Les révolutions de Fanon
Publié le 15 Janvier 2026
Frantz Fanon Le psychiatre martiniquais Frantz Fanon demeure une figure majeure de la révolution africaine. Il participe à la Résistance contre le nazisme mais découvre le racisme et le colonialisme en France. Néanmoins, Fanon reste fidèle aux idéaux de la Révolution française. Il rejoint le mouvement anticolonialiste et rallie la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Le psychiatre de Blida se solidarise de ses patients. Il devient ensuite l’ambassadeur itinérant du FLN en Afrique.
Mais Fanon demeure surtout le théoricien de la révolution algérienne. Sa réflexion sur la société prend forme dans les lieux d’enfermement comme les hôpitaux, les asiles, les cliniques mais aussi les prisons. Il observe les traumatismes et l’aliénation qui découlent du racisme et de la violence coloniale. Dans son premier livre, Peau noire, masque blanc, il analyse l’oppression raciale. Il exprime les blessures infligées par l’histoire aux peuples noirs et colonisés.
Mais Fanon considère également que les victimes colonisées de l’Occident, les « damnés de la terre », peuvent s’émanciper de la domination étrangère et de l’oppression coloniale. La lutte armée doit raviver un sentiment de puissance et de maîtrise de soi. Les colonisés peuvent ainsi surmonter la passivité et la haine de soi induites par l'enfermement colonial. Son dernier livre, Les Damnés de la terre, devient le manifeste de la révolution anticoloniale.
Fanon est devenu une icône intellectuelle et culturelle. Il incarne l’ère des luttes de libération nationale. Mais ses écrits restent actuels. Il évoque l’injustice raciale, l’exploitation des pays pauvres par les pays riches, le déni de la dignité humaine et la persistance du nationalisme blanc. L’écriture de Fanon conserve une aura de révolte, de protestation et d'insubordination. Le journaliste Adam Shatz revient sur ce parcours intellectuel et politique dans le livre Frantz Fanon. Une vie en révolution.

Antiracisme
Fanon grandit en Martinique dans une famille de classe moyenne. Pour lutter contre le régime nazi, il rejoint les Forces françaises libres (FFL). Cependant, il découvre une armée traversée par des hiérarchies raciales. Les troupes de colonisées participent de manière décisive à la Libération de la France, mais ne sont pas invitées aux défilés de victoire. Fanon part à Lyon pour étudier la médecine. La communauté noire n’existe pas dans cette ville dans laquelle sa couleur de peau est rapidement remarquée.
Fanon découvre les récits des écrivains Chester Himes et Richard Wright dans la revue Les Temps modernes animée par Jean-Paul Sartre. Ces textes décrivent la vie dans les ghettos noirs des États-Unis. Fanon soigne des ouvriers algériens à Lyon. Il observe des douleurs sans lésions apparentes. En 1952, Fanon publie un article sur le « syndrôme nord-africain » dans la revue Esprit. Il constate l’isolement de ces immigrés exploités par leur patron et leur propriétaire. La psychiatrie permet d’analyser la société.
Dans Peau noir, masque blanc, Fanon s’appuie sur son expérience vécue du racisme et sur ses observations de psychiatre. Il analyse également le racisme à travers des films et des romans. Sa démarche préfigure celle des Cultural Studies. Fanon emprunte à Aimé Césaire la comparaison entre le colonialisme et le nazisme et entre l’antisémitisme et le racisme anti-Noirs.
Comme l’historienne Barbara Fields, il considère que la race n’existe pas mais que les individus agissent comme si elle existait. Fanon décrit les mécanismes d’intériorisation du racisme par les colonisateurs et les colonisés. Surtout, il propose un nouvel universalisme dans lequel Noirs et Blancs peuvent coexister sur une base d’égalité, de reconnaissance et de solidarité.
