L'affaire du portrait de Staline

Publié le 10 Septembre 2026

L'affaire du portrait de Staline
Un portrait de Staline par Picasso, publié dans la revue d'Aragon, déclenche une violente déflagration. Dans le contexte des débuts de la guerre froide, cette affaire politique et artistique illustre le grotesque du Parti communiste français. Cette organisation sectaire impose les méthodes staliniennes de l'URSS sur le mouvement ouvrier français.

 

 

Un simple dessin publié en couverture d'une revue prestigieuse provoque un véritable scandale dans le Parti communiste au cœur de la guerre froide. Cette publication soulève une vague d'indignations avant d'être condamnée par la direction. Louis Aragon, directeur de la revue Les Lettres françaises, publie le 12 mars 1953 un portrait de Staline qui vient de mourir, réalisé par Picasso. Le tyran incarne alors l'espérance pour des millions de gens à travers le monde. La faute de Picasso consiste à faire le portrait d'un homme ordinaire. Cette affaire joue un rôle majeur dans les débats artistiques et politiques de l'époque.

Depuis 1950, la guerre de Corée fait rage. En 1951, Picasso réalise le tableau Massacres en Corée. Les communistes militent pour la paix et l'interdiction de l'arme atomique. Ils font signer la pétition de "l'Appel de Stockholm" qui rencontre un succès majeur. Les colombes dessinées par Picasso incarnent ce combat des communistes contre la guerre. Staline est considéré comme le seul rempart de la paix après sa victoire sur les nazis. Il personnifie non seulement l'URSS et le peuple soviétique, mais aussi le communisme lui-même. Un véritable culte de la personnalité s'impose en France.

 

En Indochine éclate la première guerre de décolonisation contre la France. Le militant communiste Henri Martin est emprisonné pour avoir manifesté son opposition à cette guerre alors qu'il était sous les drapeaux. Aux États-Unis, les époux Rosenberg sont accusés sans fondement d'avoir livré les secrets de l'arme nucléaire à l'Union soviétique. Picasso réalise des portraits de ces figures. En 1947, une grève des mineurs est réprimée dans le sang par le ministre de l'Intérieur socialiste Jules Moch.

En 1953, de nombreux militants communistes sont emprisonnés. Des affrontements violents ont éclaté au cours de la manifestation contre la venue du général Ridgway accusé de crimes par armes bactériologiques en Corée. Même le dirigeant Jacques Duclos est emprisonné. Les communistes se considèrent comme particulièrement réprimés et persécutés. Le parti cultive une ambiance paranoïaque. Aux États-Unis, le maccarthysme bat son plein. C'est dans ce contexte qu'éclate l'affaire du dessin de Picasso. Laurent Lévy se penche sur ce scandale dans Un portrait de Staline.

 

 

           Un portrait  de Staline - 1

 

 

Hommage à Staline

 

Staline meurt dans la soirée du 3 mars 1953. La presse communiste lui rend hommage avec des portraits. L'hebdomadaire littéraire Les Lettres françaises, issu de la Résistance, passe progressivement sous le contrôle communiste. Ce titre est dirigé par l'écrivain Louis Aragon, figure du Parti communiste. Il est alors âgé de 56 ans et demeure un écrivain célèbre. Ce jeune poète émerge comme l'un des plus brillants surréalistes. Il rejoint le nouveau Parti communiste dans les années 1920. Mais, contrairement à ses camarades surréalistes, il ne fuit pas cette organisation après sa bolchévisation.

Dans les années 1930, Maurice Thorez prend Aragon sous son aile malgré la tonalité provocatrice de certains de ses poèmes. En 1932, la publication de Front rouge débouche vers des poursuites judiciaires. "Descendez les flics... Feu sur les ours savants de la social-démocratie", proclame ce poème. Aragon reçoit le soutien de la gauche littéraire et de son parti. D'autres textes attaquent le cléricalisme, le patriotisme et la social-démocratie. La poésie d'Aragon s'aligne sur la politique sectaire "classe contre classe" qui vise surtout la gauche réformiste. Mais l'écrivain cesse ses provocations lorsque le parti communiste se tourne vers le Front populaire et les milieux catholiques.

