Les Italo-américains à l'écran
Publié le 20 Août 2026
Les personnages et acteurs italo-américains jouent un rôle majeur dans l’histoire du cinéma. Les films de Martin Scorsese ou de Francis Ford Coppola mettent en scène cette population. Les représentations à l’écran ne se réduisent pas à une opposition binaire entre stéréotypes condamnables et images positives. Contrairement aux films français, le cinéma américain n’hésite pas à représenter une diversité sociale et culturelle. Les pauvres et les immigrés apparaissent davantage sur les écrans américains.
Il semble donc important de se pencher sur les Italo-américains à l’écran. Les films de mafia proposent une certaine représentation dans un vaste corpus. Ils imposent un genre à part entière avec plusieurs films mythiques. Ensuite, le personnage italo-américain peut également s’échapper de son milieu d’origine comme dans Rocky ou La fièvre du samedi soir. Le cinéma et les séries télévisées restent un moyen d’expression artistique idéal pour observer le monde qui nous entoure. Régis Dubois et Dorian Oliva s’inscrivent dans une démarche historique et sociologique avec le livre Les Italo-américains à l’écran.

Immigration italo-américaine
Les premières vagues d’émigration vers les États-Unis composent le groupe dominant. Les WASP se composent de protestants blancs anglo-saxons venus d’Angleterre et d’Europe du Nord. Entre la fin du XIXe et le début du XXe, une nouvelle vague d’immigration se compose de populations du sud et de l’est de l’Europe. Les Juifs fuient les pogroms de Russie et les Italiens du Sud tentent d’échapper à la misère. En 1930, environ 5 millions d’Italiens sont arrivés aux États-Unis.
Ces paysans illettrés et pauvres ont versé toutes leurs économies pour se payer le voyage vers le Nouveau Monde. Plusieurs films comme Le Parrain 2 évoquent l’arrivée à Ellis Island, la douane de New York. Ces immigrés rejoignent Little Italy, des ghettos peuplés uniquement d’Italiens. L’un des plus célèbres se situe dans le Lower East Side de Manhattan, alors un des quartiers les plus mal famés de New York.
Des « Little Italy » émergent dans différentes villes américaines. Ces quartiers apparaissent comme une tentative de conserver la langue et les traditions pour se protéger de l’anonymat et du tumulte de la ville. Ces quartiers demeurent extrêmement pauvres avec des conditions de vie particulièrement rudes. Dans ces ghettos surpeuplés et insalubres se développe une forte délinquance. La Mano Negra apparaît comme l’ancêtre de la mafia italo-américaine avec le racket des patrons de commerces.
Un racisme émerge à l’encontre des immigrés italiens. Ils sont perçus comme des personnes impulsives et dangereuses. Ils sont considérés comme des criminels ou des anarchistes. Avec leur teint mat et leurs cheveux frisés, ils ne sont pas considérés comme appartenant à la race blanche depuis longtemps. L’exécution contestée des anarchistes Sacco et Vanzetti en 1927 illustre ce racisme.
Les immigrés italo-américains s’intègrent progressivement. Les ghettos disparaissent. Néanmoins, le film Mean Street évoque le tiraillement des jeunes italo-américains des années 1970 entre une culture sicilienne traditionnelle et une société américaine qui les exclut. Des Italo-Américains deviennent des personnalités célèbres, mais surtout dans le sport, la musique et le cinéma. Les hommes politiques demeurent majoritairement des protestants.