Psychiatrie
Fanon passe plus d’un an à l’asile de Saint-Alban en Lozère. Il s’imprègne des méthodes de la nouvelle « psychothérapie institutionnelle ». Cette approche collective de la thérapie croise Karl Marx et Sigmund Freud pour briser les hiérarchies qui séparent les patients du personnel médical. Les malades mentaux doivent avoir le sentiment d’exercer un certain pouvoir sur leur vie. Paul Balvet, catholique conservateur, tente de sortir l’asile du processus d’extermination douce. La plupart des patients succombent alors à la faim, à la malnutrition ou au froid. Les malades mentaux, à l’image des Juifs, sont considérés comme des sous-hommes par les nazis et le régime de Vichy.
Ensuite, une psychiatrie radicale emprunte au surréalisme sa liberté d’imagination et le goût pour la spontanéité. Mais cette thérapie vise également à donner un sens à des existences pour des personnes qui souffrent de conditions extrêmes. Tosquelles rejoint Saint-Alban. Il a connu la guerre d’Espagne et a combattu avec le POUM. Il est rejoint par le militant communiste Bonnafé. Les deux rivaux politiques s’unissent par le rejet du fascisme et la passion pour le surréalisme. Ils brisent les murs et ouvrent l’asile. Les malades mentaux peuvent devenir actifs à leur propre cure.
Fanon se plonge dans la vie de Saint-Alban. Il organise des projections de films et des soirées musicales. En septembre 1953, Fanon rejoint la direction de l’hôpital psychiatrique de Pontorson. Il propose une sortie aux patients pour appliquer la méthode de la psychothérapie institutionnelle, mais le directeur s’y oppose. Les patients déclenchent une grève. Fanon part en quête d’un autre poste. Mais il ne trouve pas de travail en métropole. Il est engagé à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Il devient chef des services des « femmes européennes » et de celui des « hommes indigènes ». Il débarque en Algérie comme bénéficiaire des privilèges du colonisateur et du représentant de l’autorité coloniale.
Les massacres de Sétif et Guelma en 1945 marquent le début de la résistance algérienne. Dans l’hôpital de Blida, des infirmiers sont syndiqués à la CGT ou militent au MTLD. Fanon retrouve l’ambiance politisée de Saint-Alban. Il propose de nombreuses activités aux patients comme le théâtre, le ciné-club, la musique ou les jeux de ballons. Les femmes européennes se montrent réceptives. En revanche, les hommes musulmans subissent la barrière de la langue et perçoivent Fanon comme un colon. Cependant, il ne se résigne pas et propose des pratiques culturelles algériennes. Il lance un « café maure » avec des musiciens et des conteurs locaux.

Insurrection du FLN
Le 1er novembre 1954, le FLN lance la Toussaint rouge. Des petits groupes multiplient les sabotages, les explosions et les incendies. Des plantations, des entrepôts, des casernes et des gendarmeries sont attaquées. Les tracts du FLN critiquent le pouvoir de Messali Hadj et du MTLD mais reprennent ses revendications pour l’indépendance de l’Algérie. Fanon embrasse le mouvement de ces jeunes révoltés de sa génération. Fanon se rapproche du FLN à travers les catholiques de gauche proches de la revue Esprit. Il rencontre André Mandouze, catholique et anticolonialiste. Au contraire, les communistes se montrent hostiles au nationalisme algérien. Fanon permet d’abriter et de soigner les militants du FLN dans son hôpital de Blida.
Jacques Soustelle apparaît comme un réformateur de gauche qui aspire à davantage intégrer la population algérienne. Cependant, il commet le massacre de Philippeville. Il applique les méthodes de la contre-insurrection, avec la torture et les exécutions. Avant ce tournant, le FLN n’épargne plus les civils. La lutte anticoloniale se tourne également vers les zones rurales. Le FLN adopte la posture d’un populisme islamique pour s’adresser aux masses paysannes. Fanon justifie la violence libératrice des colonisés. « Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées », considère Fanon. Cependant, la violence ne suffit pas à développer une stratégie politique. Surtout, Fanon observe les traumatismes liés à la guerre coloniale et à la torture.
