Les militants conseillistes en France
Publié le 7 Mai 2026
Des intellectuels quittent leur milieu social pour embrasser la cause de la classe ouvrière. Dans la France de l'entre-deux guerres, les intellectuels d'ultragauche se tournent vers la lutte des classes et le communisme de conseils. Les intellectuels de gauche, dreyfusards ou sociaux-démocrates, affirment un rôle social conforme à la place qu'ils occupent dans la société. Au contraire, ceux de l'ultragauche rejettent la division du travail et s'immergent dans une existence de "prolétaires authentiques". La démarche de ces intellectuels ouvriéristes est précédée par celle des populistes russes. Elle annonce celle des établis maoïstes et des prêtres-ouvriers.
La fin des années 1920 et le début des années 1930 restent secouées par des crises économiques et politiques. Cette période subit le reflux des luttes sociales et le recul des perspectives révolutionnaires. Le bolchevisme impose au mouvement ouvrier sa stratégie et son modèle idéologique. Un parti centralisé encadre la classe ouvrière. Au contraire, les communistes de conseils valorisent "le mouvement autonome des masses" et les "tendances spontanées du prolétariat révolutionnaire". Ce courant critique également l'URSS et propose l'utopie d'une société sans classes. Mais ces militants deviennent marginalisés et ne peuvent pas s'exprimer sur le terrain des luttes sociales. L'historien Bruno David revient sur leur parcours dans le livre Intellectuels ouvriéristes.

Critiques de la IIIe Internationale
Les militants d'ultragauche restent attachés aux idéaux révolutionnaires du jeune Parti communiste. Néanmoins, ils déplorent la bolchévisation et la centralisation du Parti communiste. Certains sont proches du courant syndicaliste révolutionnaire incarné par Pierre Monatte et la revue La Révolution prolétarienne. Ce courant s'oppose à la prise de contrôle du syndicat par les staliniens. La CGTU semble devenir une simple courroie de transmission au service d'une stratégie politicienne.
Les militants d'ultragauche épousent la révolution russe et même la prise de pouvoir d'Octobre 1917. Cependant, ils fustigent la NEP et la collaboration de l'URSS avec les États capitalistes. Surtout, ils critiquent la bolchévisation et la mise au pas des différents partis communistes. Ils soutiennent le retour à la démocratie des soviets contre l'évolution bureaucratique du régime.
Les communistes de conseils rejettent les intellectuels. Ils dénoncent la position supérieure dans la division du travail. Ils fustigent également l'abstraction et le verbiage des intellectuels. Cependant, ces militants sont rarement des ouvriers et exercent des activités intellectuelles. Néanmoins, ils rejettent la carrière et la réussite sociale pour embrasser la cause ouvrière. Ces intellectuels déclassés, issus d'un milieu bourgeois, renoncent à leur mode de vie confortable.
L'ultragauche critique le bolchevisme comme une "idéologie réactionnaire" et comme une "idéologie de la nouvelle bourgeoisie". Cependant, dans un contexte de reflux des luttes sociales, ces militants s'enferment dans la marginalité politique. Entre la révolution russe de 1917 et la révolution espagnole de 1936, ces militants tentent d'attiser la flamme d'un communisme authentique. Les immigrés italiens sont issus de la gauche du Parti communiste incarné par Amadeo Bordiga. Après l'échec du soulèvement révolutionnaire, l'Internationale impose un rapprochement des partis communistes avec la social-démocratie. Le courant bordiguiste s'oppose à cette orientation mais s'enferme dans l'impuissance et la marginalité.
En 1927, Karl Korsch propose de lancer une nouvelle Internationale pour regrouper l'opposition de gauche au stalinisme. Cependant, les bordiguistes rejettent cette proposition d'un rassemblement large qui comprend également des groupes comme celui autour de la revue La Révolution prolétarienne. Les bordiguistes lancent le journal Le Réveil communiste qui abrite des textes de Karl Korsch. Mais leur analyse de la révolution russe et de l'URSS diffère. Les bordiguistes considèrent qu'une révolution prolétarienne a échoué en Russie. Les communistes de conseils estiment que cette révolution prolétarienne éclate au même moment qu'une contre-révolution bourgeoise portée par Lénine.
Au contraire, les bordiguistes restent attachés au parti bolchevik malgré leur critique du stalinisme. Le Réveil communiste s'enferme dans des polémiques avec les sectes rivales et dans des gloses ésotériques sur des points de doctrine. En revanche, les bordiguistes demeurent indifférents aux problèmes concrets de la vie ouvrière. Les bordiguistes fustigent la bureaucratisation du Parti communiste russe mais considèrent que tout communiste doit défendre l'URSS face aux attaques de la bourgeoisie. Mais cette position de principe élude le sort de la classe ouvrière en URSS.
