Les gangsters au cinéma

Publié le 3 Septembre 2026

Les gangsters au cinéma
Les films de gangsters fascinent le grand public. Ces personnages refusent les normes et les conventions sociales. Ils méprisent le mode de vie conformiste de la classe moyenne américaine et rejettent la légalité bourgeoise. Les gangsters s'appuient également sur une organisation collective pour imposer un rapport de force et une place dans la société. Mais la réussite individuelle débouche aussi vers la tragédie et la violence. 

 

 

La figure du gangster au cinéma reste fascinante. Cette construction fictionnelle et fantasmatique cristallise les espoirs et les angoisses face à la vie urbaine et moderne. Les gangsters deviennent des figures de la culture populaire qui apparaissent dans les films grand public. Ces personnages abordent des questions ordinaires, et non pas les problèmes marginaux d’un réalisateur artiste ou d’une petite élite. Ces préoccupations émergent dans le contexte historique de l’Amérique des années 1930 avec l’impact du mode de vie urbain sur la culture, les institutions traditionnelles, les valeurs et la morale.

Le gangster reflète la tension entre l’espoir de réussite et la réalité de l’injustice sociale. Le contexte détermine les stratégies de survie voire de réussites diverses. Mais la diversité des films offre une certaine variété conceptuelle, avec plusieurs descriptions possibles d’un phénomène. La philosophe Sophie Djigo explore cette figure complexe dans le livre L’éthique du gangster au cinéma.

 

 

                      Ethique du gangster au cinema - 1

 

 

Refus des normes

 

Dans Les Affranchis, réalisé en 1990 par Martin Scorsese, le gangster s’affirme en dehors du système et des normes qu’il implique. Henry Hill refuse de devenir un plouc, un Américain moyen au mode de vie tranquille et conformiste. « Le plouc (schnook) vit une vie laborieuse mais aussi relativement confortable, centrée sur la consommation de biens accessibles au grand nombre et de loisirs communs », décrit Sophie Djigo. Henry Hill ne rejoint pas la voie mafieuse pour le luxe et l’enrichissement. Il souhaite se démarquer de la moyenne par une aisance et un style de vie différent.

« Les gangsters sont des figures séduisantes qui se sont affranchies du système, c’est-à-dire de la moyenne », précise Sophie Djigo. Henry Hill aspire à rejoindre une petite communauté marginale qui peut vivre en toute impunité sans respecter les normes du système. Néanmoins, la mafia repose également sur des règles comme la loyauté. « Les affranchis se définissent donc par opposition, émancipation, mise à distance des normes qui régulent le système social. Ils s’affirment sur fond de négation de ce système », souligne Sophie Djigo.

 

La figure du gangster permet une projection de notre réflexion par rapport aux normes. Elle évoque le conflit entre les désirs individuels et les règles communes. Elle incarne notre désir de nous affirmer dans notre singularité, de ne pas être comme tout le monde, de ne pas disparaître dans une masse anonyme. « C’est ce souci moderne de se singulariser, d’affirmer son individuation contre ou en dépit des contraintes et des normes et de l’uniformisation des modes de vie, qui est l’une des raisons de la séduction que ces gangsters exercent sur nous. Ils incarnent la possibilité de se soustraire à l’impératif conformiste, de vivre une vie moins banale », analyse Sophie Djigo.

Le gangster porte le désir d’être quelqu’un et de ne pas se fondre dans la masse. Il incarne la possibilité de créer sa propre voie en dehors du système. Néanmoins, les gangsters du film Les Affranchis semblent mener une vie ordinaire et doivent également rester discrets pour ne pas se faire repérer par les autorités. Ensuite, le refus de la norme peut également sombrer dans la pathologie avec des tueurs sanguinaires. Des personnages de gangsters se révèlent plus ténébreux, cruels et violents.

 

 

         The Irishman : photo Robert De Niro

 

 

Quête de succès

 

Le film Little Caesar, réalisé en 1931, est issu du roman de W.R. Burnett. Il évoque l’ascension d’un gangster motivé par la passion de l’ambition et de l’orgueil. Il incarne ce désir de réussir pour assurer un certain confort matériel, mais aussi du prestige social et une estime de soi. « Le désir de succès fait partie de ces aspects problématiques et universels de la condition humaine que nous projetons dans ces figures imaginaires, savamment construites, des gangsters à l’écran », indique Sophie Djigo. Mais le gangster peut aussi être dévoré par cette passion de réussir, de manière aveugle et irrationnelle. Le succès peut alors se retourner en échec.

César Rico, en bon Rastignac, monte à Chicago pour faire fortune dans le banditisme. De petit truand, il aspire à devenir un baron de la pègre. L’intelligence de Little Caesar consiste à saisir le potentiel des circonstances. Il est opportuniste et se sert de son aura quasi-militaire et stratégique pour prendre la place du chef de son gang à la façon d’une mutinerie. Ses qualités s’apparentent à celles du Prince décrites par Nicolas Machiavel. La figure du gangster interroge les raisons du succès et de la réussite.

