et le pays s'arrête.

 

Jorge Valadas travaille alors pour l'association Jeunesse et Reconstruction, proche du Parti socialiste, et décide d'occuper les locaux avec ses amis. Ses contacts de la gauche non-léniniste le conduisent à l'université de Censier avec son ébullition contestataire. "Une joyeuse pagaille, des AG à foison, des discussions à chaque coin de couloir et, à l'étage, des comités d'action qui s'organisent", décrit Jorge Valadas. Il rejoint un comité d'action et traduit les tracts pour les distribuer dans les bidonvilles portugais de la banlieue. Mais cet espace semble toujours encadré par la répression du régime.

L'occupation de Censier est secouée par une énergie joyeuse. Même si des petits chefs gauchistes reproduisent des postures autoritaires. Jorge Valadas et sa bande se rendent aux Folies bergères dans le même quartier que leur association. L'occupation semble joyeuse et bouillonnante malgré l'influence de la CGT. Les filles sont animées par une détermination joyeuse et un désir radical d'égalité. "Le baratin des étapes, chaque chose en son temps, il faut d'abord ceci, le reste viendra plus tard... elles ne veulent pas l'entendre. C'est maintenant ou jamais, on veut tout ou on aura rien", indique Jorge Valadas. Mais, avec l'essoufflement du mouvement, le retour à l'ordre s'impose.

 

 

     

 

 

Marxisme hétérodoxe

 

Des sous-marins portugais achetés en France permettent de diffuser de la littérature contestataire vers le régime de Salazar. Les Cuadernos tranchent avec la propagande marxiste-léniniste qui prédomine dans l'extrême-gauche portugaise. La revue s'inscrit dans les idées nouvelles de Mai 68. Elle défend un marxisme antiautoritaire qui s'appuie sur les conceptions nouvelles de l'action et de l'auto-organisation à travers les conseils ouvriers, les comités d'action et la démocratie directe à la base. La revue critique la démocratie représentative et les conceptions bureaucratiques du socialisme.

Ces analyses s'opposent au projet de transition démocratique qui vise à imposer le parlementarisme comme seule alternative au régime fasciste. Seule une véritable révolution sociale peut ouvrir des perspectives nouvelles. La crise du fascisme portugais s'observe dans la montée des luttes sociales. Les grèves étudiantes et ouvrières prennent de l'ampleur pour annoncer la fin de la peur et le début de l'effondrement du régime. Les revues arrivent à Lisbonne et se diffusent dans les milieux de la jeunesse contestataire.

 

Jorge Valadas traverse l'Atlantique avec un faux passeport. Il rencontre Paul Mattick. Ce jeune ouvrier participe à la révolution allemande en 1918. En 1926, il rejoint Chicago et le syndicat des IWW. Autodidacte et grand lecteur de Karl Marx, il devient un des grands théoriciens du communisme de conseils. Il dialogue avec des intellectuels comme l'historien Howard Zinn et surtout le philosophe Herbert Marcuse. Jorge Valadas poursuit les réunions et les manifestations. Il rencontre de nouveaux amis avec le petit milieu du marxisme hétérodoxe américain.

En 1971, Jorge Valadas se rend à Détroit pour rencontrer Martin Glaberman, un ancien ouvrier automobile. Après son parcours trotskiste, il abandonne ses conceptions avant-gardistes pour se tourner vers le militantisme de base. Proche du philosophe marxiste C.LR. James, son orientation politique semble également se rapprocher de la revue Socialisme ou Barbarie. Il fréquente également les ouvriers et les étudiants de la Nouvelle gauche américaine. Jorge Valadas décide de retourner en France, mais armé de livres confiés par Paul Mattick pour éviter de dériver vers le sectarisme gauchiste.

 

 

   

 

 

Révolution portugaise

 

Le 25 avril 1974, l'armée renverse le gouvernement au Portugal. Cependant, les militaires rebelles redoutent une explosion des mouvements sociaux. Ils préfèrent s'appuyer sur la gauche responsable incarnée par le Parti communiste. Jorge Valadas décide de retourner à Lisbonne pour se plonger dans cette agitation sociale. Même si les pesanteurs étouffantes et conservatrices n'ont probablement pas disparu. Surtout, la gauche reste dominée par le marxisme classique.

Des socialistes aux trotskistes, en passant par les maoïstes, la gauche s'appuie sur l'institution militaire désormais perçue comme la base du nouveau pouvoir d'État. La gauche reste figée dans la vieille grille de la révolution russe avec son parti d'avant-garde, son armée révolutionnaire et sa prise du pouvoir d'État. La gauche reste engluée dans sa logique d'ordre et d'organisation, loin du bouillonnement contestataire qui déferle.

 

Au contraire, Jorge Valadas estime que la révolution portugaise s'inscrit davantage dans l'expérience de lutte nouvelle de Mai 68. La réintégration d'une armée en décomposition peut renforcer la hiérarchie militaire. Surtout, Jorge Valadas préfère s'appuyer sur la vitalité du mouvement social avec ses tentatives d'autonomie et d'auto-organisation. Des entreprises, écoles, bureaux, ministères sont occupés. "Les grèves font tâche d'huile, les occupations, les séquestrations de patrons et l'épuration de l'encadrement se généralisent. La pratique de l'auto-organisation à la base se répand, des comités de travailleurs, d'habitants, de soldats même, se forment partout", souligne Jorge Valadas.

