Politiques de Tolkien
Publié le 1 Janvier 2026
L’œuvre de Tolkien demeure récupérée par l’extrême droite qui y perçoit un outil de défense de la civilisation occidentale et des valeurs traditionnelles. La mouvance néo-réactionnaire s’empare de récits de fiction pour livrer une bataille culturelle. Le Seigneur des Anneaux est interprété comme une guerre civilisationnelle. Au contraire, ce livre apparaît comme le récit d’une résistance face à l’instauration d’une dictature qui rappelle le fascisme. Toute œuvre se prête à diverses interprétations.
Cependant, les récits de Tolkien restent particulièrement ambigus. L’auteur demeure un conservateur. La question des inégalités sociales n’est pas directement abordée dans ses livres. Mais ces œuvres de fiction nourrissent les imaginaires pour nous projeter hors du réel et entrevoir d’autres mondes. Le journaliste Sébastien Fontenelle insiste sur la critique écologique de l’industrialisation dans son livre Tolkien contre les machines.
L’écrivain J.R.R. Tolkien (lien) reste surtout connu comme l’auteur du Hobbit puis du Seigneur des Anneaux, un des livres les plus vendus au monde. Il a créé un monde immense qu’il n’a cessé d’enrichir : la Terre du Milieu. Il a rendu accessible au plus grand nombre le genre littéraire de la fantasy. Cet universitaire catholique, professeur de langue et de littérature anglaise à Oxford, apparaît comme un conservateur. Néanmoins, Tolkien rejette l’autoritarisme sous toutes ses formes. Son œuvre pointe les dérives de l’État et du pouvoir corrupteur. Tolkien grandit dans un hameau rural et verdoyant aux environs de Birmingham. Il garde le souvenir d’un environnement bucolique dévoré par la modernité industrielle.
Ensuite, Tolkien observe l’émergence des régimes totalitaires qui reposent sur l’exaltation d’une industrialisation effrénée. Il amorce la rédaction du Seigneur des Anneaux dans les années 1930. Tolkien préconise le retour à la nature et à la vie simple, dont la rusticité et la sobriété apparaissent comme des gages d’harmonie et de paix. Il peut donc apparaître comme un précurseur de la pensée écologique. Ses romans évoquent des appels à l’altruisme, au désintéressement et à la générosité qui revêtent une tonalité anti-autoritaire et libertaire.

Terre du Milieu et capitalisme industriel
Tolkien parvient à créer un univers singulier avec des elfes, des hobbits, des nains et des dragons. Il développe dans le détail les paysages et la géographie, mais aussi les langages. Tolkien apparaît comme le véritable fondateur de la fantasy avec ses mythes médiévalistes, sa magie et son merveilleux. « Il a été le premier à créer un univers secondaire pleinement accompli, un monde entier avec sa propre géographie, ses propres histoires et légendes, sans aucun lien avec les nôtres, et pourtant tout aussi réel d’une certaine façon », observe l’auteur de la saga Game of Thrones G.R.R. Martin. Tolkien reste la référence incontournable de tous les auteurs de fantasy.
Tolkien tient à se démarquer des idéologies politiques et de l’actualité. Néanmoins, il confie être marqué par l’expérience de la campagne anglaise dévastée par le capitalisme industriel. Surtout, Tolkien se réfère également à l’écrivain et artiste William Morris. Ce père fondateur du socialisme britannique s’oppose à la destruction des campagnes par le capitalisme. William Morris est également l’auteur de romans ouverts aux vastes contrées et aux paysages verdoyants. Tolkien s’inspire des descriptions élaborées par William Morris.
Bilbo le hobbit se perd dans la ténèbre des mines au cours de son périple. Il découvre alors un anneau magique. Sauron le Grand convoite également cet « Anneau de pouvoir ». Sauron règne sur le Mordor, un État autoritaire dont l’économie repose sur l’esclavage et l’industrialisme intensif. Sauron tente de verrouiller son emprise maléfique sur le monde. Le « Seigneur sombre » doit récupérer l’Anneau unique, dont la possession « lui donnerait la force et la connaissance nécessaires pour écraser toute résistance, abattre les dernières défenses et recouvrir toutes les terres de ténèbres », décrit Tolkien.
Le Seigneur des Anneaux apparaît comme une confrontation entre le Bien et le Mal. Frodo tente de détruire l’Anneau dont la possession doit permettre à « l’Ennemi » de régner à jamais sur la Terre du Milieu. Dans cette périlleuse aventure, Frodo reçoit le renfort de huit compagnons. Trois Hobbits, deux hommes, un Elfe, un Nain et un magicien composent la « Fraternité de l’Anneau ».

