Le communisme de Georges Marchais
Publié le 1 Octobre 2026
Georges Marchais incarne la grandeur et la décadence du Parti communiste français (PCF). Il est aimé, redouté ou détesté. De nombreuses personnes ont alors milité, sympathisé ou voté communiste. Georges Marchais apparaît comme une figure incontournable des émissions de télévision. Ses passe d'armes avec Jean-Pierre Elkabbach sont restées célèbres. Après 50 ans d'engagement et 22 ans à la tête du PCF, Georges Marchais semble désormais oublié. Peu de rues, d'écoles ou de stades portent son nom.
Georges Marchais adhère au PCF en 1947, au début de la guerre froide. Les communistes entrent dans l'opposition pour longtemps. Néanmoins, le PCF demeure le premier parti politique de France entre 1947 et 1958 et la première force à gauche jusqu'au milieu des années 1970. Marchais porte et incarne le nouvel élan qui débouche vers la participation des communistes au gouvernement de l'Union de la gauche de 1981-1984. Le PCF amorce ensuite son lent déclin.
Marchais incarne le "centralisme démocratique" avec la disqualification des critiques, l'emprise sur le syndicalisme, le rituel des congrès. Il n'a pas réussi à réformer un parti qui repose sur des milliers de permanents et un petit groupe de fidèles. Les militants et électeurs ont afflué, puis se sont éloignés. Cette période est marquée par la désindustrialisation et l'émergence de nouvelles revendications autour de l'écologie, de l'égalité des genres ou de la critique des cultures occidentales. Sophie Cœuré retrace cette histoire dans le livre Georges Marchais ou la fin des français rouges.

Jeune ouvrier
Georges Marchais naît en 1920 dans un village du Calvados. Depuis le milieu des années 1930, il vit et travaille en région parisienne. L'atmosphère politique et sociale bouillonne. Les communistes et les fascistes se disputent la rue. Le 6 février 1934, une manifestation des Ligues d'extrême droite ébranle la IIIe République et fait tomber le gouvernement Daladier. L'Internationale de Staline impose aux communistes une alliance avec les socialistes et les radicaux pour empêcher la prise de pouvoir des fascistes en France. Cette alliance électorale du Front populaire remporte les élections de 1936.
Le Parti communiste bénéficie de cet élan unitaire qui prétend concilier le drapeau rouge de l'URSS avec le drapeau tricolore de la nation française. Georges Marchais apparaît alors comme un jeune prolétaire anonyme qui ne semble pas politisé. Malgré les postures antifascistes, l'URSS signe une alliance avec Hitler, le Pacte germano-soviétique, en 1940. Ouvrier métallurgiste, Georges Marchais fabrique et répare des moteurs pour l'aviation allemande. Il accepte même de partir rejoindre le service de travail obligatoire (STO). Pourtant, de nombreux jeunes travailleurs refusent le STO et rallient les maquis.
Le Parti communiste devient la première force politique de France aux élections de 1945. Le PCF compte dix ministres et secrétaires d'État en 1946. Il comprend 800 000 militants et contrôle une CGT de 4 millions de syndiqués. En 1947, Georges Marchais entre au Parti communiste. Il commence à militer activement à la CGT des usines d'aviation Voisin à Issy-les-Moulineaux. Ces années marquent le début de la guerre froide avec de grandes tensions politiques, économiques et sociales. Le PCF se replie à nouveau dans l'isolement. Les conflits coloniaux resurgissent en Algérie, à Madagascar et en Indochine.
Dès 1951, Georges Marchais devient employé permanent de la CGT. En 1970, il est promu au poste de secrétaire général adjoint du Parti communiste. Dès 1972, Georges Marchais dirige le PCF. Les enquêtes sur son passé dans l'Allemagne nazie se multiplient. Il est accusé d'être un "volontaire" du STO alors qu'il affirme avoir été réquisitionné. Par ailleurs, il fustige des calomnies anti-communistes. En 1981, le PCF plafonne à 15%. Georges Marchais semble éclipsé par l'arrivée de la gauche au pouvoir. Le passé du secrétaire général d'un parti en déclin intéresse moins les médias.

Carrière politique
Georges Marchais est devenu une figure incontournable de la vie politique française et un véritable personnage médiatique. Son parcours découle d'une carrière d'apparatchik du PCF. La ligne politique est déterminée au sommet avant d'être appliquée avec discipline par tous selon le modèle du "centralisme démocratique". L'unanimisme prime sur les débats entre courants ou tendances. Avec les grèves de 1947, les ministres communistes quittent le gouvernement. Le PCF s'isole et se stabilise autour de 250 000 membres. Néanmoins, les réseaux communistes demeurent ancrés dans la société française avec des associations de jeunes, de femmes, de sportifs et surtout de nombreux syndicalistes.
