Les gauchistes des années 1968

Publié le 29 Janvier 2026

Les gauchistes des années 1968
Beaucoup de petits chefs de sectes gauchistes des années 1968 sont de devenus des vedettes dans les médias et la politique. En revanche, en dehors des beaux quartiers parisiens, la majorité des militants gauchistes ont continué de lutter dans l'anonymat. Ils participent aux luttes des années 1970. Ils impulsent également des grèves locales et diffusent des pratiques d'auto-organisation. 

 

 

Le mouvement de Mai 68 débouche vers une volumineuse littérature. La révolte libertaire subit de nombreuses analyses et mises en récit. Les anciens gauchistes étudiants sont parvenus à imposer leurs témoignages pour circonscrire l’explosion de Mai au Quartier latin. Mais de nombreux militants anonymes ont également participé au bouillonnement des années 1968. L’expérience concrète de ces militants et leur évolution après le reflux des luttes sociales restent méconnues. Dans l’ombre des petits chefs qui ont percé dans les médias et la politique, les parcours des soixante-huitards ordinaires soulèvent de nombreuses questions.

L’universitaire Erik Neveu se penche sur ce sujet avec l’éclairage du spécialiste des mouvements sociaux. Son analyse s’appuie également sur son parcours militant. Issu d’une famille catholique de classe moyenne, Erik Neveu rejoint le PSU. Il participe ensuite à la tendance maoïste Gauche révolutionnaire (GR). Il rallie en 1974 le groupe Humanité Rouge qui apparaît comme une organisation maoïste dogmatique et sectaire. Il rejoint donc Drapeau Rouge qui devient l’Organisation communiste démocratique. L’universitaire délaisse le militantisme à la fin des années 1970. La perspective d’une révolution imminente s’éloigne et une carrière académique se profile.

Erik Neveu collecte des témoignages d’anciens militants depuis 2004. Son panel regroupe les diverses variétés du trotskysme, du maoïsme, mais aussi le PSU et les courants libertaires. Les témoignages se centrent également sur la Bretagne, pour sortir du nombrilisme des universités parisiennes. Des entretiens permettent de recueillir des trajectoires sociales. Néanmoins, les militants ouvriers restent moins bien représentés. Pourtant, des gauchistes sont actifs au sein du mouvement Paysans-travailleurs et dans les unions locales de la CFDT. Erik Neveu analyse les trajectoires dessinées par ces entretiens dans le livre Des soixante-huitards ordinaires.

 

 

                       Des soixante-huitards ordinaires - 1

 

 

Militants des années 1968

 

Les interprétations fantaisistes et burlesques de Mai 68 sont colportées par des intellectuels médiatiques et par des anciens chefs de secte qui ont fait carrière. La revendication de la continuité avec le mouvement s’exprime dans certains journaux. La revue Les Cahiers de Mai insiste sur les grèves et les pratiques d’auto-organisation dans les usines. Le journal Charlie Hebdo exprime un esprit anti-institutionnel qui attaque les rapports verticaux de pouvoir et diffuse une critique de la vie quotidienne.

En revanche, aucune organisation ne se saisit de l’esprit de Mai 68. Les trotskystes de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) considèrent Mai comme une simple répétition qui doit annoncer la révolution à venir. Le syndicat de la CFDT apparaît comme la structure qui se saisit le mieux des pratiques d’auto-organisation. Mais son socialisme autogestionnaire est abandonné avec le recentrage syndical à la fin des années 1970.

Les universitaires délaissent également Mai 68. La sociologie, en quête de respectabilité académique, méprise le gauchisme et les mouvements sociaux. La Gauche Prolétarienne focalise l’attention médiatique. Ses actions spectaculaires, mais aussi la création du journal Libération, en font l’organisation emblématique des années 1968 pour les médias. Ses dirigeants sont de brillants intellectuels passés par l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ce sont ces acteurs qui permettent d’imposer une mise en récit dominante des années 1968.