Cinéma des années 1930
Durant les années 1910, les Italo-Américains se réduisent à deux stéréotypes au cinéma : le gangster et le prolétaire brutal. Ils sont représentés foulard autour du cou et prêts à sortir le couteau en raison de leur tempérament éruptif. L’acteur Rudolph Valentino s’impose dans les années 1920. Il incarne le séducteur latin, sensuel et ténébreux. Il ne joue pas de personnage italo-américain mais ajoute le stéréotype de l’Italien séducteur.
Al Capone devient le premier gangster mythique. Il s’impose à Chicago durant la période de la prohibition dans les années 1930. Il incarne également la suprématie des Italo-Américains sur les autres groupes criminels. Al Capone inspire le personnage principal de plusieurs films. En 1928, Le Racket dévoile les liens étroits qui unissent la pègre avec les politiciens et les juges corrompus. En 1931, Little Caesar évoque l’ascension et la chute de Rico Bandello. En 1932, Scarface retrace le parcours de Tony Camonte. Ces gangsters italiens apparaissent comme vulgaires, immatures et colériques.
Mais ces criminels apparaissent également comme une caricature du rêve américain. Ils dévoilent les idéaux d’une Amérique commerciale, compétitive et lucrative. Le crime organisé singe le capitalisme, avec des méthodes sauvages mais aussi l’insatiable appétit de s'agrandir. Ces films peuvent également évoquer le malaise des immigrés dans une société qui les rejette. Le crime doit permettre aux personnages de sortir du ghetto et de la misère. Ces figures de gangsters suscitent l’identification et même l’admiration du public dans un contexte de crise économique. Avec la fin de la prohibition en 1933 et surtout la censure imposée par le code Hays en 1934, les figures de gangsters disparaissent au profit de personnages de flics vertueux.
En dehors des films sur la mafia perdure le personnage de l’Italien bon vivant et moustachu. Ils apparaissent dans des rôles de petits commerçants volubiles et joviaux. L’autre figure reste celle du jeune séducteur. Les réalisateurs d’origine italienne Frank Capra et Vincenzo Minnelli ne mettent pas en scène de héros italo-américain. Ils tentent de s’intégrer et renient leurs racines. Surtout, les personnages principaux des films d’Hollywood restent majoritairement des WASP.

Guerre froide
Dans le contexte de la guerre froide, l’Amérique se présente comme un modèle démocratique, intégrationniste et égalitaire. Des films dénoncent le racisme de toute sorte. Des films se centrent sur des personnalités italo-américaines comme le chanteur Caruso ou l’acteur Valentino en 1951. Le boxeur Rocky Graziano est interprété par Paul Newman. Les acteurs italiens sont considérés comme trop bronzés pour permettre l’identification du public. Frank Sinatra parvient à percer dans le milieu du cinéma grâce à l’appui de la mafia. Les Italiens apparaissent dans des rôles d’ouvriers et de petits commerçants. Même si le cinéma néo-réaliste italien semble donner une image positive et influence Hollywood.
En 1951, la médiatisation de la commission Kefauver révèle l’existence d’une mafia. Les témoignages alimentent plusieurs films sur le crime organisé. Le cinéma associe les Italo-américains à la mafia. Cependant, de nombreux films se révèlent moralistes avec la glorification de la police et de la délation. La série Les incorruptibles (1959-1963) retrace la traque d’Al Capone par l’équipe d’Eliot Ness. Ce feuilleton est critiqué pour opposer des gentils flics WASP à de méchants gangsters avec des noms italiens. En 1968 apparaît le personnage de l’inspecteur Colombo. Bien que joué par Peter Falk, il incarne la figure de l’Italien volubile et populaire.
L’avènement du Nouvel Hollywood dans les années 1970 permet l’émergence de films réalisés par des Italo-américains avec des acteurs italo-américains. En 1972, Francis Ford Coppola réalise Le Parrain. Les cinéastes Martin Scorsese, Michael Cimino et Brian de Palma émergent durant les années 1970. Les acteurs Robert de Niro, Al Pacino, Sylvester Stallone et John Travolta deviennent incontournables.

Nouvel Hollywood
Le Parrain tranche avec les films de série B sur la mafia. Le spectateur est immergé dans le monde secret de la mafia à travers une tragédie shakespearienne. Le récit évoque l’ascension et la chute de deux parrains. Le film dévoile la face cachée du rêve américain avec des rebondissements, des vengeances et des trahisons. Al Pacino joue un jeune étudiant idéaliste qui se mue progressivement en jeune loup machiavélique et cruel. Néanmoins, Le Parrain lance la vague de films de gangsters, plus ou moins brillants. Surtout, il contribue à consolider l’amalgame entre les Italo-américains et la mafia.
D’autres films évoquent des ouvriers qui tentent d’échapper à leur milieu, avec le ghetto socio-culturel et le déterminisme social. Dans Serpico (1973) de Sidney Lumet, le personnage joué par Al Pacino ne parvient pas à s’intégrer dans le monde de la police gangrenée par la corruption. Dans Une femme sous influence (1974) de John Cassavetes, Nick Longhetti (Peter Falk) épouse une WASP et habite une maison pavillonnaire mais reste un ouvrier qui rentre harassé au petit matin. En revanche, dans La Fièvre du samedi soir (1977), Tony Manero (John Travolta) parvient à s’évader par la danse et à quitter son quartier populaire pour s’installer à Manhattan.
Les Italo-américains incarnent des gangsters ou des prolétaires. Ils portent la figure de l’homme fort et viril. Ce qui tranche avec la contre-culture et le mouvement hippie. Peter Biskind considère que les Italo-américains incarnent des valeurs traditionnelles et réactionnaires, autour de la famille et du courage, qui annoncent le conservatisme des années Reagan. Néanmoins, ces films peuvent également illustrer le mépris de la classe moyenne intellectuelle pour la classe ouvrière. Les entourages des héros sont souvent paresseux, machistes et alcooliques. Les personnages aspirent à quitter ce milieu ouvrier pour s’intégrer au modèle de réussite de la classe moyenne.

