La gauche et les classes populaires

Publié le 8 Janvier 2026

La gauche et les classes populaires

La gauche semble s'éloigner des classes populaires. Les désillusions face aux gouvernements de gauche ne fait que renforcer l'abstentionnisme et l'extrême droite. Ensuite, les classes populaires semblent davantage morcelées et atomisées. La précarité et la sous-traitance se développent dans les entreprises. Mais les classes populaires parviennent à s'unifier dans les mouvements sociaux. 

 

 

La gauche s’attribue comme mission la représentation et la défense des intérêts populaires et des groupes subalternes. Cet objectif suppose une analyse des transformations contemporaines des classes populaires pour mieux saisir les contours de ces groupes, leurs conditions de travail et d’existence, leurs styles de vie et leurs aspirations politiques. Les classes populaires ne ressemblent plus aux ouvriers d’usine mythifiés.

Les classes populaires semblent diversifiées dans leurs conditions professionnelles, leurs styles de vie ou leurs trajectoires résidentielles. L’homogénéité de la classe ouvrière française semble fissurée. Ensuite, le sentiment de résignation prime sur la dénonciation des méfaits du capitalisme. Une partie des classes populaires oriente ses colères, non pas vers la bourgeoisie et le système économique, mais vers les Noirs et les Arabes. Cependant, durant les révoltes comme celle des Gilets jaunes, se sont les institutions qui sont attaquées.

Néanmoins, l’ancrage social de la gauche se réduit à l’entre-soi de la petite bourgeoisie intellectuelle. La bataille culturelle et l’électoralisme ne permettent pas de construire une politisation à la base et sur le terrain. Les partis politiques comme La France insoumise, les associations, voire même les syndicats, peinent à offrir une place aux catégories populaires. Les révoltes dans les quartiers, comme en 2023, ou le mouvement des Gilets jaunes ont émergé en dehors de la gauche. L’institut La Boétie, organisme coprésidé par Jean-Luc Mélenchon, propose les contributions de sociologues dans le livre Nouveau peuple, nouvelle gauche.

 

 

                          Nouveau peuple, nouvelle gauche - 1

 

 

Mutations du monde du travail

 

Sarah Abdelnour se penche sur les nouvelles réalités au travail. La figure de l’ouvrier d’usine a concentré l’attention des sociologues et du Parti communiste. Sa disparition, avec la fermeture des grands bastions industriels, conduit à pronostiquer le déclin de la classe ouvrière. Cependant, un tiers du salariat se compose d’ouvriers. Même si le secteur industriel décline, celui de la logistique et des transports comporte de nombreux ouvriers.

Ensuite, le groupe des employés semble très féminisé mais comporte des conditions de travail et d’existence proches de celles de la classe ouvrière. Ce vaste « salariat d’exécution », avec des positions subalternes et une rémunération faible, compose plus de la moitié des actifs. « On assiste d’ailleurs à une "prolétarisation" des services. Des centres d’appel au ménage, en passant par les caisses des grandes surfaces, l’automatisation et la précarisation dégradent le travail de service », observe Sarah Abdelnour.

 

Les politiques néolibérales débouchent vers le chômage de masse et la montée des inégalités sociales. L’externalisation et la sous-traitance favorisent la précarisation des salariés. Les contrats courts, les stages ou l’intérim alimentent également la multiplication des formes d’emploi précaires. Le statut d’auto-entrepreneur ne permet plus de protection face aux risques du chômage et de la maladie. Les plateformes favorisent ce statut précaire. Les livreurs de repas sont même rémunérés à la tâche.

Les grèves et les conflits sociaux semblent décliner. L’éclatement des structures de production, l’individualisation des travailleurs par les outils de gestion et la précarité de l’emploi deviennent des obstacles à l’unité et à la mobilisation des salariés. Néanmoins, des résistances discrètes s’observent. Des débrayages et autres formes d’actions collectives persistent.

 

 

                    Ill. 3 : Barricade place Blanche, tenue durant la Semaine sanglante par l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés (La Illustración de Madrid, 30 juin 1871)

 

 

Mouvement ouvrier

 

Samuel Hayat revient sur la construction historique de l’unité ouvrière. E.P. Thompson insiste sur la construction de la classe ouvrière à travers une expérience et une culture commune. La révolution de 1830 revendique des libertés démocratiques. Cependant, les ouvriers défendent leurs propres intérêts et s’organisent face au patronat. La bourgeoisie et les propriétaires de moyens de production s’opposent alors aux ouvriers.