 

« La figure du gangster pose un véritable problème : peut-on atteindre un authentique succès par des moyens honnêtes ? Le prix du succès est-il nécessairement une certaine corruption morale ? », interroge Sophie Djigo. Les gangsters, issus des classes populaires, ne peuvent pas utiliser des moyens honnêtes pour réussir. De plus, même les succès honnêtes réservés aux élites ne sont pas exempts de corruption. « L’enjeu de ces films est donc bien la nature même du succès et l’égalité des moyens d’y accéder », analyse Sophie Djigo.

La criminalité apparaît dans de nombreux films comme un moyen de survie, notamment pour les immigrés pauvres. Les gangsters ne sont pas nécessairement des monstres pervers, mais des individus victimes des injustices socio-économiques. Ils sont conduits à choisir la voie du crime pour sortir de leur condition précaire et misérable. La réussite honnête semble impossible. Même les policiers sont le plus souvent corrompus, stupides et malhonnêtes.

 

 

 

 

Individu et communauté

 

Les gangsters aspirent au succès. Mais leur tentative d’intégration dans la société s’oppose aux liens de la communauté. Ferdinand Tönnies distingue la société et la communauté. Dans Le Parrain, les Corleone aspirent à la réussite sociale. Ils tentent de blanchir leurs activités illégales pour passer à un commerce parfaitement conventionnel. Mais cette aspiration se heurte à la communauté et à la mémoire collective du clan. « L’idée de communauté n’implique justement pas de division entre les individus et leurs biens, entre la famille et les affaires. Les relations interhumaines ne sont plus réfléchies mais affectives, reposant sur l'amitié et la foi », observe Sophie Djigo.

Le destin tragique de gangsters découle de la tentative de fuite de la communauté ou de la transgression des règles collectives. Henry Hill dans Les Affranchis ou Freddo dans Le Parrain bafouent les valeurs communautaires. Les films de gangsters proposent ainsi une réflexion profonde sur l’individualisme. Ces récits interrogent les stratégies individuelles de succès mais aussi l’importance de la communauté qui permet de consolider et pérenniser le pouvoir.

 

Le gangster incarne la nostalgie face à la crainte du changement urbain. Les récits évoquent le mode de vie citadin avec sa rapidité, ses duretés et ses tentations. Le gangster renvoie au succès avec la possibilité d’une vie attractive et rutilante. Mais il interroge également le moment fondateur des métropoles et du mode de vie capitaliste, consumériste et matérialiste. Le gangster, avec son code d’honneur et ses valeurs morales, s’oppose à la sauvagerie de la ville capitaliste.

Il était une fois en Amérique évoque les mutations de la ville de New York. Avec un long flash-back, le personnage principal se souvient de son enfance avec une tonalité nostalgique. La grande ville apparaît désormais comme une chape de plomb qui étouffe toute velléité de réussite honorable. Les rêves et les potentialités des enfants sont écrasés par la grande ville, avec son rythme effréné et sa violence. C’est aussi un monde de misère, notamment pour les immigrés. Le gang apparaît alors comme la seule échappatoire.

La solitude concerne le chef du gang, le parrain. Bien souvent, le danger ne vient pas de l’extérieur mais du cercle des fidèles, voire de « la famille ». Le film de gangsters joue sur les ressorts de la tragédie avec le pouvoir et la trahison. La solitude impacte également l’individu qui souhaite quitter le gang. La communauté constitue finalement un solide réseau de contraintes. « C’est en quoi les films de gangsters sont porteurs d’une réflexion sur le rapport entre la liberté individuelle et les contraintes du groupe, entre la logique de l’affirmation de soi et celle de l’appartenance commune », observe Sophie Djigo.

 

 

Éthique du gangster

 

L’éthique du gangster semble complexe. La morale se distingue de la légalité. Il existe des personnages de hors-la-loi ou de braqueurs qui s’apparentent au banditisme social. La ruse, le courage, l’honneur ou la loyauté apparaissent comme des vertus valorisées par ces hors-la-loi. Ensuite, les gangsters obéissent à leurs propres règles collectives avec une éthique fondée sur la fidélité à la communauté. Ne pas collaborer avec la police reste une démarche éthique.

Élia Kazan, dans Sur les quais, valorise au contraire une éthique de la délation. Le cinéaste justifie ainsi sa collaboration avec les autorités durant la période anti-communiste. Le personnage de Terry Malloy témoigne contre le syndicat des dockers lié à la mafia. Mais, lorsqu’il revient sur les quais, il retourne travailler pour des patrons qui l’exploitent davantage.

Le jeune Vito Corleone apparaît comme un immigré qui subit la misère et l’injustice sociale. Lorsqu’il est renvoyé de l’épicerie, il comprend qu’il doit rejoindre un gang pour ne pas subir l’exploitation et diverses pressions. Sa personnalité reste imprégnée par la volonté de survie, les valeurs de l’honneur, du respect et du courage. Ensuite, les Corleone font passer les intérêts de leur gang et de leur famille avant leurs sentiments personnels.