Personnages et clichés
Après le bouillonnement contestataire des années 1970, Hollywood abandonne les thématiques sociales et minoritaires. Les personnages italiens se fondent dans la masse. Rocky Balboa ou Daniel LaRusso dans Karaté Kid ne se distinguent pas par des caractéristiques italiennes. Les origines italiennes de nombreux acteurs et réalisateurs restent ignorées. Néanmoins, les stéréotypes sur les Italo-américains perdurent dans les comédies et les films de mafia.
Dans Broadway Danny Rose (1984), Woody Allen enchaîne les clichés : crooner, bimbo, mama italienne et pseudo-mafieux. Les parodies de films de gangsters restent peu mémorables. Les Affranchis (1990) contribue à renouveler les films sur la mafia et relance l’intérêt d’Hollywood avec Il était une fois dans le Bronx (1993) de Robert de Niro, Casino (1995) de Martin Scorsese, Nos funérailles (1996) d’Abel Ferrara. De nombreux films de gangsters déferlent sur les écrans durant les années 1990-2000.
Les années 1990 permettent également l’émergence d’un cinéma italo-américain qui tente de sortir des clichés du gangster ou du prolo raciste. Les personnages deviennent plus nuancés. John Turturro, avec Mac (1992), évoque des ouvriers du bâtiment aux caractères différents. Robert de Niro, dans Il était une fois dans le Bronx (1993) évoque un jeune Italo-Américain tiraillé entre son père honnête travailleur et le parrain du quartier. Même si ces films renouent avec des archétypes du mafieux et du prolo, ils proposent des personnages avec plusieurs facettes pour sortir des clichés. Ces films laissent transparaître la nostalgie pour une communauté italo-américaine en déliquescence.
Les Italo-Américains ont tenté de combattre les clichés qui leur sont associés de manière ambivalente. L’Italian American Civil right league défend les droits de cette communauté contre le racisme et les discriminations. En 1971, cette organisation lance un rassemblement au Columbus Circle. Cette place célèbre Christophe Colomb, un Italien qui a permis la découverte mais aussi la colonisation de l’Amérique par les Européens. Ensuite, le président de l’association est assassiné au cours de ce rassemblement. Joe Colombo est en réalité un puissant parrain de la mafia new-yorkaise. Cette organisation criminelle qui émerge en Italie du Sud n’est pas perçue uniquement de manière négative. La mafia contribue également à défendre la communauté italo-américaine face à une société américaine raciste et inégalitaire.

Mafia et gangsters
Martin Scorsese évoque la mafia à l’échelle du quartier et de la vie quotidienne. Le crime organisé permet de sortir de la misère et de la condition ouvrière. Pour Henry Hill, dans Les Affranchis, être gangster « ça voulait dire être quelqu’un dans un quartier où les gens n’étaient rien ». L’appartenance à la mafia apporte protection et respect mais permet aussi de se démarquer de l’individu ordinaire. La mafia demeure liée à la communauté italo-américaine. Les gangsters sortent des normes de la légalité mais restent soumis à des codes et à des hiérarchies.
Les luttes afro-américaines sont parvenues à bousculer les représentations. Des réalisateurs comme Spike Lee se sont imposés à Hollywood. Néanmoins, les luttes sociales s’accompagnent du développement d’une contre-culture dans laquelle le gangster devient central. Des romans d’Iceberg Slim au gangsta rap, en passant par les films de la blaxploitation, la culture afro-américaine s’impose à travers la figure du criminel. La communauté italo-américaine s’affirme également à travers la mafia.
Durant les années 1990, la délation des gangsters et les écoutes du FBI provoquent deux phénomènes. La puissante mafia de New-York s’effondre à coups de peines de prison. Ensuite, les témoignages des affranchis et les écoutes révèlent le quotidien de la mafia, moins flamboyant qu’au cinéma. C’est dans ce contexte qu’émerge la série Les Soprano. David Chase évoque la famille et la communauté italo-américaine à travers la mafia.
Tony Soprano, acting boss de la famille Di Meo basée à Newark, consulte une psychologue après des crises d’angoisse dans un milieu qui repose sur l’omerta. La série de référence apparaît comme une description acerbe de la classe moyenne sous l’ère Bush. Cette série actualise la figure du mafioso et se plonge dans la communauté italo-américaine. Cependant, plusieurs épisodes égratignent les fantasmes identitaires autour des origines italiennes des personnages. Le temps long de la série et la diversité des personnalités à l’écran permettent de sortir des clichés du cinéma.

