Les Irlandais américains

Publié le 4 Février 2026

Les Irlandais américains

La trajectoire des immigrés irlandais révèle les contradictions raciales de la société américaine. Ils vivent dans les quartiers pauvres aux côtés des noirs avant de s'intégrer dans la classe ouvrière blanche. Le syndicalisme corporatiste et raciste et divers mécanismes sociaux expliquent cette évolution.

 

Le racisme et la stratification de la société américaine ne permettent pas l'unification de la classe ouvrière. Les prolétaires blancs se rassemblent avec leurs patrons au nom de la défense d’un supposé privilège blanc. Cependant, les exploités doivent au contraire lutter collectivement contre la classe capitaliste pour améliorer leurs conditions d’existence. L’esclavage et la ségrégation empêchent l’émergence d’un véritable mouvement ouvrier autonome aux États-Unis.

Au contraire, le racisme et le corporatisme favorisent le développement du syndicalisme de l’AFL. Cette organisation repose sur la collaboration de classe et défend uniquement certains secteurs de la classe ouvrière. Les noirs, les immigrés et les femmes ne peuvent pas rejoindre ce syndicat qui se contente de défendre l’ouvrier masculin blanc américain et qualifié. Le mouvement ouvrier est ainsi traversé par de profondes divisions.

Les luttes des IWW permettent de regrouper tous les ouvriers pour une amélioration des conditions de travail. Les questions économiques et sociales prédominent et la ligne de couleur reste ignorée. Le New Deal adopte cette même stratégie. Cependant, ignorer les fracturations raciales ne permet pas de les dépasser. Le problème de la suprématie raciale doit être posé et combattu au sein même de la classe ouvrière.

 

CLR James insiste sur la construction d’une autonomie du prolétariat noir. Il insiste sur les pratiques d’auto-organisation pour briser les différentes hiérarchies, y compris au sein de la classe ouvrière. Le racisme ne se combat pas par la morale et l’idéologie mais par la lutte collective. Seule l’activité autonome du prolétariat peut permettre de briser les hiérarchies pour inventer une société nouvelle.

Le racisme apparaît comme une construction sociale qui s’analyse dans son contexte historique. Les Irlandais catholiques, une race opprimée en Irlande, sont devenus membres d’une classe d’oppresseurs en Amérique. Cependant, les premiers immigrés irlandais vivent dans des quartiers populaires aux côtés des Afro-américains. Noel Ignatiev analyse cette trajectoire sociale et raciale dans le livre Comment les Irlandais sont devenus blancs. 

 

 

                        Comment les Irlandais sont devenus Blancs - 1

 

 

Immigrés irlandais

 

Daniel O’Connel fonde l’Association catholique en 1823. Ce parti irlandais milite pour l’abolition de l’esclavage. Cependant, des immigrés installés aux États-Unis tentent de s’intégrer dans une société ségrégationniste. Ils ne souhaitent pas remettre en cause l’esclavage qui fonde la société américaine. Néanmoins, des Irlandais organisent des meetings et des rassemblements à Boston pour dénoncer l’esclavagisme. Daniel O’Connel s’oppose ouvertement à l’esclavage. Mais il est considéré comme trop proche du pouvoir britannique. Le mouvement Young Lord pro-américain s’impose et abandonne l’agitation autour de l’esclavage. Les Irlandais se rallient alors au camp républicain et s’intègrent dans la société blanche américaine.

L’Irlande du XVIIIe siècle impose une série de codes et de lois pénales. Les catholiques ne peuvent pas voter, siéger au Parlement, exercer des fonctions municipales. Ils doivent vivre dans les limites des villes constituées. Ils ne peuvent pas travailler dans la fonction publique. Ils ne peuvent pas enseigner, aller à l’Université ou partir à l’étranger. Les catholiques irlandais subissent de nombreuses réglementations et apparaissent comme une race opprimée.

Avec la grande famine des années 1840, des pauvres et ouvriers irlandais s’installent aux États-Unis. Ils vivent dans les quartiers populaires aux côtés des afro-américains. Des révoltes éclatent dans les prisons. Ces mouvements unissent les prolétaires irlandais et afro-américains. Les aventures de Huckelberry Finn, chef d’œuvre de la littérature américaine, évoque l’amitié d’un jeune homme au nom irlandais avec un esclave noir.

 

 

           Gangs of New York : photo, Daniel Day-Lewis, Leonardo DiCaprio

 

 

Mouvement ouvrier

 

Les ouvriers irlandais s’organisent dans des sociétés secrètes, comme les Levelers ou les Molly Maguires. Ces structures surgissent pour défendre les paysans contre les enclosures, les expulsions et les augmentations de loyers. Ces sociétés secrètes peuvent utiliser la violence et le sabotage. Durant les années 1830, des ouvriers irlandais détruisent des chemins de fer et des bâtiments lorsqu’ils ne sont pas recrutés sur ces chantiers. Ces grèves sauvages et spontanées se rapprochent des rébellions des esclaves des plantations qui éclatent au même moment.