 

Lorsqu'il devient directeur des Lettres françaises, Aragon occupe une place à part dans le paysage littéraire français. Il exerce une influence importante sur les jeunes écrivains. Familier du monde des lettres et des arts, il jouit d'un certain respect tant comme écrivain que comme critique. Il apparaît également comme un homme de presse expérimenté après avoir dirigé le quotidien communiste Ce soir. Aragon prépare un numéro spécial des Lettres françaises consacré à la mort de Staline avec des textes de Frédéric Joliot-Curie et des anciens surréalistes restés au parti communiste comme Georges Sadoul et Pierre Daix.

Le portrait de Staline est commandé à Picasso qui apparaît alors comme le communiste le plus célèbre. Ce peintre de 72 ans est alors célébré par une critique unanime. Picasso a déjà bouleversé plusieurs fois l'histoire de l'art moderne. Résolument antifasciste, il soutient les républicains espagnols. Il rejoint le parti communiste après la Libération de Paris. Son adhésion est largement mise en scène avec des discours de ses amis intellectuels et artistes communistes. Picasso choisit de réaliser un portrait figuratif de Staline dans sa jeunesse. Ce qui ne correspond pas à l'image du Père des peuples.

 

 

 

 

Scandale politique

 

Les peintres Fernand Léger et surtout André Fougeron dénoncent ce portrait de Staline. Ces artistes célèbrent le réalisme socialiste. L'ancien ouvrier métallurgiste Fougeron estime que l'art doit se mettre au service du parti communiste. Sa lettre au Secrétariat du parti communiste fustige "les jeux stériles du formalisme esthétique". Il considère que les œuvres de Picasso ne s'adressent pas à la classe ouvrière mais à la bourgeoisie décadente.

La ligne du parti communiste oscille entre un sectarisme ouvriériste et une ouverture incarnée par le Front populaire. Maurice Thorez semble proche de la seconde posture. Cependant, en 1953, le dirigeant communiste est en convalescence. Avec le durcissement de la répression, dans le contexte des luttes anticoloniales et de la guerre froide, le parti se replie sur une ligne sectaire.

Le Secrétariat du Parti dénonce ce portrait dans une lettre et incite les militants à écrire à propos de ce dessin. Le texte du Secrétariat mais aussi une série de lettres sélectionnées sont publiés dans Les Lettres françaises. Aragon indique qu'il se soumet à la ligne du Parti et démontre son allégeance au stalinisme. Les lettres dénoncent un portrait qui s'éloigne de la représentation du Grand Staline. D'autres lettres critiquent des artistes qui s'éloignent de la tradition du réalisme socialiste qui plaît davantage à la classe ouvrière. Les lettres sélectionnées correspondent évidemment à la ligne de la direction communiste.

 

Aragon riposte à travers un article. Il s'excuse à nouveau d'avoir heurté la sensibilité des militants communistes. Il confie ne pas avoir perçu d'enjeu ni de problème à publier le dessin de Picasso. Surtout, Aragon attaque le populisme et l'ouvriérisme de ses détracteurs. Il arbore le marxisme-léninisme et le stalinisme qui postulent qu'une avant-garde éclairée doit guider les masses. Ainsi la conscience des ouvriers n'est pas révolutionnaire et doit être dirigée par les élites intellectuelles. Enfin, Aragon insiste sur le véritable combat du moment en faveur de la paix. Il salue ainsi l'importance symbolique de Picasso et de ses colombes.

Le retour de Maurice Thorez marque un tournant. L'Humanité annonce puis célèbre le retour attendu du principal dirigeant communiste. Aragon publie le poème "Il revient" qui met en scène l'enthousiasme des masses ouvrières au retour de son chef adoré. Maurice Thorez dénonce le tournant sectaire de la direction du parti communiste qui l'a exposé à la répression. Il privilégie une stratégie de Front populaire qui vise à rassembler davantage. Une photo de Thorez avec Picasso publiée dans L'Humanité suffit à éteindre la polémique du portrait de Staline.