 

L’activité militante passe par l’écrit avec la diffusion de journaux et de tracts. Ensuite, la prise de parole semble importante dans les amphithéâtres, sur les marchés, devant les entreprises et dans les manifestations. Les tables de presse supposent également d’argumenter pour convaincre le badaud curieux de rejoindre le groupuscule. Les militants multiplient les réunions avec la cellule du parti, les diverses commissions, mais aussi dans les syndicats. Les militants tentent également d’impulser des luttes et des comités de soutien à des grèves. Ils participent également à des manifestations.

Mais le monde militant apparaît également comme un espace convivial de sociabilité. Le gauchisme propose une véritable formation intellectuelle avec des lectures et des débats. Le militantisme permet également une accumulation du capital social afin de poursuivre une carrière dans le monde universitaire ou au Parti socialiste. Les gauchistes peuvent parfois rencontrer des ouvriers. Les établis sont des étudiants qui viennent travailler en usine. Néanmoins, ils rencontrent un décalage culturel et ne parviennent pas à recruter des ouvriers. Même si les établis deviennent ensuite des syndicalistes combatifs.

 

 

          Manifestation étudiante, à la Sorbonne, le 3 mai 1968, à Paris.

 

 

Politisation gauchiste

 

L’enquête se centre sur la Bretagne secouée par les luttes ouvrières, paysannes et régionalistes des années 1968. Les grands-parents des militants sont issus du monde rural. Les parents sont souvent agriculteurs, enseignants ou petits fonctionnaires. L’échantillon baigne dans une culture catholique. Les parents sont souvent de sensibilité démocrate-chrétienne. Près de la moitié des enquêtés disposent d’un parent syndicaliste.

La sociabilité catholique favorise la politisation. Le message religieux de l’altruisme et de la solidarité avec les pauvres marquent les futurs militants. Beaucoup sont passés par la JAC (Jeunesse agricole chrétienne). Vatican II considère que la charité doit s’accompagner de la lutte contre les injustices sociales. Les prêtres sont souvent proches de la CFDT. Les maoïstes puisent dans la religion le goût du dogme et du purisme. Inversement, le discours de curés réactionnaires débouche également vers une politisation à travers le rejet de la religion.

Les étudiants se politisent à travers l’environnement de la ville universitaire. Des tables de presse sont tenues dans les facultés. Des librairies militantes et des ciné-clubs favorisent également la politisation. Néanmoins, les études et les cours restent médiocres et ne participent pas à la prise de conscience politique. Ensuite, l’engagement militant prime sur l’investissement dans les études. Les cercles amicaux favorisent l’adhésion à un groupuscule.

 

Les militants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) demeurent attirés par la dimension intellectuelle et culturelle de ce courant du trotskisme. Ils perçoivent les maoïstes comme populistes et faibles sur le plan théorique. Les maoïstes pointent les manipulations des trotskistes qui utilisent les mouvements de masse uniquement pour recruter des militants. Ils préfèrent renforcer leur organisation plutôt que de s’immerger dans les mouvements sociaux. Ensuite, ils se plongent dans la théorie mais délaissent l’action et l’implantation dans les classes populaires. Les militants trotskistes sont issus de milieux communistes et urbains. Au contraire, les maoïstes sont socialisés dans des familles catholiques et paysannes.

Boris Gobille évoque la « vocation d’hétérodoxie » qui se diffuse durant les années 1968. Les institutions sociales sont remises en cause, notamment la division du travail qui hiérarchise et assigne des fonctions, des places et des rôles déterminés. Les jeunes ouvriers rejettent la discipline de l’usine. L'historien Xavier Vigna évoque la multiplication des conflits sociaux dans son livre sur L’insubordination ouvrière.

La contestation des années 1960 est portée par le mouvement des droits civiques et l’opposition à la guerre au Vietnam. Les révoltes se multiplient en 1968, de Prague à Mexico. De puissants mouvements étudiants émergent en Italie ou en Allemagne. L’exaltation de la puissance d’agir s’accompagne du sentiment d’être en prise avec l’Histoire. Cependant, cette hétérodoxie peut s’inscrire dans le cadre rigide et dogmatique des groupuscules marxistes-léninistes.