En 1831, la révolte des Canuts éclate à Lyon. C’est dans ce contexte insurrectionnel que peut émerger la doctrine du socialisme. Ce courant propose une réorganisation de la production pour remplacer la compétition par la coopération. Cette doctrine de l’émancipation sociale se transforme en outil de mobilisation des ouvriers et des ouvrières elles-mêmes. Les socialistes préconisent l’organisation autonome de la classe ouvrière.

 

Une révolution démocratique et sociale éclate en 1848. Des représentants ouvriers, élus par différents métiers, composent un gouvernement des travailleurs qui siège au palais du Luxembourg. Cette commission règle les conflits du travail et impulse des projets d’associations ouvrières. Mais ce soulèvement est réprimé par la nouvelle République qui se fonde contre la classe ouvrière.

Deux stratégies pour l’unité ouvrière se distinguent. Les démocrates-socialistes, ancêtres de la gauche politique, privilégient une démarche électorale. Ce projet échoue après l’élection de Bonaparte comme président de la République en décembre 1848. Au contraire, la stratégie de l’autonomie ouvrière débouche vers la Première internationale. La multiplication des grèves et des luttes se traduit par la Commune de Paris. Karl Marx insiste sur l’importance des insurrections du XIXe dans la construction de la classe ouvrière.

 

      

 

 

Déclin des partis

 

Bruno Amable se penche sur le déclin de la social-démocratie européenne. Les mutations du capitalisme débouchent vers le morcellement des catégories populaires tandis que la mondialisation limite l’efficacité des politiques de régulation économique. La social-démocratie abandonne la défense des protections sociales pour se tourner vers des politiques néolibérales. L’électorat ouvrier et populaire se détourne alors des partis de gauche. Ensuite, les cadres de la social-démocratie ne sont plus issus de leur base sociale populaire mais de la bourgeoisie d’État.

La stratégie de la gauche centriste vise à abandonner les classes populaires abstentionnistes pour se tourner vers la classe moyenne éduquée. Le rapport Terra Nova de 2012 théorise cette stratégie électorale. La gauche centriste insiste alors sur les valeurs culturelles de tolérance qui la démarquerait de la droite. Les questions autour du revenu et des conditions d’existence sont alors abandonnées. La stratégie de l’électeur médian vise également à modérer les revendications économiques et sociales pour attirer les votes de la droite et du centre.

 

Julian Mischi évoque le modèle militant du Parti communiste. Cette organisation refuse de se centrer sur les élections et les institutions pour développer une implantation populaire. Dès les débuts du Parti communiste, des ouvriers souvent syndicalistes accèdent à la direction de la nouvelle organisation. Les adhérents de base ont pour consigne d’établir des cellules d’entreprise et d’investir les syndicats. Le parti regroupe des ouvriers et des paysans mais aussi la petite bourgeoisie culturelle avec les enseignants et les ingénieurs. Cependant, les ouvriers non qualifiés, les femmes et les immigrés restent marginalisés.

Le PCF s’appuie sur de nombreux réseaux. Le syndicalisme à la CGT permet des rencontres et des apprentissages pour s’affirmer dans l’espace public. L’engagement dans les associations de femmes, de locataires ou au Secours Populaire reste fortement politisé. Cependant, avec le déclin du PCF dans les années 1980, le militantisme syndical ou associatif se dépolitise et s’autonomise. Les dirigeants du PCF ne sont plus des ouvriers mais des élus locaux. Les partis de gauche sont composés de militants diplômés et éloignés des classes populaires. La France insoumise (LFI) se réduit à une machine électorale.

 

 

          Des militants de la CGT pendant la manifestation du 31 mars contre la loi Travail, à Paris.

 

 

Déclin du syndicalisme

 

Sophie Béroud évoque les limites du syndicalisme. Les salariés en CDI dans des grandes entreprises ou les fonctionnaires sont largement présents dans les syndicats. En revanche, les travailleurs précaires ou intérimaires semblent délaissés. Toutefois, les syndicats demeurent les seules organisations implantées dans les entreprises et le monde du travail. La plupart des adhérents ne participent pas aux réunions. Les salariés du commerce, de la restauration ou des services sont souvent des adhérents isolés qui ne peuvent pas se réunir dans une section syndicale d’entreprise ou de branche.

