Le socialisme de René Lefeuvre
Publié le 18 Juin 2026
René Lefeuvre a fondé la maison d'édition Spartacus, connue et respectée dans les milieux politiques et syndicaux. La transmission du savoir demeure le principal moteur de ses activités. René Lefeuvre s'inscrit dans une mouvance anti-bolchevique mais attachée à l'anticapitalisme, l'internationalisme, l'anticolonialisme. Il devient membre de l'aile gauche de la SFIO, l'ancêtre du Parti socialiste.
Adepte des idées de Rosa Luxemburg, il n'apparaît pas comme anarchiste ou même révolutionnaire. Mais il demeure un socialiste libertaire, résolument antistalinien. René Lefeuvre parvient à réunir à travers ses publications de nombreux penseurs de différents courants du mouvement ouvrier, des plus modérés aux plus radicaux. L'histoire ne se réduit pas aux rois, aux généraux, aux présidents et aux chefs d'État. Ce sont avant tout les combats syndicaux, les révoltes, les grèves qui permettent des transformations sociales.
Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social fondé par Jean Maitron présente des figures méconnues, militants ouvriers ou syndicalistes. René Lefeuvre demeure un passeur d'idées et une figure incontournable des tendances anti-autoritaires du mouvement ouvrier. Denis Heudré présente son parcours dans le livre La véritable histoire d'un petit gars monté à Paris pour faire la révolution.

Révolutions manquées
René Lefeuvre né en 1902. Son père est artisan maçon. La révolution russe éclate en 1917. Le régime tsariste est liquidé. La révolution allemande de 1918 renverse l'empereur Guillaume II. La République est proclamée. Un système de démocratie directe émerge avec les conseils ouvriers. Ce programme est ensuite porté par les communistes de conseils. La théoricienne Rosa Luxemburg participe à ce bouillonnement révolutionnaire. Dans la brochure Réforme sociale ou révolution, elle critique le réformisme qui vise à "supprimer les abus du capitalisme, et non le capitalisme lui-même". Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, fondateurs du mouvement spartakiste, sont assassinés par les corps francs aux ordres du pouvoir social-démocrate.
La SFIO créée par Jean Jaurès se déchire au congrès de Tours en 1920. Son aile gauche lance la Section française de l'Internationale communiste (SFIC) qui débouche vers le jeune Parti communiste. Mais, à partir de 1921, la Russie soviétique connaît une forme de désillusion. Son économie s'effondre après quatre années de guerre mondiale et trois années de guerre civile. La classe ouvrière est affamée et la paysannerie se révolte. L'insurrection des marins de Cronstadt est violemment réprimée par l'Armée rouge. Lénine meurt en 1924 après avoir écrasé les soviets et instauré un régime de terreur.
En 1922, René Lefeuvre part à Paris pour son service militaire. Il dévore les livres achetés aux bouquinistes des quais de Seine. Il découvre Karl Marx, Pierre Kropotkine et surtout le socialisme démocratique de Rosa Luxemburg. René Lefeuvre lit également le Bulletin communiste de Boris Souvarine. Cet ancien proche de Staline connaît bien les arcanes du régime soviétique dont il propose une critique informée. En 1929, Boris Souvarine dénonce la répression du communisme en Russie. Panaït Istrati observe également que l'URSS bascule vers un régime bureaucratique. Il publie Vers l'autre flamme, confessions pour les vaincus. Longtemps proche des dirigeants bolcheviks, Victor Serge témoigne également sur la répression sanglante qui règne en URSS.
Boris Souvarine fonde le Cercle communiste démocratique. René Lefeuvre rejoint ce groupe. Il devient également secrétaire de l'association des Amis de la revue Monde fondée par Henri Barbusse. René Lefeuvre organise des conférences sur la sociologie, l'économie ou l'histoire des mouvements ouvriers. Il organise également des projections de films. René Lefeuvre se passionne pour la réflexion, le partage d'idées et l'échange. Il décide de lancer la revue Masses qui subit les foudres du Parti communiste. René Lefeuvre crée ensuite Les Cahiers Spartacus puis les éditions Spartacus. Ce nom s'inspire de la révolte des esclaves contre l'empire romain mais aussi du mouvement spartakiste incarné par Rosa Luxemburg.
Après les manifestations fascistes de février 1934, René Lefeuvre se rapproche de Marceau Pivert et rejoint la SFIO. Ils créent avec Daniel Guérin la tendance de la Gauche révolutionnaire. René Lefeuvre se rapproche également du mouvement impulsé par la revue La Révolution prolétarienne qui favorise l'unité syndicale. René Lefeuvre anime surtout la revue Masses qui tente de "fortifier la conscience révolutionnaire des ouvriers et des paysans". Cette démarche vise à regrouper les travailleurs manuels avec les intellectuels pour s'enrichir mutuellement et porter un projet de société socialiste. Ils critiquent également l'URSS et aspirent à une véritable société sans classes.
