Culture geek et néo-fascisme
Publié le 14 Mai 2026
Le milliardaire Elon Musk lance plusieurs saluts fascistes le 20 janvier 2025. Ce chef d'entreprise a pourtant baigné dans la culture geek avec les jeux de rôles, les comics, les jeux vidéo, Le Seigneur des Anneaux et Dune. Le geek se passionne pour les cultures de l'imaginaire, la science-fiction, les mangas, le fantastique, l'informatique et les jeux vidéo. Ces communautés apprécient l'imagination et la créativité, la curiosité intellectuelle, le débat et la connaissance. La tolérance et l'éloge de la différence sont valorisées.
C'est pourtant sur cette culture geek que s'appuie Elon Musk pour justifier son ralliement à l'idéologie néo-réactionnaire. Il incarne la manière donc une certaine extrême-droite qui parvient à récupérer les cultures geeks. Steve Bannon, ancien stratège de Donald Trump, s'adresse aux jeunes hommes et soutient les mouvements réactionnaires dans les jeux vidéo ou autour des super-héros. Fratelli d'Italia, parti néo-fasciste italien, s'est approprié Le Seigneur des Anneaux.
Les geeks ont désormais pris le pouvoir et dirigent les plus puissantes multinationales de la tech comme Mark Zuckerberg ou Peter Thiel. Il semble donc important de se pencher sur cette culture qui contribue à forger leur personnalité, leurs valeurs, leurs peurs, leurs rêves. Surtout, la culture geek influence également des centaines de millions de personnes à travers le monde. Les conflits qui traversent ces communautés ont des conséquences bien réelles et influent sur la vie politique occidentale. Le journaliste Damien Leloup propose un livre qui explore Le pouvoir des geeks.
Elon Musk fait régulièrement référence aux X-Men. Cette série de personnages de super-héros créés par Stan Lee apparaît comme une métaphore du combat pour les droits civiques aux États-Unis. Le professeur Xavier ouvre une école qui devient le refuge pour les mutants persécutés. Il s'apparente à la figure de Martin Luther King. Au contraire, Magnéto se méfie des méthodes pacifistes et s'apparente à Malcolm X. Stan Lee dénonce ouvertement l'intolérance et le racisme.
Mais Elon Musk semble surtout s'identifier au personnage de Batman. Tandis que la plupart des super-héros tentent de réparer des démocraties imparfaites, l'homme chauve-souris semble plus sombre et torturé. Dans les comics de Frank Miller, l'État semble impuissant et dépassé. C'est le justicier milliardaire qui doit rétablir l'ordre. Le réactionnaire Frank Miller s'immerge dans la face sombre de l'humanité avec un super-héros parfois aussi brutal et violent que les méchants qu'il prétend combattre.

Science-fiction
Elon Musk rêve de conquérir Mars en fan de science-fiction. Il ne cesse de lancer des références aux récits futuristes. Starship Trooper incarne l'ambivalence de la science-fiction. Le film de Paul Verhoeven demeure une parodie qui moque le virilisme militaire et ses dérives fascisantes. Mais son film a également été perçu au premier degré comme l'exaltation de la conquête de Mars par la force humaine.
Le patron de Tesla se réfère à Iain M. Banks et à son livre La Culture qui décrit une civilisation égalitaire et prospère sans masquer sa part d'ombre. Iain M. Banks est pourtant un militant socialiste et libertaire qui ne cesse de défendre les syndicats et les luttes sociales. Le milliardaire récupère également Le Guide du voyageur galactique de Douglas Adams. Ce livre apparaît comme une satire sur le pouvoir, la conquête et le colonialisme. Mais Elon Musk le prend au premier degré.
Le milliardaire libertarien ose également revendiquer 1984 de George Orwell. Ce récit dénonce pourtant la propagande et l'autoritarisme d'État. Musk y puise une simple apologie de la liberté d'expression pour mieux propager des discours racistes. C'est pourtant le Parti républicain qui applique les principes de Big Brother avec des livres retirés des bibliothèques, comme Dune ou La Servante écarlate, et autres formes de censures intellectuelles. Elon Musk se contente d'interpréter la science-fiction comme un projet grandiose dans lequel la fin justifie les moyens. L'avenir serait écrit par des hommes visionnaires qui ont le courage d'imposer leur plan. Même si la science-fiction considère que ces plans sont en réalité dangereux.