Clichés et dignité ouvrière
Le livre de Régis Dubois et Dorian Oliva propose un regard original sur l'histoire de la communauté italo-américaine au cinéma. Cet ouvrage retrace l'intégration progressive d'immigrés ouvriers dans la société capitaliste mais aussi l'évolution des représentations d'une minorité culturelle. Cette histoire évoque l'analyse incontournable sur les Irlandais américains. Cette minorité subit d'abord le racisme et le mépris de classe avant de s'intégrer progressivement dans la société américaine.
Les Irlando-américains deviennent flics ou petits fonctionnaires. Les Italo-américains sont des petits commerçants qui aspirent également à la réussite sociale. Mais, pour intégrer la classe moyenne américaine, ces minorités doivent se démarquer des Juifs et des Afro-américains en cultivant une forme de nationalisme. Mais les Italo-américains expriment une singularité attachée à la culture méditerranéenne et à ses valeurs patriarcales. Même si ces spécificités se révèlent compatibles avec le capitalisme américain.
Le livre de Régis Dubois et Dorian Oliva retrace cette histoire. Mais il se penche surtout sur les représentations au cinéma. Cette histoire croise celle d'Hollywood. Les Italo-américains incarnent d'abord le cliché de l'ouvrier qui refuse le travail et préfère séduire les femmes. Ils apparaissent ensuite dans des personnages d'épiciers réactionnaires, mais volubiles et sympathiques. Les acteurs italo-américains sont longtemps considérés comme trop bronzés pour jouer des personnages de WASP.
La fin de la censure imposée par le code Hays ouvre un nouveau cinéma qui ne cache pas la violence et le sexe. La figure du gangster peut alors s'imposer avec la mythologie autour de la mafia italo-américaine. Le personnage du gangster incarne la face sombre du rêve américain. La réussite dans la société capitaliste passe par la violence et la brutalité pour éliminer la concurrence. Pour les gangsters, l'ascension sociale passe par l'illégalité et les assassinats.
La criminalité apparaît également comme un moyen de survie dans une société hostile. Les immigrés italiens subissent le racisme et ne parviennent pas à trouver un travail honnête. Ils se tournent donc vers des activités illégales. La criminalité organisée peut également apparaître comme une forme de solidarité ouvrière. Même si cette contre-société reste encadrée par de nombreuses règles qui débouchent vers la violence ou la mort. L'histoire des Italo-américains au cinéma illustre la trajectoire d'une communauté qui s'appuie sur des activités violentes pour s'intégrer dans la société capitaliste.
Source : Régis Dubois et Dorian Oliva, Les italo-américains à l’écran. De Scarface aux Soprano, LettMotif, 2024
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Pour aller plus loin :
Vidéo : Les Italo-américains à l'écran feat. Régis Dubois & Dorian Oliva, diffusée par Microciné Revue de cinéma et de télévision le 7 juin 2024
Radio : Laurent Delmas, Les italo-américains hollywoodiens, diffusée sur France Inter le 10 février 2024
Jonathan Fanara, « Les Italo-Américains à l’écran » : mafieux, séducteur, guido, publié dans LeMagduCiné le 21 février 2024
Cédric Lépine, "Les Italo-Américains à l'écran" de Régis Dubois et Dorian Oliva, publié dans Le Club de Mediapart le 22 février 2024
Olivier Favier, Le port de Gênes, lieu de mémoire de l'émigration italienne vers les Amériques, publié sur RFI le 4 janvier 2025
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