La gauche remporte les élections législatives de 1936. Le Front populaire amène alors au pouvoir un gouvernement dirigé par Léon Blum. Surtout, une puissante vague de grèves déferle sur toute la France. Deux millions de grévistes sont comptabilisés. Avec la rationalisation, les cadences deviennent infernales. Les petits chefs aux ordres du patronat imposent des contraintes et des humiliations aux ouvriers. Les grèves avec occupations renversent le rapport de force. Les salaires augmentent, le droit syndical se développe et les congés payés sont créés. Cependant, l'écrasement de la révolution espagnole en 1936 permet l'avènement du fascisme et éteint les espérances révolutionnaires.

Socialisme libertaire
René Lefeuvre traverse la guerre enfermé dans un stalag. Il devient ensuite correcteur et secrétaire de rédaction. En 1946, il publie aux éditions Spartacus son ouvrage La politique communiste : ligne et tournants. Il dénonce le manque de clairvoyance du Parti communiste qui reste inféodé à la politique étrangère de l'URSS. Il critique l'encadrement de la classe ouvrière française au service des intérêts de Moscou. Il rappelle le Pacte germano-soviétique de 1940 qui débouche vers la collaboration avec les nazis. Mais quand Hitler déclare la guerre à l'URSS en 1941, les communistes deviennent brusquement anti-Allemands. René Lefeuvre attaque également l'idéologie, la structure et les méthodes du stalinisme qui s'opposent à la démocratie ouvrière.
Les grèves de 1947 sont réprimées par le ministre de l'intérieur socialiste Jules Moch. En 1948, les éditions Spartacus publient L'Algérie dans l'impasse de Sylvain Winster. Ce livre évoque la violence de la répression coloniale avec les massacres d'Algériens depuis 1945. La revue Socialisme ou Barbarie, créée par Cornélius Castoriadis et Claude Lefort, s'attaque également au stalinisme durant cette période. La mort de Staline en 1953 illustre le culte de la personnalité. L'ampleur de la terreur et des goulags apparaît également. Même si des intellectuels comme Jean-Paul Sartre continuent de soutenir l'URSS.
En 1956, René Lefeuvre démissionne de la SFIO pour marquer son opposition à la politique de répression coloniale menée par Guy Mollet. Pourtant, il ne signe pas la "Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie" de 1960. Ce Manifeste des 121 soutient ouvertement le FLN. René Lefeuvre ne cautionne pas ce parti qui massacre les partisans de Messali Hadj, un proche du groupe de la revue La Révolution prolétarienne. En 1960, des militants de la SFIO qui rejettent la politique coloniale de Guy Mollet fondent le Parti socialiste unifié (PSU). Son programme insiste sur la démocratie et le socialisme autogestionnaire.
Retraité depuis fin 1967, René Lefeuvre peut publier de nombreux ouvrages. De 1968 à 1979, ce sont plus de 100 titres qui sortent aux éditions Spartacus. Guy Debord publie La société du spectacle en 1967. Il fustige l'aliénation spectaculaire marchande qui plonge la population dans la passivité. Il préconise une résurgence des conseils ouvriers. Le 3 mai 1968, des émeutes éclatent après un conflit à l'université de Nanterre. La Sorbonne est occupée. Pendant la révolte de Mai 68, beaucoup d'étudiants aiguisent leurs réflexions politiques à travers les brochures éditées par René Lefeuvre.
Le PCF tente de contrôler et de canaliser le mouvement de Mai 68. La grève s’essouffle et la révolte s'éteint. Néanmoins, des organisations comme la CFDT portent une perspective autogestionnaire qui semble s'inscrire dans l'héritage des conseils ouvriers. Les situationnistes insistent sur l'affirmation des désirs et le rejet des contraintes. Les brochures Spartacus alimentent les débats et théories des années 1968.
Lefeuvre soutient la grève des chantiers navals de Gdansk en Pologne portée par le syndicat Solidarnosc. Il publie plusieurs titres sur le sujet dont le livre de Charles Reeve, La solidarité enchaînée : pour une interprétation des luttes en Pologne. L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 marque un reflux des luttes sociales. René Lefeuvre décède en 1988. Cependant, les éditions Spartacus perdurent avant de se fondre dans les éditions Syllepse et sa collection "Cahiers Spartacus".

Héritage politique
Denis Heudré présente une figure incontournable du mouvement ouvrier en France. Sa biographie restitue la trajectoire de René Lefeuvre dans son contexte historique et permet une traversée du XXe siècle. René Lefeuvre incarne le meilleur des traditions du mouvement ouvrier. Le catalogue des éditions Spartacus reste ouvert et éclectique. Mais la ligne éditoriale reste résolument hostile au stalinisme et permet de découvrir les textes méconnus du socialisme anti-autoritaire.