 

 

 

 

Reconversions militantes

 

Le désengagement semble lié à plusieurs facteurs. L’entrée dans la vie professionnelle et les enfants laissent moins de temps pour militer. Les activistes gauchistes demeurent surtout des étudiants. Ensuite, les perspectives révolutionnaires semblent s’éloigner. Le féminisme vient percuter le modèle hiérarchisé et la division du travail militant. Surtout, des militants préfèrent le syndicalisme, avec l’action concrète et les luttes sociales, plutôt que les réunions d’un groupuscule idéologique.

Les gauchistes quittent le parti pour rejoindre des radios libres, des associations féministes et des syndicats. Dès le début de leur vie professionnelle, les militants gauchistes épousent un engagement syndical. Les trotskystes valorisent un syndicalisme « lutte des classes » qui repose sur la CGT. Au contraire, les maoïstes considèrent que les syndicats freinent les luttes pour les canaliser dans des formes ronronnantes et inefficaces. Cependant, de nombreux syndiqués et même responsables syndicaux sont issus de tout le spectre des organisations d’extrême gauche.

Après avoir quitté leur groupuscule, les militants poursuivent leur engagement d’une autre manière à travers le syndicalisme. Ce qui permet de défendre des droits fondamentaux et d’améliorer le sort des gens. Le syndicalisme permet d’ancrer la perspective révolutionnaire dans une action concrète ici et maintenant. La plupart des militants rejoignent la CFDT qui valorise un syndicalisme d’action directe dans les années 1968. Au contraire, la CGT pratique la chasse aux gauchistes. Cependant, avec le recentrage de la CFDT, les gauchistes rallient la CGT et SUD-Solidaires.

 

Les pratiques syndicales diffèrent selon les militants. Les dirigeants de groupuscules rallient plutôt la CGT et tentent d’occuper des places de permanents. En revanche, la plupart des militants valorisent le syndicalisme de base au sein de la CFDT. Ils tentent d’impulser des grèves avec des pratiques d’auto-organisation. Les établis ne parviennent pas recruter des ouvriers dans leur secte idéologique. En revanche, ils parviennent à impulser des luttes collectives et à améliorer les conditions de travail dans les usines.

Les militants gauchistes continuent parfois leur vie politique dans des partis plus modérés comme le Parti socialiste ou les Verts. Cependant, ils déchantent rapidement car la carrière prime sur les convictions. Les militants des partis politiques recherchent avant tout des places d’élus. D’autres gauchistes participent à la vie municipale à travers des listes citoyennes. Mais les anciens gauchistes bretons ne parviennent pas à réaliser de brillantes carrières d’élus. Ils conservent une conception aristocratique de la politique qui repose sur la théorie et le débat d’idées plutôt que sur les jeux de pouvoir.

 

 

          

 

 

 

Héritages militants

 

Erik Neveu propose un livre original sur les militants gauchistes dans les années 1968. Son enquête sociologique permet de se pencher sur des trajectoires individuelles pour évoquer une diversité de profils. Erik Neveu ancre son enquête en Bretagne, ce qui permet d’éviter les clichés sur le gauchisme des beaux quartiers parisiens. Il se penche également sur le quotidien des militants, entre exaltation théorique et activités routinières. Cette intensité gauchiste s’inscrit dans le contexte d’un bouillonnement politique et intellectuel. Les luttes et les grèves se multiplient et sont censées annoncer l’imminence de la révolution.

Ce contexte contestataire et le mouvement de Mai 68 favorisent la politisation de nouveaux militants. Erik Neveu évoque également l’influence de la socialisation catholique. L’attachement aux pauvres et à la justice sociale fondent la religion et le gauchisme. Surtout, le messianisme révolutionnaire entend instaurer le royaume de Dieu sur Terre avec un monde d’harmonie et de justice. Néanmoins, cette dérive idéologique du gauchisme cause également sa perte. Avec le reflux des luttes sociales, l’espérance révolutionnaire décline et les militants se reconvertissent.