Elon Musk ne cesse de traquer le wokisme dans les jeux vidéos et surtout dans la saga Star Wars. Cet univers est devenu un objet politique sur lequel tout un chacun peut projeter ses convictions. L'Empire peut apparaître comme le spectre de l'URSS ou de l'Allemagne nazi. Il peut également illustrer l'impérialisme américain. Il est possible d'adopter une lecture marxiste, religieuse, néolibérale ou anarchiste de chacune de ces œuvres.
Georges Lucas écrit le scénario du premier film pour évoquer l'effondrement de la démocratie sur fond de guerre du Vietnam et de présidence Nixon. Mais ce sont surtout les droites américaines et britanniques qui ont utilisé l'univers de Star Wars. Avant Barack Obama, les gauches de gouvernement ont même tendance à mépriser la pop culture.

Fantasy
Le jeu de rôle Donjons & Dragons se développe dans la classe moyenne blanche américaine des années 1980. Les joueurs sont guidés dans une aventure scénarisée. Il dispose d'une carte de personnage fantastique avec ses forces et ses faiblesses. Il est possible d'incarner un elfe, un barbare ou un nécromancien. Ce jeu repose sur l'imagination mais aussi sur le jet de dés et le calcul de probabilités. Le jeu créé par Gary Gygax se veut inclusif mais attire surtout des jeunes hommes. Pourtant, ce loisir a été dénoncé comme immoral et dangereux par une droite chrétienne traditionnaliste qui fustige des personnages sataniques.
Elon Musk se déclare fan de la saga Le Seigneur des Anneaux. Il en puise une énergie qui lui donne le "devoir de sauver le monde". Pourtant, l'Anneau incarne la corruption maléfique du pouvoir. Le livre est rempli de figures que la soif de pouvoir fait basculer du mauvais côté. "Le Seigneur des Anneaux est une célébration du renoncement au pouvoir, dont le message est que la domination des autres est toujours une faute morale", résume Michael D.C. Drout. Au contraire, Elon Musk ne cesse de chercher le pouvoir. Dans toutes ses entreprises, il devient l'autorité suprême. Il vise à tout contrôler et à imposer ses choix. Il déteste la contradiction et méprise les procédures de décision collective.
Ensuite, le livre de Tolkien critique la technologie et l'industrialisation. Les forêts ancestrales et les paysages bucoliques sont détruits pour y implanter des manufactures d'armes. Malgré son humanisme et sa critique de la guerre, Tolkien demeure un catholique attaché aux valeurs traditionnelles. Le néo-fascisme italien qui a bercé Giorgia Meloni cultive les références à la "Communauté de l'Anneau". Depuis les années 1970, une partie de l'extrême-droite italienne se retrouve dans les valeurs, le folklore et la culture de Tolkien. Le vice-président américain J.D. Vance assure que le roman a contribué à sa formation politique. Le milliardaire Peter Thiel se réfère également à ce récit.
L'extrême droite puise dans cette fresque une opposition entre une diversité de races avec des humains, des orques, des elfes. Le Seigneur des Anneaux peut également être critiqué d'un point de vue féministe ou antiraciste. Néanmoins, une lecture marxiste se développe. Ce sont des simples prolétaires qui apparaissent comme les véritables héros. Ensuite, le Comté se libère de ses exploiteurs capitalistes à travers une révolte populaire. Tolkien puise dans les mythologies de l'Europe du Nord pour créer un récit universel qui peut subir diverses interprétations. Les héros triomphent face à un ennemi bien plus fort grâce à des valeurs de courage, d'amitié et de solidarité.