Le quotidien de l’activité syndicale se réduit à préparer les réunions ou les négociations avec la direction. Seules les campagnes électorales sont l’occasion de faire la tournée des bureaux et des ateliers pour faire remonter les problèmes. Même si quelques équipes militantes distribuent des tracts pour relier les évolutions de l’entreprise à des enjeux plus larges. De plus, les réunions et formations syndicales permettent à des ouvriers et employés de rapprocher leur vécu d’autres situations.

 

Les entreprises visent à briser les collectifs pour favoriser l’isolement et l’atomisation des salariés. L’entreprise n’est plus considérée comme un espace de conflit social. Durant le mouvement des Gilets jaunes, les salariés des transports ou de la logistique n’ont jamais envisagé une occupation de leur lieu de travail. Ensuite, les syndicats restent corporatistes. Ils ne tentent pas de relier l’expérience des rapports d’exploitation avec des enjeux globaux. Même si les syndicats se méfient à juste titre de l’agitation politicienne.

Les permanences juridiques favorisent les discussions et la politisation des classes populaires. Le syndicalisme dans l’entreprise peut également se combiner avec la participation aux structures interprofessionnelles locales. Ce qui permet d’intervenir sur des causes transversales. Mais les unions locales doivent pour cela laisser une place aux femmes et aux jeunes pour s’ouvrir davantage à celles et ceux qui n’ont pas les codes du militantisme.

 

 

           Conférence de presse du Nouveau Front populaire, à Paris, le 14 juin 2024.

 

 

Impasse électoraliste et réformiste

 

L’Institut La Boétie convoque de nombreux universitaires de qualité pour évoquer leur domaine de recherche. Certains sociologues se spécialisent sur des sujets précis tandis que d’autres proposent une analyse des mutations de la gauche et des classes populaires. Certaines contributions viennent appuyer la stratégie électoraliste et réformiste de LFI. Ces discours reflètent l’ethno-centrisme de classe de la petite bourgeoisie culturelle. Si les clivages de genre et de race sont évoqués, la vie quotidienne des classes populaires semble réduite à une instrumentalisation électoraliste.

Le parti de Jean-Luc Mélenchon insiste sur l’idéologie de gauche plutôt que sur les problèmes quotidiens dans les entreprises. Les rapports sociaux de classe, les conflits avec la hiérarchie sur les horaires et les salaires semblent méprisés par les intellectuels de gauche. Ils préfèrent aborder le capitalisme à travers des discours ronflants sur les réseaux et les flux plutôt qu’à partir de la réalité des résistances au travail. Ce qui reflète la déconnexion de la vieille gauche LFI composée de la classe d’encadrement et de la petite bourgeoisie culturelle. Le concept de peuple, fondateur de la doctrine LFI, reflète d’ailleurs cette dimension interclassiste.

 

La secte mélenchoniste convoque ses intellectuels organiques pour appuyer son électoralisme. Néanmoins le corps électoral demeure davantage propriétaire, bourgeois et réactionnaire que l’ensemble de la population. Ce constat débouche vers l’illusion de mobiliser les abstentionnistes. Ce laïus semble encore plus incantatoire que les appels trotskistes à la grève générale insurrectionnelle. Le déterminisme sociologique a déjà tranché sur l’impossibilité d’une remobilisation électorale.

LFI reconnaît l’importance des mouvements sociaux dans la politisation des classes populaires. Cependant, les moments de révolte ne sont jamais considérés comme de potentiels outils de transformation sociale. Les soulèvements sociaux doivent uniquement servir de tremplin pour la gauche au pouvoir. Pourtant, les exemples historiques ne manquent pas pour démontrer l’impasse de cette stratégie. Surtout, LFI vise surtout à réguler le capitalisme sans remettre en cause la propriété privée des moyens de production. Au contraire, les révoltes sociales doivent impulser des pratiques d’auto-organisation pour réorganiser la société depuis la base.

 

Source : Julien Talpin (coord.), Nouveau peuple, nouvelle gauche, Amsterdam, 2025

Extrait publié sur le site Syndicollectif

 

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Vidéo : La gauche et le peuple, du divorce aux retrouvailles ? | #Amfis2025, diffusée le 8 septembre 2025

Vidéo : Construire l’unité du bloc populaire aujourd’hui | #Amfis2025, diffusée par La France insoumise le 3 septembre 2025

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Publié dans #Sociologie critique

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