Malcolm X et la lutte antiraciste
Publié le 18 Décembre 2025
L’antiracisme assimilationniste prédomine. Les luttes afro-américaines restent souvent réduites au mouvement des droits civiques. Au cours des années 1960, Malcolm X insiste pour ouvrir cette perspective. Il estime que la lutte pour les droits doit dépasser la frontière des États pour devenir transnationale voire internationale. Il incite à utiliser l’échelle des droits humains. Malcolm X défend une position internationaliste qui ne s’arrête pas aux Noirs ni aux Américains, mais s’adresse au monde entier.
La longue lutte du peuple Noir des Amériques parvient à triompher contre l’esclavage et la ségrégation. Les luttes des Africains s’opposent à la traite des esclaves, au colonialisme et au néo-colonialisme. Chaque génération est parvenue à transmettre cette impulsion à la suivante. Même quand les flammes semblent éteintes, le mouvement resurgit, comme avec Black Lives Matter. Cet élan de liberté puise dans la culture politique noire, mais aussi dans l’art et dans la musique noire.
Malcolm X attaque l’idéologie raciste de manière radicale. Il remet en cause la police, la prison et le capitalisme. L’Amérique de Trump tente de s’opposer aux bouleversements considérables dans nos conceptions de la race et du racisme. Ceux qui veulent empêcher ces changements de se produire tentent désespérément de revenir en arrière. La lutte contre le racisme n’implique pas tant une modification des comportements individuels qu’une transformation structurelle de la société. Ces réflexions sont incarnées dans L’autobiographie de Malcolm X.

Jeunesse et criminalité
Le récit autobiographique de Malcolm X s’ouvre sur une agression de sa famille par le Ku Klux Klan, groupe raciste et suprématiste. Le père de Malcolm prêche dans les églises noires baptistes. Il soutient Marcus Garvey qui dénonce le racisme aux États-Unis et préconise un exil en Afrique. Le père de Malcolm est tué après une agression raciste. La mère veuve doit élever seule ses enfants. Ils connaissent la faim et la misère dans le contexte de la crise économique des années 1930. L’unité de la famille est ensuite brisée par l’Assistance Publique.
Malcolm est un élève doué, avec des bonnes notes. Il devient délégué de classe et tente de s’intégrer dans la société blanche. Mais un professeur de Boston le décourage à devenir avocat. Malcolm prend conscience du racisme. Il s’installe dans le quartier de Harlem, à New York. Il découvre l’univers des loteries clandestines. Il plonge dans le trafic de drogue et la petite délinquance. Malcolm est emprisonné après un cambriolage à Boston.
En prison, Malcolm rencontre un détenu qui l’incite à lire et à étudier. Par ailleurs, son frère devient musulman et se convertit à Nation of Islam. Malcolm rejoint également ce groupe. Il arrête de fumer et de manger du porc. La secte dirigée par Elijah Muhammad considère la race blanche comme démoniaque. Ce discours fait écho aux expériences rencontrées par Malcolm. Les tueurs du Klan, les fonctionnaires de l’Assistance publique, les juges, les professeurs, les policiers et même les gangsters qu’il a rencontrés sont de race blanche.
Malcolm écrit à Elijah Muhammad qui a également connu la prison. Il dirige Nation of Islam et développe sa théorie. « Le détenu noir, disait-il, symbolisait le crime de la société blanche, qui consistait à maintenir les hommes noirs dans l’oppression, la privation et l’ignorance, les empêchait d’exercer des emplois décents et faisait d’eux des criminels », résume Malcolm X.
Il lit également des livres sur l’histoire. Il découvre l’esclavage et la révolte de Nat Turner (Allia). Il se penche également sur les luttes anticoloniales. Il analyse l’importance de l’esclavage, de la traite négrière et du colonialisme dans le développement du capitalisme. Ces lectures historiques contribuent à appuyer la thèse sur la nature démoniaque de l’homme blanc portée par Elijah Muhammad.
Nation of Islam
Nation of Islam considère que le christiannisme repose surtout sur l’amour de l’homme blanc. Seule la religion musulmane permet de créer de la solidarité au sein de la communauté noire. En 1959, une émission de télévision et un livre doivent être consacrés à Nation of Islam. Des médias évoquent également les activités de cette petite organisation. Cependant, Malcolm X considère que les Black Muslims doivent disposer de leurs propres moyens de communication. Il lance le journal Muhammad Speaks pour le diffuser dans les ghettos noirs.