Pop culture et politique
Le livre de Damien Leloup adopte une lecture originale de la mouvance néo-réactionnaire. Il choisit de ne pas se pencher sur les textes théoriques de ce courant, avec l'incontournable Curtis Iarvin. Il ne creuse pas non plus du côté de la position sociale occupée par les patrons de la tech. Il élude également l'idéologie et la politique qui secouent l'Amérique de Trump. Le journaliste Damien Leloup adopte une démarche plus originale qui observe l'influence de la culture geek sur les idéologies et les imaginaires politiques.
La mouvance néo-réactionnaire ne s'appuie pas sur des textes ésotériques et sur une doctrine élaborée. Ces figures portent avant tout un imaginaire politique commun de la force, de la fierté virile, de l'écrasement des minorités. Cet imaginaire puise largement dans une culture geek qui cultive l'ambivalence. Certes, la créativité semble largement valorisée face à une société brutale. Néanmoins, les adeptes de cette culture geek demeurent des jeunes hommes issus des classes moyennes voire de la bourgeoisie.
Cette culture geek se déploie sur les forums et les réseaux sociaux entre jeunes hommes issus de la classe moyenne blanche. Les discours colportés véhiculent les clichés de jeunes asociaux qui tentent de démontrer leur force et leur virilité. Cet entre-soi socio-culturel n'incite pas forcément à l'ouverture sur le monde et à la diversité. Même si Damien Leloup montre également la créativité et l'ouverture de nombreuses communautés de fans.
Le livre de Damien Leloup pointe un aspect fondamental de la pop culture, et qui participe à son succès mondial. Comme les religions, les grandes œuvres de la pop culture restent traversées par diverses interprétations. Il est évidemment possible d'y puiser des valeurs réactionnaires de défense de l'ordre social et moral, de la famille traditionnelle et du travail. Mais ces récits glorifient également l'importance de la solidarité des opprimés à des puissances maléfiques. La liberté et la créativité contre les pouvoirs sont également valorisées.
Néanmoins, le livre de Damien Leloup élude une figure majeure de la culture américaine qui influence fortement l'idéologie libertarienne et la pop culture. La romancière Ayn Rand valorise la liberté des créateurs face à un pouvoir despotique et homogénéisateur. Cette démarche influence divers aspects de la pop culture. Mais son débouché politique glorifie les chefs d'entreprise face à la régulation de l'État et aux grèves ouvrières. Cet imaginaire cultive l'illusion de la réussite individuelle face aux multiples adversités. La solidarité et l'égalité sont alors dénigrées.
Mais Damien Leloup invite à s'opposer au néo-fascisme d'une manière originale. Il montre comment cette mouvance est parvenue à s'appuyer sur la puissance de la contre-culture. Il déplore en creux que la gauche ne parviennent pas à se saisir d'un imaginaire qui peut également porter les solidarités et les luttes collectives. La gauche demeure trop bourgeoise et élitiste. Ce courant ne cesse de mépriser la pop culture plutôt que d'en saisir la puissance fédératrice et mobilisatrice. Plutôt que de s'enliser dans la bataille culturelle, il semble plus pertinent de renouer avec un imaginaire qui nourrit les luttes sociales.
Source : Damien Leloup, Le pouvoir des geeks. Comment la contre-culture est devenue une arme politique, Les Arènes, 2026
Articles liés :
Fictions et imaginaires politiques
Les imaginaires de la science-fiction
Fantasy et imaginaire écologique
Pour aller plus loin :
Vidéo : Damien Leloup analyse comment la contre-culture geek est devenue une arme politique, diffusée sur TF1 le 16 janvier 2026
Vidéo : Raphaëlle Bacqué et Damien Leloup sont les invités de "Tout est politique", diffusée sur France Info le 7 février 2026
Radio : Quand l'extrême-droite instrumentalise la culture geek: interview de Damien Leloup, diffusée sur RTS le 13 janvier 2026
Radio : émissions avec Damien Leloup diffusées sur Radio France
Note de lecture publiée sur le site Les critiques de Yuyine
/image%2F0556198%2F20160103%2Fob_2682c5_rhum-express-pics.jpg)