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Marginalisation politique
Pappalardi et les bordiguistes fondent les Groupes-ouvriers communistes q
L'antisyndicalisme doctrinal semble éloigné de la réalité vécue dans les lieux de production. Les syndicalistes sont connus et reconnus par les ouvriers pour leur engagement dans la défense de leurs camarades. Ils sont également confrontés à la répression patronale. Les ouvriers se détournent du groupuscule bordiguiste éloigné de la réalité de la lutte des classes. Les Groupes-ouvriers communistes attirent surtout des jeunes intellectuels. L'ultra gauche se coupe de sa base ouvrière qui la tenait en prise directe avec le terrain des luttes sociales et s'enferme dans la permanence d'un idéal.
La révolution allemande de 1918 reste peu influente sur le mouvement ouvrier français. Ce soulèvement est rapidement écrasé, contrairement à la révolution russe. Ensuite, le mouvement ouvrier français se construit de manière autonome à partir de sa propre histoire de lutte. Il reste éloigné des débats qui agitent la IIe Internationale sur lesquels se fondent la gauche allemande. C'est davantage le syndicalisme révolutionnaire qui incarne la tradition de l'autonomie ouvrière en France. En 1929, le communisme de conseils est adopté avec enthousiasme par une poignée d'intellectuels revenus du bolchevisme. Mais cette sensibilité apparaît ainsi comme une doctrine importée qui correspond à un mouvement social qui a été écrasé en Allemagne dix ans plus tôt.
En 1929, la perspective d'une révolution internationale semble éloignée. Cependant, le communisme de conseils pourrait permettre d'approfondir la réflexion sur les causes de l'hégémonie bolchevique sur le mouvement ouvrier et sur les conditions d'un renouveau d'une politique autonome de la classe ouvrière. Karl Korsch s'inscrit dans cette démarche. Mais les militants français font le choix de la propagande pour le "système des conseils" avec des appels incantatoires à la spontanéité révolutionnaire de la classe ouvrière. Mais cette propagande ne s'appuie pas sur un "mouvement réel" porté par des luttes sociales. Ce volontarisme d'une avant-garde débouche vers le catastrophisme et la surenchère dans l'emploi de la rhétorique de la violence.
Pour les marxistes, seule la catastrophe peut empêcher l'intégration de la classe ouvrière dans le capitalisme. Les militants marxistes ne cessent de prédire des crises économiques qui vont plonger la population dans la misère. Ce discours messianique présente la révolution communiste comme une question de vie ou de mort. Ce millénarisme du désespoir s'accompagne de l'exacerbation des luttes de classes. Les militants d'ultragauche restent peu présents dans les entreprises et dans les grèves. Mais ils participent aux manifestations pour agir et entrer en contact avec les "masses".
Les communistes de conseils valorisent "l'initiative ouvrière" qui se traduit par des affrontements violents avec les forces de l'ordre décrits dans leurs journaux comme des scènes de guérilla urbaine. Ces militants exhortent le prolétariat aux "grèves sauvages", au sabotage et à la lutte armée. Les militants d'ultra-gauche se plaisent à l'évocation des "grands souvenirs" qui contrastent avec la morosité du présent. La révolution en Allemagne et la guerre civile en Russie apparaissent comme des temps glorieux.

Repli théorique
Les militants d'ultragauche se tournent vers une activité théorique. Ils échangent avec les petits groupes conseillistes allemands et hollandais. Ils organisent des conférences et des cercles de lecture. Ils contribuent à traduire et à diffuser les textes des marxistes hétérodoxes comme Karl Korsch évidemment, mais aussi Rosa Luxemburg, Herman Gorter, Anton Pannekoek ou Otto Rühle. Ces théoriciens analysent l'URSS comme un capitalisme d'État avec une société de classe qui repose sur l'exploitation du prolétariat par la bureaucratie.
Le mouvement des conseils s'appuie sur les soviets et sur les structures d'auto-organisation du prolétariat. La séparation entre la politique et le social, avec le parti et le syndicat, est rejetée. La conscience de classe se forge dans la lutte et dans l'action directe, et non pas avec une avant-garde extérieure. Les grèves de masse théorisées par Rosa Luxemburg démontrent la capacité politique de la classe ouvrière. Cependant, les conseillistes français adoptent un posture spontanéiste qui rejette toute forme d'intervention. Au contraire, Rosa Luxemburg montre que la spontanéité révolutionnaire découle des luttes sociales impulsées par les syndicats malgré leurs limites bureaucratiques.
Un débat éclate entre André Prudhommeaux et Simone Weil. Le théoricien conseilliste estime que la spontanéité révolutionnaire peut resurgir pour bouleverser le cours de l'histoire. Au contraire, Simone Weil reste marquée par un pessimisme anthropologique. Les opprimés n'ont pas confiance dans leurs capacités d'auto-organisation. La philosophe indique que la division du travail débouche vers une culture de spécialistes. Les ouvriers peuvent également se contenter de leur sort et intérioriser un sentiment d'incompétence. L'autonomie commence donc à partir de la rupture avec le consentement.
Le mouvement ouvrier s'intègre dans la société capitaliste. Une bureaucratie syndicale se développe avec le droit du travail et le dialogue social. Les organisations ouvrières se moulent dans les institutions. Au contraire, les communistes de conseils insistent sur l'autonomie ouvrière. Cependant, dans un contexte de reflux des luttes sociales, leur sectarisme et leur refus de rejoindre des syndicats les éloigne des ouvriers combatifs. Ils privilégient le repli sectaire et l'exégèse théorique.
