La politique des révoltes

Publié le 26 Mars 2026

La politique des révoltes
La politique ne se réduit pas à la mascarade électorale et au crétinisme parlementaire. Des soulèvements éclatent pour sortir de l'impasse institutionnelle. Ces révoltes compose une politique sauvage avec la construction de contre-pouvoirs et de structures auto-organisées. L'action directe prime sur la délégation et la hiérarchie. Cette politique sauvage s'enracine dans une longue tradition historique.

 

 

Des insurrections démocratiques éclatent depuis 2011 avec les révoltes dans les pays arabes et le mouvement Occupy. Ensuite, un nouveau cycle resurgit avec les soulèvements de 2019. La politique reste souvent réduite à sa sphère institutionnelle, avec les partis et les élections. Les perspectives habituelles de la politique sont centrées sur l’État, la classe dominante et la représentation. Mais les prémisses de la politique s’élaborent surtout dans les luttes et les mouvements sociaux.

Des soulèvements éclatent en 2011. La révolte en Tunisie permet de renverser le régime de Ben Ali. Un autre dictateur tombe en Égypte. Cependant, en 2013 s’amorce un tournant contre-révolutionnaire avec le coup d’État militaire en Égypte et la guerre civile en Syrie. Mais une nouvelle vague déferle avec les soulèvements de 2019. La dictature est renversée au Soudan. Le Hirak algérien empêche un nouveau mandat de Bouteflika. Des révoltes éclatent également en Égypte, en Irak ou au Liban.

 

En 2018, la révolte des Gilets jaunes et le mouvement à Hong Kong annoncent le cycle de 2019. De puissantes manifestations se déploient au Chili, au Honduras, en Indonésie, en Arménie. Ce cycle semble s’affaiblir avec la pandémie de 2020. Mais des mouvements sociaux surgissent dans divers pays comme le Pérou, la Hongrie et les plus grandes manifestations de l’histoire des États-Unis avec Black Lives Matter.

Néanmoins, la multiplication des conflits ne dessine pas un horizon partagé, contrairement au mouvement communiste, à l’anarchisme ou aux luttes anti-coloniales. La joie de s’engager, d’être ensemble, de créer collectivement se propage. Crime policier, nouvelle taxe ou augmentation des prix suffisent à déclencher un embrasement social. Mais le souffle de la puissance commune ne parvient pas à se pérenniser. Néanmoins, ces mouvements refusent les hiérarchies et la délégation politique. Jean Tible propose ses réflexions sur ce bouillonnement contestataire dans le livre Politique sauvage.

 

 

                          Politique Sauvage - 1

 

 

Pouvoir constituant

 

La révolution russe émerge en 1905. Des structures auto-organisées surgissent avec les soviets. Ce sont ces organes de lutte qui permettent la révolution de 1917. La Révolution française débouche vers la Constitution de 1793 qui proclame le droit du peuple à l’insurrection. Le philosophe Toni Negri insiste sur l’importance du pouvoir constituant. Face à la politique institutionnelle et bureaucratique se dresse une politique sauvage. « Les longues confrontations entre liberté et oppression, démocratie et autoritarisme traduisent cette opposition entre la politique comme exercice de la créativité des personnes ou leur obéissance », observe Jean Tible.

Nicolas Machiavel se penche sur la révolte des Ciompi à Florence en 1378. Ces prolétaires lancent un mouvement de grève et esquissent un contre-pouvoir plébéien. Toni Negri s’appuie sur les réflexions de Machiavel, de Spinoza et de Karl Marx pour penser la politique. Il considère que « le conflit est toujours ouvert, le pouvoir est toujours un rapport ». L’ordre existant n’est pas immuable et figé mais ne cesse d’évoluer sous l’influence des luttes. La société n’a pas besoin du pouvoir mais repose sur « la puissance des singularités, par les passions qui traversent les multitudes », souligne Negri. La démocratie apparaît comme la capacité d’affirmer la puissance d’action.

Les moments insurrectionnels permettent de tout questionner, y compris les bases des rapports de domination. Jacques Rancière définit la politique hiérarchique comme police. Il insiste sur les luttes qui questionnent le consentement des collectivités, l’organisation des pouvoirs et la distribution des places légitimes. La politique permet aux personnes en lutte de s’arracher des places à laquelle elles sont assignées. Les mobilisations des sans-parts favorisent l’égalité. Les insurrections ne dessinent pas un nouvel ordre mais ouvrent des possibilités.