En 1956, Guy Mollet et la gauche arrivent au pouvoir. Cependant, les colons parviennent à imposer Robert Lacoste qui poursuit une politique répressive. Fanon observe les mutations de la domination raciale. Le racisme biologique semble décliner. En revanche, un nouveau racisme culturel affirme la supériorité des valeurs occidentales. La colonisation doit permettre de faire rayonner ces valeurs démocratiques à travers le monde. Fanon se rapproche d’Abane Ramdane, qui dirige le FLN de l’intérieur. Il incarne également la tendance marxiste et sociale de la lutte anticoloniale. Cependant, le FLN multiplie les attentats contre les civils dans les villes. Le général Massu dirige la bataille d’Alger et l’armée française parvient à écraser le FLN de l’intérieur.

Révolution algérienne
En 1958, le général de Gaulle arrive au pouvoir. Mais de nombreux intellectuels de gauche militent pour la décolonisation de l’Algérie. Pierre Vidal-Naquet dénonce la torture au nom d’un humanisme de gauche. Raymond Aron, libéral et conservateur, considère la guerre coloniale comme coûteuse et inutile. Les intellectuels tiers-mondistes valorisent le FLN et la révolution algérienne comme une lutte contre l’impérialisme. Les porteurs de valise fournissent de l’argent, des planques, des documents et des armes aux militants du FLN. Mais Fanon ne rejoint pas les réseaux de Francis Jeanson. Il s’exile à Tunis aux côtés du FLN de l’extérieur. Il participe au journal El Moudjahid.
Boussouf dirige les puissants services secrets du FLN. Il s’oppose à Abane Ramdane qui reste une figure prestigieuse des maquis algériens. Surtout, Boussouf reste hostile au projet de révolution sociale. Il défend une Algérie musulmane et traditionnelle. Abane Ramdane est assassiné par les services secrets. Le FLN extérieur, l’armée des frontières, devient une bureaucratie qui se prépare à prendre le pouvoir dans l’Algérie indépendante. Fanon semble ébranlé par la mort de son ami. Mais il évite de critiquer publiquement le FLN pour ne pas nuire à la révolution algérienne mais aussi pour ne pas finir également assassiné.
L’An V de la révolution algérienne (lien) est publié en 1959 par François Maspero. Dans ce livre, Fanon articule lutte anticoloniale et révolution sociale. Ce projet va se heurter au conservatisme du FLN mais témoigne des espérances révolutionnaires de la période. « Pour Fanon, la révolution algérienne n’était pas seulement une insurrection anticoloniale, mais aussi une révolution sociale contre l’oppression de classe, le traditionalisme religieux et même le patriarcat », précise Adam Shatz. L’An V propose une analyse de la société algérienne. Il critique les cérémonies de dévoilement imposées par les colons. Mais il pointe également le risque de repli sectaire et religieux du mouvement anticolonialiste. Il évoque également les femmes du FLN qui se libèrent du patriarcat à travers la l’action directe.

Révolutions africaines
Fanon devient ambassadeur du FLN en Afrique. Il sillonne le continent pour prêcher la lutte armée. Cependant, la plupart des dirigeants africains préfèrent une décolonisation moins violente. Néanmoins, Fanon se rapproche de Patrice Lumumba qui devient président du Congo. Félix Moumié, dirigeant de l’UPC pour l’indépendance du Cameroun reste également attaché à une stratégie de lutte armée ancrée dans les mouvements sociaux. Cependant, comme Abane Ramdane, ces deux hommes seront assassinés. Fanon influence également Amilcar Cabral qui lutte pour l’indépendance de la Guinée et contre la dictature portugaise.
La décolonisation de l’Algérie découle d’importantes manifestations. Les dirigeants du FLN sont alors traqués et exilés. En revanche, la population algérienne poursuit la lutte pour son autodétermination. « La défaite de l’Algérie française ne fut pas scellée par les bombes ou les fusils, mais par une désobéissance civile massive », souligne Adam Shatz. Néanmoins, le GPRA remporte une victoire diplomatique avec la reconnaissance de l’Algérie indépendante par les Nations Unies.