Écologie des Hobbits
Tolkien décrit longuement le monde des Hobbits avec leur quotidien, leurs us et leurs coutumes. Cette longue introduction paraît souvent rebutante aux lecteurs du Seigneur des Anneaux. Pourtant, cette description d’un monde simple et rural correspond à l’utopie de Tolkien et à sa jeunesse. Les Hobbits apparaissent également comme casaniers. Bilbo se montre réticent à se lancer dans l’aventure. Mais ce personnage simple et modeste devient un véritable héros. Tolkien indique ainsi que l’héroïsme ne provient pas de la force et du courage mais aussi de personnes banales.
Tolkien, malgré ses vastes descriptions, élude les échanges économiques en Terre du Milieu. Ursula K. Le Guin, romancière de science-fiction, pointe l’absence du prolétariat et de la description des rapports d’exploitation. Tolkien se méfie du socialisme mais aussi du capitalisme prédateur. Il ne décrit donc aucun mode de production précis. Néanmoins, Tolkien mentionne l'importance du don et du cadeau chez les Hobbits. Cette pratique apparaît comme un éloge de la générosité et de la gratuité. Bilbo offre les biens et les meubles qu’il n’utilise pas. Le droit de propriété semble donc moins important que le droit d’usage dans ce monde imaginaire.
La société des Hobbits, simple et proche de la nature, s’apparente à une forme de sobriété heureuse. Cependant, les Hobbits ne se complaisent pas dans la passivité et l’alternativisme. Ils doivent s’organiser et lutter pour préserver ce mode de vie. Cette prévenance à l’égard de la nature induit « la nécessité d’agir énergiquement pour protéger l’environnement lorsqu’il se trouve menacé par les activités humaines », précise Sébastien Fontenelle. Les Hobbits ne cessent de s’opposer aux ravages du monde industriel sur les campagnes. Ce qui semble rejoindre la pensée de Tolkien.
Dans le contexte de la montée du nazisme, Tolkien se méfie du patriotisme, de l’État et de ses représentants. Il penche même vers l’anarchisme, mais précise son rejet de la violence politique. Ses opinions politiques « penchent de plus en plus vers l’Anarchie (au sens philosophique, désignant l’abolition du contrôle, non pas des hommes moustachus avec des bombes) », indique une lettre datée de 1943. Cependant, l’écrivain valorise le sabotage. Dans le contexte du fascisme, il présente même comme « un point positif : l’habitude grandissante qu’ont les hommes mécontents de dynamiter les usines et les centrales électriques ». Tolkien appelle ouvertement à la destruction des machines.

Interprétations politiques
Sébastien Fontenelle propose un livre originale qui souligne la pensée écologiste et libertaire de Tolkien. Les grandes œuvres de la pop culture, comme les textes religieux, peuvent se prêter aux interprétations les plus diverses. Tolkien apparaît souvent comme un écrivain conservateur. L’extrême droite s’en saisit pour associer le médiévalisme à la glorification des valeurs traditionnelles. Cependant, une lecture plus fine permet de pointer la critique du monde industriel.
Sébastien Fontenelle retrace cette vision politique à partir de l’expérience vécue de Tolkien. Il célèbre une vie simple et bucolique menacée par l’industrialisation. Même si cet univers des hobbits semble également traditionnel. La place des femmes semble peu valorisée par exemple. Néanmoins, la gratuité, le don et la solidarité priment sur les valeurs marchandes et la compétition. Ce monde des hobbits semble éloigné de l’héroïsme chevaleresque glorifié par l’extrême droite.
Tolkien demeure un conservateur. Mais son œuvre semble fortement influencée par le romantisme. Il apparaît comme un disciple de William Morris qui valorise la créativité contre l'uniformisation marchande. Ce romantisme socialiste influence de nombreux écrivains. Cette approche critique le capitalisme industriel pour inventer une nouvelle société fondée sur la créativité, la spontanéité et la solidarité. Néanmoins, le romantisme de Tolkien ne semble pas révolutionnaire. Une approche réactionnaire peut déplorer l’enlaidissement du monde pour se tourner vers un passé idéalisé et imprégné de valeurs réactionnaires. Le romantisme de Tolkien semble suffisamment ambivalent pour se prêter à diverses interprétations.
Le monde maléfique de Mordor s’apparente au totalitarisme, au fascisme ou au capitalisme. Cette société glorifie la production industrielle et la performance. Les travailleurs y sont réduits en esclavage. La quête de pouvoir absolu de la part de Sauron tranche avec le bonheur simple des hobbits. Face à ce monde mortifère, aucune alternative champêtre ne peut survivre. Le Seigneur des Anneaux retrace donc une lutte collective contre le Mordor.
L’œuvre de Tolkien tranche avec la glorification du héros exceptionnel et courageux qui parvient à sauver le monde. C’est à travers la lutte collective, et non l’héroïsme individuel, que Mordor peut être vaincu. La communauté de l’Anneau se compose de personnages issus de différents univers. Les guerriers côtoient les paisibles hobbits. Cependant, cette alliance de personnalités différentes permet de construire une force collective. Ce récit évoque une solidarité interraciale contre les totalitarismes guerriers et industriels.
Source : Sébastien Fontenelle, Tolkien contre les machines. Écologie et antifascisme en Terre du Milieu, Lux, 2025
Extrait publié sur le site Les mots sont importants
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Vidéo : Critique de l'essai "Tolkien contre les machines" de Sébastien Fontenelle, paru chez Lux Éditeur, diffusée par Épilogue - CKIA le 23 octobre 2025
Sébastien Fontenelle, De quelle réalité nous parle la fantasy ? De J. R. R. Tolkien à Ursula K. Le Guin ?, publié dans la revue Le Crieur n°17 en 2020
Francis Pian, « Écologie et antifascisme en Terre du Milieu », publié dans le journal Le Monde libertaire le 15 novembre 2025
Jérôme Delclos, Bilbo écolo et antifa, publié dans le magazine Le Matricule des anges, no 268, novembre 2025
Benoit Valois-Nadeau, «Tolkien contre les machines», Sébastien Fontenelle, publié dans le journal Le Devoir le 18 octobre 2025
Ismaël Houdassine, Cinq essais étrangers pour mieux expliquer un monde en mutation, publié dans le journal Le Devoir le 20 septembre 2025
Rob Grams, The Witcher et l’antisémitisme, publié dans Frustration Magazine le 27 novembre 2025
Articles de Sébastien Fontenelle publiés sur le site de Blast
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