 

Le gangster rejoint également l’éthique du boxeur qui consiste à attaquer le premier. « Dans la stratégie du boxeur, il y a aussi l’idée qu’il vaut mieux attaquer le premier et ne pas laisser à l’autre le temps de vous atteindre. Attaquer pour ne pas être mis au tapis, avant d’être frappé », indique Sophie Djigo. Cette stratégie préventive permet d’anticiper le rapport de force. La vie s’apparente à un combat avec de nombreux coups à prendre ou à éviter. « Puisque la vie est dure et que les coups surgissent de toute part, il ne faut se fier à personne et être toujours sur ses gardes, prêt à parer les coups », précise Sophie Djigo.

L’éthique du boxeur repose également sur les vertus chevaleresques de l’honneur, de la loyauté, de la bravoure. Le boxeur apparaît comme un modèle de force virile, de courage, d’endurance et de discipline. La vie s’apparente à un combat pour la survie, mais aussi pour le pouvoir. Les multiples affrontements doivent permettre de gagner le rapport de force pour remporter le succès et le respect. La victoire qui compte reste celle qui est remportée dans des conditions loyales. Au contraire, la triche entache tout succès.

 

 

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Réflexions sur les gangsters

 

Sophie Djigo propose une lecture philosophique de la figure du gangster au cinéma. Ces films interrogent la tension entre individu et communauté. Ces personnages séduisent par le refus du conformisme, des normes et des contraintes imposées par la société. Le gangster apparaît comme un désir d’émancipation individuelle pour s’arracher à la morosité de la vie quotidienne. La vie devient plus intense et passionnante en marge de la légalité. Mais le gangster fascine d’autant plus qu’il rejoint une organisation criminelle.

La mafia forme une communauté avec ses propres codes. Cependant, le gang permet de créer de la solidarité entre ses membres face à l’ordre social et autres criminels. Dans un cinéma marqué par l’héroïsme et le courage individuel, les films de mafia insistent au contraire sur la force du collectif. Henry Hill s’apparente à un personnage banal. Il devient puissant, redoutable et singulier dès qu’il rejoint la mafia italo-américaine. Le syndicat du crime apparaît comme la seule véritable force collective mythique dans le cinéma américain.

Cependant, dans une filiation philosophique libérale, les contraintes de la communauté sont également interrogées. La transgression des règles collectives peut déboucher vers la mort. Ensuite, les gangs restent tiraillés par des rivalités internes. Les ennemis du parrain sont le plus souvent ses proches selon le schéma de la tragédie. La communauté permet de s’arracher aux normes dominantes pour mener une vie intense. Mais il semble également difficile de quitter cette communauté qui peut imposer des contraintes étouffantes et un univers de violence.

 

La figure du gangster interroge également le modèle de la réussite sociale. Little Caesar ou Scarface peuvent s’inscrire dans l’idéologie libérale avec le mythe de l’individu qui gravit les échelons grâce à son audace et son talent. Néanmoins, cette réussite entrepreneuriale passe surtout par la violence et la criminalité. Cette face sombre du rêve américain jette un regard critique sur la réussite dans le capitalisme. Les grands patrons s’imposent en écrasant la concurrence et leurs propres salariés. La réussite sociale repose sur la violence et le crime.

Ensuite, l’ascension sociale peut également passer par le collectif. Henry Hill change de mode de vie en raison de son appartenance à la mafia. Une organisation collective permet d’améliorer ses conditions d’existence de manière plus efficace que les tentatives individuelles. L’histoire du syndicalisme américain semble d’ailleurs étroitement liée à celle du crime organisé. Le gang devient le seul moyen de survivre et de s’imposer dans un monde capitaliste qui repose sur la violence. Cette lecture de la figure du gangster s’éloigne du mythe de l’héroïsme individuel pour souligner la nécessité de l’organisation collective.

 

Source : Sophie Djigo, L’éthique du gangster au cinéma. Une enquête philosophique, Presses universitaires de Rennes, 2016

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : L’éthique du gangster au cinéma/ S. Djigo, diffusée par Les Rencontres place publique le 22 janvier 2020

Vidéo : Louisa Yousfi, Le mythe du gangster, diffusée sur Hors-Série le 29 juin 2018

Radio : Les Affranchis" ou l’éthique du gangster, diffusée sur France Culture le 20 mai 2020

Radio : Que peuvent nous apprendre les gangsters (au cinéma) ?, diffusée sur France Culture le 1er février 2018

Radio : De la vie en transit des migrants, à la vie hors-la-loi des gangsters au cinéma : quand la philosophie mène l’enquête – Interview de Sophie Djigo, publié sur le site  La Pause Philo le 17 octobre 2019

Jean-Baptiste Mathieu, La vie morale au miroir du gangster, publié dans la revue Raison publique N° 21 en 2017

Cédric Lépine, Une philosophe dans la mafia, publié dans Le Club de Mediapart le 26 juillet 2017

Publié dans #Contre culture

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