L’émission de télévision s’intitule « La haine engendre la haine ». Mais ce reportage s’apparente à une opération de propagande contre Nation of Islam. La haine anti-Blancs est invoquée. « Le Blanc s’aime tellement qu’il est stupéfait de découvrir que ses victimes ne partagent pas cette glorification vaniteuse », ironise Malcolm X. Les journalistes ne supportent pas de voir des Afro-américains relever la tête et s’organiser contre le racisme. Depuis l’escalavage, l’homme blanc s’appuie sur des « nègres de maison » ou des « nègres de cour ». Ces serviteurs privilégiés colportent le discours des dominants en échange de quelques miettes. Les leaders noirs des années 1960 s’attachent à dénoncer les Black Muslims pour mieux asseoir leur respectabilité.
Nation of Islam affirme son séparatisme car la société demeure fondée sur le racisme et la ségrégation. Malcolm X devient la figure médiatique qui incarne ce discours. « L’Honorable Elijah Muhammad nous enseigne que tant que notre peuple sera tributaire de l’homme blanc, nous continuerons à lui mendier du travail, de la nourriture, des vêtements et du logement. Et l’homme blanc contrôlera toujours nos vies, il les régulera et aura le pouvoir de nous ségréguer », assène Malcolm X à la télévision. Nation of Islam organise d’importants rassemblements. Leur auditoire reste largement composé d’étudiants, d’intellectuels et d’universitaires. Malcolm X et Elijah Muhammad prêchent contre l’homme blanc qui impose la soumission et le racisme. Leurs arguments visent à convaincre la petite bourgeoisie intellectuelle de la solidarité au sein du peuple noir.
Mais Nation of Islam s’adresse également aux classes populaires des ghettos noirs. D’anciens junkies tentent de sortir des personnes droguées de la dépendance. Ils estiment que le racisme, l’humiliation et l’injustice subit par le peuple noir demeure la principale cause des addictions. En 1961, Nation of Islam devient florissante et peut s’appuyer sur de nombreux dons. L’argent récolté vise à construire des centres islamiques qui regroupent une mosquée mais aussi une école, un hôpital, une bibliothèque et un musée. Les enfants apprennent l’histoire de l’homme noir et la langue arabe.

Antiracisme politique
Malcolm X devient une figure influente de Nation of Islam. Ses rassemblements et discours fédèrent des centaines de personnes. Ses talents d’orateur et son charisme lui permettent d’acquérir une relative autonomie. Elijah Muhammad considère alors Malcolm X comme une menace pour son petit pouvoir au sein des Black Muslims. La figure des ghettos noirs est alors progressivement exclue de Nation of Islam.
Surtout, le pèlerinage à la Mecque modifie les convictions politiques et spirituelles de Malcolm X. Au cours de son séjour, il rencontre des Blancs qui le considèrent comme un frère et un égal. Il ressent l’appartenance à une véritable communauté égalitaire qui transcende les races et les nationalités. Malcolm X abandonne l’idéologie séparatiste de Nation of Islam pour devenir un musulman sunnite. Il traverse également l’Afrique et multiplie les voyages. Il découvre l’idéologie colonialiste avec des Blancs qui viennent en Afrique pour piller les richesses naturelles du continent. Mais Malcolm X rencontre également la puissance des mouvements anticolonialistes. Il obtient des audiences avec de nombreux chefs d’État comme Nasser, Nkrumah ou Kenyatta.
Ses rencontres et discussions lui permettent de jeter un autre regard sur la société américaine. Les États-Unis apparaissent comme une puissance colonialiste qui s’est fondée sur l’extermination des Amérindiens. Ensuite, la société cultive la ségrégation raciale et les inégalités sociales. La discussion avec un ambassadeur américain en Afrique évoque le climat politique, économique et social qui nourrit la pensée raciste de l’homme blanc. « Cette conversation m’a amené à penser que l’homme blanc n’est pas intrinsèquement mauvais, c’est la société américaine qui exerce sur lui une influence néfaste. Elle produit et nourrit une façon de penser qui fait ressortir ce qu’il y a de plus bas dans l’homme », souligne Malcolm X.