Le déserteur découvre Lisbonne sous un jour nouveau. Même si son ami tente de réfréner son enthousiasme, Jorge Valadas épouse cette dynamique nouvelle et se laisse porter par ses sentiments. "Il y a bien une rupture dans l'ordre normal des choses et des vies, l'affirmation de désirs et de rêves hier encore insoupçonnés. Des assemblées, des réunions, des attroupements et des engueulades aux coins des rues. La parole libérée partout", décrit Jorge Valadas. Ses sentiments politiques sont également associés à son histoire personnelle avec le bonheur de sa mère de revoir son fils. Cependant, après la chute du régime, les barrières de classe resurgissent.

 

 

                       

 

 

Socialisme libertaire

 

Les témoignages de militants permettent de retracer l'histoire des luttes à travers un regard personnel et singulier. L'intime, l'affectif et le politique se mêlent pour livrer des analyses subjectives et un regard original sur des moments historiques. Le livre de Jorge Valadas dispose de qualités supplémentaires. Il se focalise sur la période courte mais décisive des années 1968. Le déserteur portugais traverse deux des plus intenses mouvements sociaux du XXe siècle avec Mai 68 et la révolution portugaise. Surtout, le regard de Jorge Valadas tranche avec le regard gauchiste. Il incarne son socialisme sauvage influencé par les théoriciens du marxisme hétérodoxe et qui s'appuie sur des pratiques d'auto-organisation au cœur des luttes sociales.

Jorge Valadas propose un regard sur sa politisation. Il se tourne d'abord vers les communistes qui incarnent l'opposition au régime de Salazar. Mais il découvre un parti froid et rigide habité par le culte de l'ordre et de la hiérarchie. Les gauchistes peuvent se révéler plus sympathiques. Mais ils restent figés dans le vieux modèle marxiste-léniniste avec son parti d'avant-garde et son folklore militariste. Au contraire, le marxisme hétérodoxe se révèle plus vivant et actuel. Il s'appuie sur le mouvement réel et sur les pratiques d'auto-organisation qui surgissent dans les luttes sociales. Jorge Valadas rejette les tendances à la centralisation et à la hiérarchie.

 

Jorge Valadas propose un témoignage vivant de Mai 68 et de la révolution portugaise. Mais il livre également des analyses pertinentes de ces puissants mouvements sociaux. Jorge Valadas n'explore pas les grandes déclarations de groupuscules insignifiants ou les sommets des bureaucraties syndicales. Son analyse se forge depuis son quotidien de prolétaire. Il décrit une effervescence sociale, politique et intellectuelle. Le bastion de Censier permet de rencontrer des militants qui tentent de coordonner et d'appuyer les grèves. De nombreux militants communistes libertaires ont déjà témoigné sur cette dynamique novatrice.

De manière plus originale, Jorge Valadas évoque le bouillonnement qui surgit dans son quotidien et son quartier. Il occupe le local de l'association dans laquelle il travaille. Il décrit également la contestation joyeuse et radicale des Folies Bergères. Un véritable moment révolutionnaire s'étend dans de nombreuses couches du prolétariat. La contestation se propage dans des lieux de travail qui n'ont jamais connu la moindre grève. Jorge Valadas évoque également le changement d'ambiance à Lisbonne en 1974. Les grèves et occupations se propagent. Les rencontres se multiplient dans un moment d'enthousiasme. Ces moments permettent l'ouverture de possibilités nouvelles qui tendent vers l'utopie révolutionnaire.

 

Source : Jorge Valadas, Itinéraires du refus, Chandeigne & Lima, 2025

 

Articles liés :

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Révoltes et théories critiques des années 1968

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Une histoire de l'autonomie des luttes

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Jorge Valadas - Itinéraires du refus, diffusée sur le site de la librairie Mollat le 11 juillet 2025

Radio : Charles Reeve. Pour un itinéraire bio-bibliographique, diffusée sur le site Vosstanie le 25 janvier 2014

Radio : Sortir du capitalisme, La révolution portugaise (1974-75) : entre léninisme putschiste et mouvement apartidaire, diffusé sur le site Spectre

Radio : Entretien avec Jorge Valadas, diffusé sur le site du Cercle libertaire Jean-Barrué le 6 juin 2025

Radio : Tempestade 2.1, diffusée sur Radio Alpha le 8 avril 2025

Jorge Valadas : « Je cherche des complices et les fissures du monde capitaliste », publié sur le site Ballast le 26 mai 2025

Charles Reeve, Cinquante ans d’Etat démocratique et, au final, le retour des monstres d’hier..., paru dans lundimatin#425, le 23 avril 2024

Jorge Valadas, Lettre à mon voisin qui a fait la guerre coloniale. Écho actualisé des déserteurs portugais, publié sur le site Jef Klak le 24 avril 2017

Serge Quadruppani, Sur la nécessité de déserter - 1 À propos de l’Itinéraires du refus de Jorge Valadas, paru dans lundimatin#469, le 31 mars 2025

Émilien Bernard, La révolution est une course de fond, publié dans le journal CQFD n°240 en avril 2025 

Freddy Gomez, À la recherche du temps gagné, publié sur le site À contretemps le 7 avril 2025

Théo Roumier, Itinéraires du refus, de Jorge Valadas, publié dans Hebdo L’Anticapitaliste n°753 le 8 mai 2025

Cécile D, Itinéraires du refus, un exemplaire chemin de liberté, publié sur le site Addict Culture le 24 mars 2025

Jean-Jacques Gandini, Itinéraires du refus, publié dans Le Monde diplomatique de juillet 2025

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