Les ouvriers immigrés occupent les emplois les moins qualifiés. Ils se trouvent alors en concurrence entre eux et avec les Afro-américains. Cependant, la classe ouvrière doit s’unir pour défendre ses conditions de vie et de travail. Les grèves victorieuses rassemblent des ouvriers de différentes races et nationalités. « L’Union ne fait aucune différence entre les natifs et les étrangers. Elle bénéficie à tous, sans distinction. Il suffit d’être ouvrier et de souhaiter l’affranchissement de tous les travailleurs de l’étreinte du capital détenu par les riches pour être bienvenu dans nos rangs », déclare l’Union des métiers de Philadelphie. Cependant, les travailleurs noirs demeurent exclus des syndicats.

Les immigrés irlandais occupent les emplois les moins qualifiés. Ils se situent donc à la même place sociale que les libres de couleur. Les Irlandais sont donc trop pauvres pour s’intégrer dans la société américaine. Ils occupent ainsi une place singulière dans la ligne de couleur. Les patrons des usines textiles recrutent des immigrés irlandais car ils acceptent de travailleur pour des bas salaires. Ensuite, ces ouvriers s’organisent dans des syndicats pour que leurs emplois restent des chasses gardées « blanches ». Les travailleurs blancs organisés ne cessent de manifester leur hostilité à l’égard des travailleurs noirs.

 

 

                Gangs of New-York

 

 

Oppression raciale et révolution sociale

 

Le livre de Noel Ignatiev reste précieux sous plusieurs aspects. Il se focalise sur le groupe des Irlandais américains qui reste peu étudié par les universitaires. Noel Ignatiev décrit les évolutions de la trajectoire sociale de ce groupe d'immigrés qui finit par s’intégrer dans la classe ouvrière blanche. Ensuite, le livre de Noel Ignatiev permet de se pencher sur les hiérarchies et les stratifications raciales qui traversent la classe ouvrière. Ce groupe social n’est pas un ensemble homogène.

La stratégie réformiste vise à ne pas remettre en cause les statuts, les corporatismes et les hiérarchies raciales. Noel Ignatiev s’appuie sur la notion de « privilège » comme moyen pour faire accepter son sort et sa condition de vie misérable aux ouvriers blancs. Le racisme n’apparaît pas comme une simple idéologie mais comme un processus social. Les hiérarchies et assignations raciales découlent de logiques sociales. La trajectoire des Irlandais américains illustre l’évolution de leur statut social. Noel Ignatiev montre comment des immigrés catholiques sont intégrés dans la société blanche majoritairement protestante.

Le livre de Noel Ignatiev évite de sombrer dans la déploration postmoderne ou dans la victimisation intersectionnelle. Il montre comment un groupe social peut passer d’opprimé à oppresseur. Les assignations raciales et sociales ne sont pas toujours figées et immuables au cours de l’histoire. Ainsi, loin des déterminismes sociologiques, l’action humaine reste un enjeu majeur. Noel Ignatiev affirme la nécessité de prendre en compte les clivages raciaux qui traversent la classe ouvrière pour mieux les dépasser. Il insiste également sur l’importance de l’autonomie des luttes sociales. Tandis que les partis et les syndicats reproduisent les vieux corporatismes et hiérarchies sociales, seules les luttes collectives et les pratiques d’auto-organisation permettent de dépasser l’ordre capitaliste.

 

Source : Noel Ignatiev, Comment les Irlandais sont devenus blancs, traduit par Xavier Crépin, Smolny, 2024

 

Articles liés :

Idéologie raciste et société américaine

CLR James, un marxiste noir

Les luttes des dockers de Philadelphie

Charles Denby, un ouvrier afro-américain

 

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Éric Sevault & Xavier Crépin → Comment les Irlandais sont devenus Blancs, diffusée par la Librairie Ombres Blanches le 4 décembre 2024

Noel Ignatiev, Le point aveugle des Blancs, publié sur le site de la revue Période

Sandra Gomes, Dans Sinners, le diable est irlandais, et ce n’est sûrement pas un hasard, publié sur le site Konbini le 24 avril 2025

« Blanchité » et « races sociales » : un festival de contradictions et de contorsions théoriques, publié sur le site Ni patrie ni frontières le 28 janvier 2018

David Roediger, Marxisme et théorie de la race : état des lieux, publié sur le site de la revue Période

David Roediger, De la construction sociale de la race à l'abolition de la blancheur (Whiteness). En finir avec la blancheur, publié sur le site du PIR le 17 novembre 2014   

Stéphane Waha, Cinquante nuances de blanchité, publié dans la revue L’Anticapitaliste n° 163 de janvier 2025

Sonya Faure, «Whiteness studies» : «Etudier les avantages que confère le fait d’être perçu comme blanc», publié sur le site du journal Libération le 24 février 2019

Philippe Marlière, Racisme partout, race nulle part, publié sur le site Contretemps le 16 décembre 2020

Selim Nadi, Race, classe et autonomie dans le marxisme étatsunien : l’expérience de la Sojourner Truth Organization (1969-1985), publié sur le site Contretemps le 5 février 2016

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