Néanmoins, l’enquête d’Erik Neveu s’oppose au cliché de soixante-huitards reconvertis dans les médias, la politique ou la finance. Les militants gauchistes peuvent se tourner vers les associations mais ils privilégient le syndicalisme. Mais ils n’occupent pas des positions de pouvoir. Ils privilégient l’action concrète dans les unions locales. La CFDT abrite toute une faune gauchiste issue de diverses obédiences. Les grèves et les luttes locales permettent de renouer avec l’intensité des mouvements sociaux. Cependant, le recentrage de la CFDT et l’arrivée de la gauche au pouvoir sonne la fin des illusions.

 

Erik Neveu conserve un regard bienveillant sur cette galaxie de militants gauchistes à laquelle il a lui-même appartenu. Il permet de réhabiliter le militantisme des années 1968 souvent dénigré au profit d’un engagement plus dépolitisé, comme dans l’humanitaire. Cependant, il semble également indispensable de pointer les dérives et les limites du gauchisme qui perdurent dans le militantisme actuel. La posture idéologique semble primer sur les actions concrètes et les luttes sociales. Si le marxisme-léninisme est remplacé par l’idéologie intersectionnelle, la déconnexion avec le quotidien des classes populaires persiste. Les luttes des salariés, des chômeurs et des précaires sont délaissées au profit de posts sur les réseaux sociaux ou de débats aussi futiles que lunaires.

Le militantisme actuel reproduit également les tares du marxisme-léninisme. Les gauchistes se considèrent toujours comme supérieurs à la masse aliénée. Ils se considèrent comme indispensables pour guider le prolétariat. Pourtant, Mai 68 ou le soulèvement des Gilets jaunes éclatent largement en dehors des groupuscules. La focalisation sur les militants gauchistes contribue à minimiser l’importance de la spontanéité de la révolte. Surtout, plutôt que l’avant-garde militante, ce sont les pratiques d’auto-organisation qui permettent aux luttes sociales de se développer et de prendre de l’ampleur.

 

Source : Erik Neveu, Des soixante-huitards ordinaires, Gallimard, 2022

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : David Dufresne, Que reste-il de 1968 et de ses héros ordinaires ?, diffusée sur le site Au Poste le 27 mars 2023

Vidéo : Érik Neveu – Des Révolutionnaires en Pays Breton, diffusée sur le site Bretagne Culture Diversité le 4 février 2022

Vidéo : Thibault Dumas, Érik Neveu et la permanence des mouvements sociaux, diffusée sur le site de l'Institut Kervegan le 12 mars 2015

Vidéo : Entretien avec Boris Gobille, 68, le temps des possibles, diffusé sur le site Politika le 14 mai 2018

Radio : Des soixante-huitards ordinaires, diffusées par Les podcasts d'Ombres Blanches le 4 avril 2023

Radio : Le souvenir de mai 68 par Erik Neveu, diffusée sur France Inter le 1 février 2023

Radio : Émission spéciale : Mai 68, diffusée sur France Inter le 23 mars 2018 

 

Thierry Richard, Les joies et les peines du breton Érik Neveu, « soixante-huitard ordinaire », publié dans le journal Ouest France le 5 janvier 2023

Lilian Mathieu, De 68 à RESF, ou les soixante-huitards n’ont rien renié, publié sur le site Contretemps le 6 novembre 2009

Lilian Mathieu, Note de lecture publiée dans la revue Lectures le 8 mars 2023

Jean-Philippe Martin, Note de lecture publiée dans la revue La Cliothèque le 9 janvier 2023

Igor Martinache, « Mai 68 » : la socio-histoire face aux guerres de mémoire, publié dans la revue en ligne La Vie des idées le 2 mai 2008

Articles d'Erik Neveu publiés dans le portail Persée

Publié dans #Sociologie critique

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