Dans Les Damnés de la terre, Fanon valorise la spontanéité révolutionnaire de la paysannerie. Il glorifie également la violence rédemptrice, mais pointe également ses limites. Fanon « professe une foi passionnée dans la violence comme moyen de conquérir la liberté en même temps qu’une conscience lucide des dangers que cette violence représente pour la santé mentale des colonisés et pour le patient travail du psychiatre », précise Adam Shatz. Fanon reste marqué par la révolution haïtienne qui permet aux esclaves de se libérer par la violence.
Ensuite, Fanon rallie le FLN qui demeure une des organisations de libération nationale les plus violentes. Surtout, les colonisés n’ont pas vraiment le choix pour s’opposer à une domination coloniale qui repose sur la violence. Dans « Mésaventures de la conscience nationale », Fanon pointe les limites de la décolonisation. Les indépendances débouchent vers l’émergence d’une bourgeoisie nationale qui s’empare du pouvoir. Malgré l’émergence d’une classe moyenne, les conditions de vie de la majorité de la population ne s’améliorent pas.

Révolutions anticoloniales
Adam Shatz propose une belle biographie de Frantz Fanon. Il retrace sa trajectoire intellectuelle et militante. Surtout, il retranscrit les textes et les idées du psychiatre dans leur contexte historique. Fanon demeure une figure singulière de l’antiracisme qui tranche avec les postures postmodernes qui sévissent dans la gauche française actuelle. Il analyse l’intériorisation du racisme par ceux et celles qui le subissent. Son expérience de psychiatre lui permet d’observer les traumatismes et les violences alimentées par l’ordre social. Ensuite, un racisme culturel remplace le racisme biologique mais continue de suggérer une hiérarchie raciale. Surtout, Fanon ne se complait pas dans la victimisation. Il insiste sur la libération des opprimés par la violence et l’insurrection.
Fanon demeure une figure singulière de la révolution algérienne. Cet intellectuel tranche au milieu des militaires et des maquisards. Fanon incarne la ligne sociale du FLN. Il se démarque des islamo-conservateurs pour insister sur la nécessité d’une révolution sociale. Néanmoins, Fanon insiste sur l’importance de la paysannerie. Il se démarque des analyses marxistes de Mohammed Harbi qui insiste sur les grèves et manifestations de la classe ouvrière. Il pointe les tendances islamo-conservatrices des zones rurales. Si la « bataille d’Alger » reste centrale, Fanon fréquente également les maquisards et les paysans. Il semble proche des stratégies de guérilla, incarnées à l’époque par Mao ou Che Guevara.
Fanon ne s’oppose jamais à la ligne du FLN, même quand son ami Abane Ramdane est assassiné. Il glorifie l’héroïsme des militants du FLN. Même si le Fanon médecin reste attentif aux failles, aux doutes et aux blessures psychologiques. Il ne perçoit pas que la petite bourgeoisie militaire risque de confisquer la révolution à la population. Adam Shatz montre bien que c’est la population qui a permis la libération de l’Algérie. Ce sont les grèves et les puissantes manifestations qui ont obligé le général de Gaulle à instaurer une décolonisation. Le FLN semble démantelé par les assassinats et les arrestations. L’armée a écrasé les maquisards et les derniers résistants se réfugient en Tunisie ou au Maroc. En revanche, le FLN de l'extérieur prépare la récupération de la révolution algérienne pour imposer une dictature militaire.
Néanmoins, le FLN apparaît également comme un groupe de militants courageux qui incarne la révolution algérienne. Fanon soutient également toutes les révolutions anticoloniales. Il devient l’ambassadeur du FLN en Afrique et rencontre de nombreux dirigeants de groupes indépendantistes. Même si Fanon n’analyse pas toujours les clivages de classe qui traversent les sociétés colonisées. Les révolutions africaines, portées par le prolétariat, débouchent souvent vers la prise de pouvoir par une petite bourgeoisie militaire soutenue par la France ou les États-Unis. Même si Fanon demeure incontournable pour ses textes exaltent la lutte des opprimés contre le racisme et le colonialisme.
Source : Adam Shatz, Frantz Fanon. Une vie en révolution, traduit par Marc Saint-Upéry, La Découverte, 2024
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