 

 

           Manifestation étudiante, à la Sorbonne, le 3 mai 1968, à Paris.

 

 

 

Contestation des années 1968

 

La contestation des années 1968 repose sur le rejet des conformismes. En France, au Sénégal, au Japon, au Vietnam, au Mexique, à Prague, aux États-Unis, en Allemagne, en Palestine ou en Italie déferle un souffle de révolte. Les ouvriers occupent les usines et les étudiants occupent les universités. Toutes les positions de pouvoir sont questionnées et les hiérarchies sont remises en cause : patrons, professeurs, parents, chefs, colonisateurs, prêtres, représentants culturels et médiatiques… Les partis et les syndicats sont également remis en cause comme formes d’organisation traditionnelles.

Le psychiatre martiniquais Frantz Fanon attaque le racisme et le colonialisme. Il participe à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. La guerre du Vietnam devient également emblématique. Le boxeur Mohamed Ali refuse de rejoindre l’armée pour aller au Vietnam. Les manifestations étudiantes aux États-Unis en 1969 obligent Nixon à arrêter la guerre. Malcolm X dénonce la misère des ghettos noirs et les violences policières. Ses sermons tentent de tisser des liens entre le mouvement afro-américain et les peuples du tiers-monde qui luttent contre l’oppression. Sa pensée influence le Black Panthers Party (BPP) qui organise l’auto-défense des quartiers. Les émeutes de Watts, de Détroit et de Newark expriment également la révolte des ghettos noirs.

 

Raoul Vaneigem observe la multiplication des grèves sauvages dans les années 1960. Cette figure du mouvement situationniste insiste également sur la puissance de la créativité et de la spontanéité. Le mouvement opéraïste émerge en Italie. La revue Quaderni Rossi relance la pratique de l’enquête ouvrière. Les prolétaires doivent s’organiser à la base, en dehors des partis et des syndicats. Mario Tronti estime que ce sont les luttes de la classe ouvrière qui provoquent les mutations du capitalisme.

La révolte de Mai 68 en France est impulsée par la contestation étudiante. Le scandale de Strasbourg et surtout le mouvement du 22 mars à Nanterre permettent l’émergence d’une pratique de lutte autonome. L’unité d’action prime sur les divergences idéologiques. L’imaginaire des conseils ouvriers resurgit. Des comités étudiants-travailleurs se multiplient. La Commune de Nantes développe des pratiques d’auto-organisation.

Le mouvement autonome italien exprime un refus du travail, de la productivité et de la concurrence. De puissantes grèves éclatent dans les usines. Un contre-pouvoir ouvrier émerge en dehors des syndicats. Le mouvement se propage de l’usine à la ville. Les auto-réductions de logement, d’électricité et de transport se multiplient. L’aire de l’autonomie repose sur des squats, des concerts, des radios libres et des revues.

 

                   

                            Assemblée de travailleurs et d’étudiants au stade Charletty (Paris 13e), le 27 mai 1968.

 

 

Auto-gouvernements

 

L’imaginaire de la Commune nourrit le foisonnement de zones auto-gouvernées. Le néo-zapatisme lance des communautés autonomes au Chiapas. Les quilombos forment des organisations d’esclaves qui se sont évadés. Ils se réfugient dans les maquis pour s’auto-organiser. Ils peuvent également incendier des plantations pour soutenir les révoltes d’esclaves. Les pirates désertent des navires marchands pour les attaquer. Ils forment une communauté qui refuse les hiérarchies. Ils partagent et dépensent immédiatement les richesses pillées. La piraterie devient un mouvement suffisamment puissant pour perturber l'émergence du capitalisme maritime.

La Commune de Paris en 1971 apparaît comme une expérience d’auto-gouvernement aussi brève qu’intense. La population parisienne se soulève, renverse le pouvoir et instaure son propre gouvernement. L’historienne Kristin Ross insiste sur le « luxe communal » qui valorise la beauté et la créativité. Arthur Rimbaud évoque la poésie de la Commune.