René Lefeuvre apparaît d'abord comme un jeune militant ouvrier. La lecture lui permet de découvrir les échecs des révolutions russe et allemande. Il dresse un bilan implacable du stalinisme et de la social-démocratie traditionnelle. L'écrasement des soviets et des conseils ouvriers par des pouvoirs de gauche et l'État apparaît comme la véritable cause de ces faillites révolutionnaires. La centralisation du pouvoir, la répression des syndicats et l'absence de liberté d'expression étouffent la spontanéité révolutionnaire.
René Lefeuvre se tourne vers les analyses lucides de Rosa Luxemburg qui comprend rapidement les dérives de la révolution russe et du bolchévisme. Surtout, Rosa Luxemburg observe la puissance de la spontanéité révolutionnaire avec les soviets qui émergent en Russie dès 1905. René Lefeuvre adopte la même stratégie que Rosa Luxemburg et rejoint l'aile gauche du Parti socialiste. Il rencontre Marceau Pivert et Daniel Guérin. Mais il dialogue également avec les autres courants du mouvement ouvrier.
René Lefeuvre fréquente les gauchistes des années 1930. Sa critique du bolchevisme lui permet de s'éloigner des groupuscules trotskistes enfermés dans leur sectarisme. Il fréquente également l'ultra-gauche des années 1930. Mais il en puise le meilleur comme l'édition de brochures sur les bilans des révolutions russes et allemandes. En revanche, il refuse le repli sectaire qui se réduit à une théorie surplombante coupée de toute intervention sociale.
Surtout, René Lefeuvre se tourne vers le courant syndicaliste révolutionnaire incarné par La Révolution prolétarienne. Les camarades de Pierre Monatte sont ancrés dans la classe ouvrière à travers les syndicats. Mais ils valorisent les démarches unitaires et les luttes sociales. Ils insistent sur l'importance des grèves qui reposent sur des pratiques d'action directe et d'auto-organisation. Cette démarche leur permet d'intervenir dans le mouvement de 1936 tandis que des courants plus sectaires ont des difficultés à se fondre dans cette dynamique inédite.
La vie politique de René Lefeuvre apparaît comme celle d'un militant ouvrier puis d'un éditeur mythique pour toute une nouvelle génération portée par les communistes libertaires des années 1968 qui puise ses réflexions dans l'ultra-gauche historique. Les livres et les brochures éditées par les éditions Spartacus développent des critiques informées de l'URSS et sur la bureaucratie qui exploite la classe ouvrière. De la Hongrie de 1956 à la Pologne de 1980, René Lefeuvre soutient également toutes les révoltes ouvrières contre les régimes staliniens.
Les éditions Spartacus permettent également de découvrir les marxistes hétérodoxes qui sont censurés et ensevelis par l'idéologie stalinienne et l'hégémonie intellectuelle du Parti communiste. Ses textes influencent le courant Socialisme ou Barbarie et son analyse fine de la société de classe en URSS. Ces théoriciens conseillistes influencent également les idées situationnistes. Les éditions Spartacus jouent un rôle majeur dans la circulation des idées communistes libertaires et permettent à la jeunesse des années 1968 de sortir de la chape de plomb stalinienne.
René Lefeuvre permet la diffusion d'idées et d'analyses. Le catalogue des éditions Spartacus puise dans le meilleur des traditions du mouvement ouvrier, du syndicalisme révolutionnaire au communisme de conseils. Il dessine un socialisme sauvage attaché aux pratiques d'auto-organisation et d'action directe. René Lefeuvre n'est pas accroché à l'espérance révolutionnaire. Il semble désabusé par l'échec des révolutions passées et ne croît pas en l'imminence du Grand Soir. Ses choix politiques se tournent alors vers des courants plus modérés. Mais il reste attaché aux analyses de Rosa Luxemburg sur les critiques de la bureaucratie et sur la spontanéité révolutionnaire.
Source : Denis Heudré, La véritable histoire d'un petit gars monté à Paris pour faire la révolution. René Lefeuvre dans les combats du 20e siècle, Syllepse, 2026
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Pour aller plus loin :
Écrivain et amateur de généalogie, il sort de l’oubli cette personne remarquable de Livré-sur-Changeon, publié dans le journal Ouest France le 5 avril 2026
Michel Dreyfus et Jean-Louis Panné, LEFEUVRE René [LEFEUVRE Joseph, Pierre, Marie, dit], publié sur le site du Maitron le 14 novembre 2010
Lefeuvre (1902-1988), publié sur le site La Bataille socialiste
Les Amis de Spartacus, Les 70 ans des Cahiers Spartacus, publié sur le site La Bataille socialiste en avril 2006
Masses - Spartacus (1933-1979), publiée sur le site Archives Autonomies
Serge Cosseron, "René Lefeuvre (1902-1988)", publiée dans La Revue des revues n°6, Automne 1988
Julien Chuzeville, "René Lefeuvre, socialiste révolutionnaire", publiée dans la revue Gavroche n°159, Juillet-Septembre 2009
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