Néanmoins, pendant les soulèvements sociaux, des pratiques d'auto-organisation resurgissent. Pendant, la contestation des années 1968, les théories conseillistes fleurissent à nouveau. Dans un contexte de nouveaux soulèvements avec les Gilets jaunes en France, les pratiques d'action directe et d'auto-organisation se développent. Les communistes de conseils insistent sur la lutte dans la lutte pour conserver la maîtrise du mouvement face aux logiques de délégations et de centralisation.

Théorie et et pratique
L'historien Bruno David se penche de manière originale sur les communistes de conseils en France. Ce courant du mouvement ouvrier reste particulièrement précieux et actuel. Les communistes de conseils pointent les dérives réformistes et autoritaires de la social-démocratie et du stalinisme. La gauche germano-hollandaise se forge dans le fracas des révolutions en Russie et en Allemagne. Elle s'appuie sur les soviets et les conseils ouvriers pour penser la réorganisation de la société depuis la base. Cependant, après le reflux des luttes sociales, ce courant s'enferme dans la théorie.
Le courant incarné par Anton Pannekoek ou Karl Korsch propose de nombreux textes d'analyses qui dressent des bilans éclairants sur les révolutions russes et allemandes. Ils développent des critiques du marxisme-léninisme et des partis d'avant-garde qui prétendent guider les masses. Ils critiquent également l'encadrement des luttes sociales par les syndicats réformistes et les partis politiques. Néanmoins, la traduction de ce courant politique en France semble moins glorieuse. Le livre de Bruno David permet de comprendre l'impasse d'une théorie coupée de la pratique.
L'ultragauche française apparaît comme un assemblage hétéroclite de courants marginaux. La traduction des textes de Karl Korsch et de groupes de la gauche germano-hollandaise nourrit le courant conseilliste. Mais cette mouvance subit également l'influence d'immigrés italiens. Ces bordiguistes critiquent les impasses réformistes et unitaires de la IIIe Internationale. Mais ils restent attachés au marxisme-léninisme. Ils recherchent davantage la pureté doctrinale plutôt que l'intervention concrète dans les luttes sociales.
Surtout, le bordiguisme s'enferme dans la marginalité politique et entraîne les communistes de conseils dans l'impasse. La tentative de rassembler les opposants à la bolchevisation du Parti communiste échoue. L'ultragauche reste attachée à la pureté doctrinale et refuse de se rapprocher du courant syndicaliste révolutionnaire issu d'un héritage puissant en France. Des syndicats de base tentent d'impulser des luttes en marge des bureaucraties. Ces syndicats demeurent des contre-pouvoirs dans les entreprises et restent perçus comme des outils d'auto-défense de classe par les ouvriers.
Cependant, l'ultragauche rejette toute intervention dans les entreprises. Les communistes de conseils se gardent de toute impureté avant-gardiste ou bureaucratique. Leur approche dogmatique ne leur permet pas de distinguer un syndicalisme de terrain qui vise à s'organiser entre prolétaires face au patronat. Surtout, les militants d'ultragauche demeurent issus de milieux intellectuels. La lutte quotidienne pour les améliorations des conditions de travail ne les touche pas directement. Ce qui débouche vers leur marginalisation politique.
Néanmoins, les communistes de conseils subissent également un contexte social et politique difficile avec la montée du fascisme et l'emprise du stalinisme sur la classe ouvrière. Les communistes de conseils permettent de penser les soulèvements révolutionnaires. Mais ils semblent décalés dès que revient le quotidien de la lutte des classes. Pourtant, la spontanéité révolutionnaire découle des pratiques de luttes autonomes. C'est à partir des problèmes concrets du quotidien que se développent des pratiques d'action directe et d'auto-organisation.
Source : Bruno David, Intellectuels ouvriéristes. Les communistes de conseils en France 1927-1934, Presses universitaires de Provence, 2025
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Pour aller plus loin :
Bruno David, Introduction et annexes de l’étude : Intellectuels ouvriéristes. Les communistes des conseils en France, 1927-1934
Paul Boulland, Note de lecture publiée dans la revue Le Mouvement social N°293 (octobre-décembre 2025)
LE MILITANTISME bacille révolutionnaire des intellectuels ?, publié sur le site Le prolétariat universel le 9 décembre 2025
Philippe Bourrinet, Une expérience avortée : Vers le communisme de gauche allemand ? Du Réveil Communiste à L’Ouvrier Communiste, publié sur Archives Autonomies le 22 décembre 2013
Le Réveil Communiste (1927-1929), publié sur Archives Autonomies
Charles Jacquier, PRUDHOMMEAUX André, Jean, Eugène [dit Jean Cello, André Prunier] [Dictionnaire des anarchistes], publié sur le site du Maitron le 9 mars 2014
André Prudhommeaux (1902-1968), publié sur le site La Bataille socialiste
Articles d'André Prudhommeaux publiés dans Non Fides - Base de données anarchistes
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