 

 

      Aleksandr Arossev, directeur de la VOKS (l'Union des sociétés soviétiques pour l'amitié et les relations culturelles avec les pays étrangers), Joseph Staline, Romain Rolland et Maria Koudacheva au Kremlin, en 1935 à l’occasion de l’entretien entre le dictateur et "le plus grand écrivain du monde"

 

 

Stalinisme artistique

 

Laurent Lévy revient sur une affaire qui semble anecdotique. Mais le fin connaisseur du mouvement communiste évoque ainsi les débats politiques et artistiques qui secouent le stalinisme à la française. Aragon et Picasso, deux illustres communistes, se retrouvent sur le banc des accusés. Surtout, cette affaire marque un tournant pour le parti communiste, d'une ligne sectaire vers une politique d'ouverture. Laurent Lévy estime même que ce scandale artistique débouche vers les prémisses de la déstalinisation et de l'eurocommunisme.

Cette affaire illustre surtout la violence du stalinisme français. Si personne n'est emprisonné ou exécuté, les méthodes de l'URSS sont transposées. Le culte de la personnalité semble désormais grotesque. Mais les personnes de Staline et de Maurice Thorez sont alors adulées. Les artistes et poètes comme Aragon se livrent à cette mascarade avec zèle. L'affaire émerge avec des dénonciations et se poursuit avec des auto-critiques pour se clore avec des purges. Ce sont bien les méthodes violentes et brutales du stalinisme qui sont appliquées en France. Ces pratiques laissent une trace indélébile dans le mouvement social. Les détecter et les combattre demeure essentiel.

L'affaire du portrait de Staline lance également un débat sur l'art et la politique. Ce qui peut évoquer la querelle autour de l'art contemporain. Les tenants du réalisme socialiste prétendent s'adresser aux ouvriers à travers un art figuratif. L'esthétique et le formalisme sont dénoncés. Fougeron se contente de peindre des ouvriers pour proposer une quasi photographie. Au contraire, Aragon semble davantage attaché à la liberté artistique. Mais il insiste sur la cause défendue, comme les fameuses colombe de Picasso qui militent pour la paix.

 

Ce débat apparaît comme une version appauvrie du clivage qui oppose les surréalistes aux communistes. Aragon, bien qu'ancien fidèle d'André Breton, reste soumis à la ligne stalinienne. Au contraire, les surréalistes insistent ouvertement sur les potentialités révolutionnaires du rêve et de l'imagination. Le réalisme socialiste vise à montrer le réel mais sans tenter de le dépasser. Les surréalistes défendent l'autonomie de la créativité par rapport à l'idéologie politique.

Malgré le cadre corseté du débat, Laurent Lévy montre la déflagration du dessin de Picasso. Cette polémique amorce un processus de déstalinisation. Les artistes n'ont plus à être inféodés à la ligne fixée par la direction du parti. Néanmoins, les pesanteurs staliniennes ne doivent pas être minimisées. Même l'eurocommunisme ne cesse de défendre l'État et s'oppose ouvertement aux pratiques d'auto-organisation. Cette affaire illustre la médiocrité du stalinisme et de ses méthodes. Les marxistes-léninistes demeurent des ennemis de la classe ouvrière.

 

Source : Laurent Lévy, Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste, La Fabrique, 2026

 

Articles liés :

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Une histoire des surréalistes

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Laurent Lévy à propos d'"Un portrait de Staline", diffusée par les éditions La Fabrique

Vidéo : Ce portrait de Staline qui déchira le parti communiste français, diffusée sur le site Là-bas si j'y suis le 8 mars 2026

Vidéo : Pierre Daix parle du Portrait de Staline par Picasso, diffusée le 5 novembre 2014

Laurent Lévy et Jean Batou, Le scandale du portrait de Staline par Picasso, publié sur le site Marx21 le 18 janvier 2026

Théo Roumier, L’art, le peuple et le parti, publié sur le site En attendant Nadeau le 31 janvier 2026

Un portrait de Staline. Sacrilège au PC, publié sur le site d'Hugues Lenoir 10 mars 2026

Didier Pinaud, La ressemblance informe (Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste), publié sur le site Diacritik le 16 janvier 2026

Un portrait de Staline de Laurent Lévy, un dessin de Picasso lézarde la mécanique du mensonge communiste, publié sur le site Unidivers le 26 janvier 2026

Hervé Bismuth, Compte-rendu publié sur le site de l'Équipe de recherche interdisciplinaire Triolet / Aragon le 23 février 2026

Christian Mouze, Recherches de la vérité, publié sur le site En attendant Nadeau le 13 janvier 2026

Articles publiés par Laurent Lévy publiés sur le site Contretemps 

Articles publiés par Laurent Lévy publiés sur le site Les mots sont importants

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