 

Les surréalistes et les situationnistes insistent sur la fusion entre la politique et la vie quotidienne, le plaisir des nouvelles amitiés et la complicité dans les gestes anti-hiérarchiques. Malgré ses limites, comme l’absence d’attaque contre le pouvoir de Versailles ou l’argent de la Banque de France, la Commune fascine les militants de l’AIT comme Marx ou Bakounine. La Commune incarne un modèle d’auto-gouvernement sans État ni institutions.

Durant la révolution allemande de 1918 se multiplient les conseils ouvriers. Des structures auto-organisées émergent dans les usines, les quartiers et les casernes. Néanmoins, la propriété privée n’est pas remise en cause. Les conseils deviennent de simples contre-pouvoirs. Cependant, le pouvoir social-démocrate parvient à institutionnaliser puis à réprimer ces conseils ouvriers. Cette dualité de pouvoir entre l’État et les structures auto-organisées émerge également dans l’Espagne des années 1930 ou le Chili des années 1970.

 

 

          Iranians attend an anti-government protest in Tehran, Iran, January 9, 2026.

 

 

Puissances sauvages

 

Jean Tible propose un livre original. Il ne déploie pas une analyse structurée et articulée. Son ouvrage lance des bribes et des fragments de révolte pour dessiner la constellation d'une politique sauvage. Jean Tible propose plutôt une démarche qui insiste sur la puissance des révoltes sociales. Il décide de prendre au sérieux la politique qui se construit dans les luttes et les pratiques d'auto-organisation. La politique d'État semble au contraire verrouillée et corsetée. La faillite de la gauche au pouvoir et les multiples impasses gouvernementales imposent de dessiner des perspectives nouvelles.

Jean Tible ouvre son livre sur la multiplication des révoltes sociales au cours du XXIe siècle. De nombreux régimes et chefs d'État sont renversés. Ces soulèvements jouent un rôle déterminant et restent le moteur de l'histoire. Tandis que les médias et les politiciens se focalisent sur les élections, la géopolitique et les États, la véritable politique se situe au cœur des révoltes sociales. Même si ces soulèvements ont été domestiqués et écrasés, ce sont les seuls moments qui ouvrent de véritables possibilités politiques nouvelles.

 

Jean Tible se penche sur le bouillonnement contestataire des années 1968. Il insiste sur la diversité des mouvements sociaux qui secouent de nombreux pays. Les luttes anticoloniales et les luttes antiracistes se développent fortement dans les années 1960. La contestation de la jeunesse frappe de nombreux pays. La conflictualité de classe renverse la discipline du travail et l'ordre usinier, notamment en Italie. La jeunesse ouvrière impulse des luttes anti-travail qui remettent en cause les places et les hiérarchies. Jean Tible souligne pertinemment le foisonnement et la puissance du moment des années 1968.

Jean Tible se penche également sur le pouvoir constituant de ces luttes. Il semble fortement influencé par le negrisme voire par sa dissidence appelliste. Mais Jean Tible insiste surtout sur les pratiques d'auto-organisation plutôt que de plaquer une idéologie fumeuse sous couvert de negrisme ou de néo-zapatisme. Il insiste sur l'importance des structures d'auto-organisation qui surgissent dans les luttes sociales pour construire un contre-pouvoir.

Même si ces structures de base ne parviennent pas à renverser le pouvoir d'État. En revanche, Jean Tible ne propose pas d'analyse originale sur ces mouvements historiques. Il ne tente pas de comprendre leurs limites et les causes de leur échec. Néanmoins, Jean Tible propose un nouvel imaginaire politique qui sort de la démarche étatique et gestionnaire dominante. Il insiste sur les révoltes et la politique sauvage comme ouverture des possibles.

 

Source : Jean Tible, Politique sauvage, traduit par Élise Havard dit Duclos, éditions terres de Feu, 2025

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Pour une politique sauvage. Un lundisoir avec Jean Tible - paru dans lundimatin#476, le 20 mai 2025

Jean Tible, Brésil : nous sommes tous en danger, publié sur le site de la fondation Jean Jaurès le 29 novembre 2018

Articles de Jean Tible publiés sur le site Autres Brésils

Articles de Jean Tible publiés sur le site Ritimo

Articles de Jean Tible publiés dans le portail Cairn

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