Les collectivisations en Aragon
Publié le 17 Septembre 2026
La Guerre civile espagnole (1936-1937) suscite de nombreuses publications et alimente divers débats au sein de la société contemporaine. Les témoignages de Georges Orwell, André Malraux ou Pablo Neruda évoquent l'épopée de l'Espagne républicaine. Cependant, des témoignages moins connus évoquent également la révolution sociale et son projet pour un monde plus juste. L'expérience des collectivisations reste enfouie dans l'oubli. Pourtant, leur capacité à penser la distribution des ressources et l'exploitation capitaliste ouvrent des pistes de réflexion pour la société actuelle.
Augustin Souchy insis
Augustin Souchy publie La vie des ouvriers et des paysans en Russie qui dénonce le régime soviétique et son système bureaucratique. En 1931, il participe au IIIe Congrès national des syndicats de la Confédération nationale du travail (CNT). Il s'exile après l'arrivée d'Hitler au pouvoir. En 1933, il rejoint la France et la Confédération générale du travail - syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR). En 1936, il se rend en Espagne pour prendre les armes aux côtés des anarchistes. En 1942, il rejoint l'Amérique latine. Il voyage au Mexique puis à Cuba. Il ne cesse de traverser les continents pour ses activités syndicales et observe les soulèvements révolutionnaires. Augustin Souchy propose son témoignage sur les collectivisations dans le livre Parmi les paysans d'Aragon.

Révolution en Aragon
Les colonnes antifascistes de Catalogne et du Levant libèrent la région aragonaise des gardes civils et des milices fascistes. Les paysans reviennent et amorcent un processus de profonde transformation sociale. La répartition des terres en Aragon est occupée par des petits propriétaires, des fermiers et des métayers. Ces paysans cultivent la terre d'un grand propriétaire et lui versent une partie de leur récolte. La fuite des fascistes entraîne également celle des grands propriétaires terriens.
Au cours d'assemblées générales tenues sur les places publiques, les villageois décident d'exproprier les propriétaires fascistes et de collectiviser d'autres terres. Contrairement à la Russie, ce n'est pas l'État qui impose la collectivisation de manière autoritaire. La plupart des agriculteurs épousent les idéaux de la révolution sociale. Leur but consiste à produire collectivement et à répartir équitablement les récoltes.
Les récoltes sont acheminées vers un entrepôt commun. Les denrées alimentaires les plus importantes sont équitablement réparties et distribuées gratuitement. Les excédents sont échangés avec les autres collectivités rurales ou urbaines. Il devient possible de se procurer gratuitement du pain, du vin, parfois de la viande et diverses denrées. Dans les entreprises industrielles en Catalogne, la production est collectivisée mais la consommation reste individuelle. En revanche, dans les communautés paysannes, la consommation est également socialisée.
La fédération comarquale relie les collectivités locales. Ces délégués élus par les villageois échangent les produits indispensables, gèrent les canaux de communication et le réseau de transport. Ces fédérations approvisionnent également les milices antifascistes et organisent la lutte contre les forces réactionnaires. Les fédérations comarquales se regroupent dans la fédération régionale des collectivités d'Aragon.