Le militant tente de construire une organisation afro-américaine autonome. Seuls les Noirs peuvent y participer pour cultiver des pratiques d’auto-organisation et développer leur force collective. « Même les meilleurs membres blancs ralentiront la découverte par les Noirs de ce qu’ils ont besoin de faire, et en particulier de ce qu’ils peuvent faire – pour eux-mêmes, en travaillant par eux-mêmes, parmi leurs semblables, dans leurs propres communautés », précise Malcolm X.

Antiracisme et révolution
Cette autobiographie permet à Malcolm X de retracer son parcours. Cette figure des ghettos noirs n’est pas un intellectuel et un grand théoricien. Sa pensée reste ancrée dans ses expériences de vie. Sa révolte contre le racisme évolue et se structure progressivement. Certes, Malcolm est issue d’une famille politisée et reste influencé par Marcus Garvey. L’assassinat de son père par le Klu Klux Klan apparaît également comme un mythe fondateur.
Néanmoins, son parcours révèle une politisation progressive. Malcolm se tourne vers le banditisme porté par un sentiment de révolte et d’injustice. Il rejoint Nation of Islam qui prêche le séparatisme mais se tourne également vers l’action concrète avec une solidarité au sein de la communauté noire. Mais Malcolm X embrasse finalement l’Islam sunnite. Son antiracisme devient alors davantage révolutionnaire. Il reste attaché à l'organisation autonome de la communauté noire mais s’inscrit davantage dans la perspective d’un renversement du capitalisme.
La pensée politique de Malcolm X reste ancrée dans l’expérience des ghettos noirs. Il a subi le racisme dès l’école. Il ne cesse de pointer les différentes formes de discriminations. Malcolm X développe également une critique des violences policières. Il attaque également les inégalités sociales, la misère et le capitalisme. Son antiracisme débouche vers une remise en cause de l’ensemble de l’ordre économique et social. Néanmoins, Malcolm X tient également des propos antisémites et sexistes. Ces formes de discriminations restent de sérieux angles morts de sa pensée politique.
Malcolm X occupe une place singulière dans les luttes Afro-américaines. Il ne cesse de fustiger les leaders noirs issus de la petite bourgeoisie. Ces personnalités recherchent des accommodements avec la bourgeoisie blanche. Malcolm X préfère se tourner vers la révolte des ghettos. Malcolm X apparaît également comme le trait d’union entre Marcus Garvey et Fred Hampton. Il développe une pensée séparatiste et estime que les Noirs doivent créer une communauté en dehors du reste de la société. Mais Malcolm X se tourne ensuite vers une perspective d’alliance entre prolétaires pour renverser le capitalisme. Il ne critique plus le Blanc comme individu mais s’attache à la remise en cause d’un ordre social qui repose sur le racisme.
Source : Alex Haley, L’autobiographie de Malcolm X, traduit par Anne Guérin révisé et complété par Gaëlle Difert et Marie Hermann, Hors d’atteinte, 2024
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Vidéo : 10 choses à savoir sur Malcolm X - Culture Prime, diffusé sur France TV le 24 février 2023
Vidéo : Pourquoi Malcolm X a-t-il été assassiné ?, diffusé sur France Culture le 19 mai 2025
Radio : Malcolm X, colère noire, diffusée sur France Culture en juillet 2025
Radio : Malcolm X, de Malcolm Little à Malek El Shabazz, diffusée sur France Culture le 10 avril 2020
Charles Reeve, Malcolm X à Hollywood, publié sur Infokiosques le 26 avril 2004
Achille Mbembe, Le film baroque d’une existence prolifique, publié dans Le Monde diplomatique en février 1993
Nicolas Pasadena, Dossier Black Revolution : Malcom X : Une vie en noir et blanc, publié dans le journal Alernative libertaire N°230 (juillet-août 2013)
Malcolm X, une des personnalités noires les plus importantes de l’histoire contemporaine, est assassiné le 21 février 1965, diffusé sur Rebellyon le 21 février 2024
L’odyssée diplomatique de Malcolm X, publié sur le site Ballast le 11 mars 2025
Lee Sustar, Malcolm X: une vie révolutionnaire (I), publié sur le site A l'encontre le 2 mars 2015
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