En 1948, Georges Marchais rejoint la CGT dirigée par Benoît Frachon, membre du comité central du PCF. En 1950, il devient secrétaire général du syndicat des métaux d'Issy-les-Moulineaux. En 1951, après la fermeture de son usine, il devient permanent, salarié par le centre intersyndical d'Issy. Il devient secrétaire de l'Union des syndicats de travailleurs de la métallurgie de la Seine (USTM) de 1953 à 1959. Simple militant communiste, il joue un rôle de liaison entre le Parti et le syndicat. En 1956, il devient secrétaire de la fédération de la Seine-Sud. Il entre au Bureau politique en 1959. Il est élu au secrétariat du Comité central en 1961. Il devient secrétaire général entre 1972 et 1994.
Cette ascension semble liée à la soumission de Georges Marchais à la ligne du Parti. En 1956, il participe à l'exclusion des réfractaires à la répression de la révolte ouvrière en Hongrie. Hostile à la révolte de Mai 68, il publie une tribune dans L'Humanité pour fustiger les gauchistes et les supposés manipulateurs fascistes. Son rôle vise à diffuser les décisions du centre et à contrôler leur bonne exécution. Il supervise également la promotion des dirigeants fédéraux. La direction de Georges Marchais se veut plus collégiale. Néanmoins, il se heurte à la crise des "refondateurs". Des figures comme Charles Fiterman ou Pierre Juquin aspirent à davantage de démocratie et de transparence dans le PCF.
Le secrétaire général se déplace dans de nombreuses villes pour rencontrer les militants locaux. Il se rend également devant les usines et les piquets de grève, dans la continuité de son passé de syndicaliste. Georges Marchais est élu député du Val-de-Marne de 1973 à 1997. Mais le chef du PCF s'impose surtout comme un personnage médiatique. Tandis que la presse d'opinion comme L'Humanité décline, la télévision devient un média de masse. Georges Marchais fustige l'anticommunisme des médias bourgeois. Il attaque également une télévision publique inféodée au pouvoir d'État. Il se plaint d'être censuré ou absent des grands médias contrôlés par des multinationales ou par le pouvoir. Georges Marchais apparaît pugnace à l'écran et sait bien manier l'ironie.

Déclin du communisme
Le Parti communiste est secoué par le délitement de l'URSS et par l'émergence de nouvelles forces politiques et syndicales. En 1972 est signé un "Programme commun de gouvernement" avec les socialistes et les Radicaux de gauche. Les années 1972-1976 sont marquées par cette alliance électorale qui prétend dessiner un "socialisme à la française". Le PCF accepte clairement la propriété privée, le multipartisme et le respect du verdict du suffrage universel. Le Parti socialiste prétend s'accommoder d'un programme économique et social nettement marxiste.
Georges Marchais propose une transition pacifique vers le socialisme dans le contexte de la peur d'un coup d'État comme celui pour renverser le Chili de l'Unité Populaire en 1973. Georges Marchais se rapproche du dirigeant du Parti communiste italien Enrico Berlinguer qui entend s'éloigner de la tutelle de Moscou. Les transitions démocratiques au Portugal et en Espagne permettent l'émergence de nouveaux partis communistes. L'eurocommunisme tente de rassembler les PC dans des pays capitalistes industriellement avancés.
En 1977, Georges Marchais renonce au programme commun et brise l'alliance électorale. Ce revirement semble lié à la progression des socialistes. Le PCF, secoué par des difficultés financières, subit les pressions de Moscou. Les communistes français s'alignent à nouveau sur l'URSS et la parenthèse eurocommuniste semble définitivement refermée. En 1981, la candidature Georges Marchais aux élections présidentielles de 1981 plafonne à 16%. Le retour de la gauche au pouvoir permet l'arrivée de ministres communistes. Mais le gouvernement impose un tournant de la rigueur en 1983. Les communistes quittent leurs ministères en 1984.
Dans les médias, face à ces adversaires politiques, Georges Marchais se présente comme un simple ouvrier confronté à des énarques. Les journalistes sont également considérés comme des bourgeois attachés à la défense de l'ordre établi. Cependant, cette posture ouvriériste se heurte aux mutations de la société française. Le taux de syndicalisation et le nombre de grèves diminuent dans les années 1980. La conflictualité sociale s'affaiblit. Ensuite, le PCF semble ringardisé par les nouvelles luttes sociales qui reposent sur des pratiques d'auto-organisation.