Expériences nouvelles
Alcaniz comprend 8000 habitants. Le syndicat socialiste de l'UGT se développe car la CNT n'accepte pas des membres qui refusent la collectivisation. Les petits commerçants continuent leur activité qui n'est pas collectivisée. En revanche, les maisons et les transports sont mis en commun. Plus personne ne paye l'eau ni l'électricité. Même les cinémas sont collectivisés. Les denrées alimentaires ne s'achètent pas avec de l'argent mais avec des bons. Néanmoins, le temps de travail reste à neuf heures par jour en raison de la guerre contre le fascisme.
Le niveau de vie de la population s'améliore avec les collectivisations à Alcorsina. La CNT existe depuis 1932, avec la révolte des mineurs de Figols. Les bons et cartes de consommation remplacent l'argent, même si la comptabilité persiste. Une usine à chaussures est lancée. Tandis qu'un barbier permet aux paysans de se raser. L'économie n'est pas administrée par la CNT, comme le préconisent les anarcho-syndicalistes. La fédération des collectivités reste indépendante, et non assujettie à un parti ou un syndicat. Ensuite, l'État et la société de classes sont supprimés. "Cependant, l'abolition de l'État est également requise avec la disparition des classes sociales, car les collectivités refusent l'ingérence d'un État central dans leurs affaires économiques", précise Augustin Souchy.
Victor Alba propose également son témoignage sur la situation en Aragon. Il décrit notamment les contradictions du pouvoir républicain. Franco est exilé aux Canaries et peut discrètement préparer son coup d'État. Au contraire, la République réprime violemment les conflits sociaux. Pendant, la révolution de 1936, la Garde civile n'attaque pas les militaires putschistes mais arrête des syndicalistes de la CNT.

Révolution sociale
Augustin Souchy propose un témoignage historique majeur sur l'une des plus puissantes expériences historiques. La révolution espagnole parvient véritablement à remettre en cause des aspects majeurs du capitalisme, comme l'argent ou la valeur. La révolution en Aragon exprime une profonde transformation sociale. Les collectivisations permettent de produire et même de consommer en commun. L'argent et l'accumulation monétaire disparaissent. La production ne vise pas la rentabilité marchande mais la satisfaction des besoins. Le niveau de vie s'améliore fortement dans les campagnes aragonaises. L'expérience de 1936 permet une véritable réorganisation de la production depuis la base. Ce n'est pas un État central qui administre l'économie mais une fédération de collectivités locales.
Il semble important de souligner la force de la révolution sociale de 1936 pour nourrir un imaginaire de sortie du capitalisme. L'utopie révolutionnaire s'incarne dans la pratique. La multiplication des grèves et des luttes sociales s'accompagnent de débats autour du projet communiste libertaire. Néanmoins, cette utopie en actes reste trop brève et émerge dans un contexte de guerre civile. Ce qui ne permet pas de déployer toutes les potentialités révolutionnaires. Augustin Souchy insiste sur la satisfaction des besoins dissociés de la capacité au travail.
Néanmoins, l'historien Michel Seidman pointe les impensés de l'anarchisme espagnol. Ce courant libertaire baigne dans une société catholique. Ce qui lui donne une teinte millénariste et révolutionnaire puissante. Mais l'anarchisme espagnol respire également le puritanisme chrétien. Le culte du travail et de l'effort semble perdurer et ne permet pas de remettre en cause la logique productiviste du capitalisme. Le temps de travail semble même augmenter. Le contexte de la contribution à l'effort de guerre contre les fascistes renforce cette tendance. Le témoignage d'Augustin Souchy observe que l'abolition de l'argent ne permet pas la suppression de la logique comptable avec des bons de rationnement. Néanmoins, l'Espagne de 1936 permet également de confronter l'utopie libertaire avec la réalité d'une société humaine avec ses conditionnements sociaux et ses logiques marchandes.
Source : Augustin Souchy, Parmi les paysans d'Aragon. Carnets de voyage des collectivisations de 1936 à 1937, traduit par Pascal Blanchard, Smolny, 2026
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Pour aller plus loin :
Ernest London, Note de lecture publiée sur le site Bibliothèque Fahrenheit 451 le 14 août 2026
José Fergo, Les voyages d’Augustin, publiée dans la revue À contretemps n° 24 en septembre 2006
Jean-Louis Panné et Marianne Enckell, SOUCHY Augustin [Dictionnaire des anarchistes], publié dans le Maitron le 10 avril 2014
Serge Cosseron, SOUCHY Augustin, publié dans le Maitron le 23 juin 2020
Augustin Souchy dans le site Partage Noir
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