Stalinisme à la française
Sophie Cœuré propose une traversée historique du communisme français à travers la figure emblématique de Georges Marchais. Son livre revient sur les ombres et les lumières de ce stalinisme à la française. La figure de Georges Marchais évoque la nostalgie pour une classe ouvrière représentée et respectée. Le poids électoral du PCF et la force de la CGT suscitent alors la crainte de la bourgeoisie. Le communisme français s'appuie également sur un réseau de sociabilités ouvrières à travers des institutions locales, des associations et des syndicats. Une véritable contre-société semble se dessiner.
Mais le PCF se sont également les méthodes staliniennes appliquées à la France. Certes, le PCF ne déporte pas au goulag et n'exécute pas ses opposants. Néanmoins, toute critique interne est rejetée et sanctionnée par une exclusion. Surtout, le PCF repose sur une organisation hiérarchisée et disciplinée sur le modèle marxiste-léniniste. Les militants doivent alors être soumis et dociles. Ils obéissent aux ordres du parti. Leur révolte est alors canalisée et encadrée. Le PCF ne cesse de vouloir étouffer les révoltes spontanées comme le mouvement de 1936 ou les grèves de Mai 68.
Sophie Cœuré revient sur les nombreuses causes du déclin de l'hégémonie communiste en France. L'effondrement de l'URSS apparaît comme la cause la plus évidente. Le PCF demeure financé par la dictature stalinienne. Ce qui suppose une dépendance politique. La politique internationale et même intérieure semble dictée depuis Moscou. Le Front Populaire, le Pacte germano-soviétique ou la collaboration avec le gaullisme se confondent avec les intérêts de l'URSS. Ensuite, la défense d'un régime qui repose sur la terreur et la violence contribue à discréditer l'utopie d'une société alternative portée par le PCF.
Le soutien à la gauche au pouvoir en 1981 apparaît comme la cause majeure du déclin du PCF. Le communisme demeure populaire comme contre-modèle de société mais pas comme gestionnaire du capitalisme. La politique néolibérale menée par le gouvernement de gauche contribue à discréditer durablement le PCF. Après sa participation à la gauche plurielle de 1997, ce parti s'effondre électoralement pour devenir un groupuscule insignifiant en dehors du vestige de ses réseaux syndicaux.
Sophie Cœuré évoque d'autres causes du déclin du PCF. La contestation des années 1968 bouscule la vieille gauche stalinienne. Le syndicalisme de la CFDT s'impose comme une alternative crédible pour le mouvement ouvrier. Cette organisation soutient les luttes des immigrés mais aussi les mouvements féministes . La CFDT porte également un projet de société alternatif incarné par le socialisme autogestionnaire. Si la chute du PCF contribue au déclin du mouvement ouvrier, elle ouvre également de nouvelles possibilités de lutte qui reposent sur des pratiques d'auto-organisation et d'action directe.
Source : Sophie Coeuré, Georges Marchais ou la fin des français rouges, Payot, 2025
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Pour aller plus loin :
Vidéo : Georges Marchais, l'homme qui avait choisi son camp, diffusé en 2022
Vidéo : Les années Marchais, diffusées sur le site de la a Fondation Gabriel Péri
Vidéo : Je me souviens ... de Marchais, diffusée par la librairie Tropismes le 9 octobre 2025
Radio : Georges Marchais, ou la fin des Français rouges, diffusée sur le site Les Rendez-vous de l'Histoire le 12 octobre 2025
Radio : La France fantasmée de Georges Marchais, diffusée sur Fréquence Protestante le 28 octobre 2025
Baptiste Giron, Georges Marchais, un Français rouge et un dirigeant ouvrier, publié sur Cause commune n° 46 en novembre/décembre 2025
Olivier Dard, Sophie Coeuré : « Georges Marchais incarne la fin des Français rouges », publié sur le site de la Nouvelle Revue Politique le 11 décembre 2025
Arthur Le Meur, Georges Marchais, de la gloire télévisée à l’oubli politique, publié sur le site Les histoires de France et d’ailleurs le 1er octobre 2025
Gilles Vergnon, Georges Marchais, le vrai, le vraisemblable et l’inaudible, publié dans la revue L'Ours n°544 de nov-déc 2025
Michel Winock, Feu Georges Marchais, publié dans le magazine Challenges le 3 octobre 2025
Sylvain Boulouque, Georges Marchais, le PCF incarné, publié sur le site Non fiction le 27 octobre 2025
Élisa Steier, Note de lecture publiée dans Parlement[s], Revue d'histoire politique n° 44 en 2026
Marc Lazar, Note de lecture publiée dans la revue Histoire Politique le 11 février 2026
Jean-Claude Pacitto, Note de lecture publiée sur le site Contreligne le 27 octobre 2025
Anne Mathieu, Note de lecture publiée dans le journal Le Monde diplomatique en janvier 2026
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Articles de Sophie Cœuré publiés dans le portail Cairn
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