L'Amérique de Trump

Publié le 16 Avril 2026

L'Amérique de Trump
Les médias français s'indignent du spectacle trumpiste mais semblent moins fustiger la rhétorique d'extrême droite des politiciens hexagonaux. Pourtant l'Amérique de Trump apparaît comme un miroir pour la France actuelle. Les débats politiques alimentés par les médias se focalisent sur l'immigration, l'insécurité et les guerres culturelles. Néanmoins, les luttes sociales permettent d'ouvrir d'autres perspectives.

 

 

En 2016, une ex-star de la télé-réalité atterrit à la tête de la première puissance mondiale. Le patron d’extrême-droite lance la chasse aux immigrés, la guerre aux pauvres et choisit d’ignorer le dérèglement climatique. Mais le 45e président des États-Unis demeure apprécié par une partie importante de l’électorat américain malgré le putsch raté du 6 janvier 2021 et divers procès.

Par ailleurs, les partis d’extrême droite s’imposent dans de nombreux pays comme l’Argentine, le Brésil, le Salvador, la Hongrie ou l’Italie. En France, l’extrême droite monte en puissance. Le Rassemblement National (RN) peut remporter la prochaine élection présidentielle. Le débat médiatique et politique tourne autour de ses thèmes favoris : immigration, identité, insécurité, islam.

Les États-Unis exercent une influence politique disproportionnée dans le monde. Ensuite, la décomposition de la démocratie américaine et les nouvelles formes de résistance peuvent permettre de comprendre le contexte politique français. L’abandon des classes populaires par la gauche, les médias réactionnaires ou l’importance des « guerres culturelles » dans le débat public incitent à l’approche comparative.

Malgré les différences historiques, les deux pays se ressemblent par leur diversité et leur système politique. La grandeur de leurs mythes fondateurs leur empêche de voir les moments sombres de leurs histoires respectives. Le journaliste Cole Stangler se penche sur Le miroir américain.

 

 

             Le Miroir américain - 1

 

 

Victoire du trumpisme

 

La désindustrialisation frappe la région de la Rust Belt. La délocalisation des usines sidérurgiques concerne également plusieurs territoires en France. Ces régions sont laissées et l'abandon et sinistrées après la fermeture de l'usine. Dans les deux pays, les classes populaires de ces régions se tournent vers l'extrême droite. Ce sont surtout les personnes sans diplômes qui plébiscitent Trump et le RN. Néanmoins, la gauche française reste majoritaire chez les personnes avec les plus bas revenus.

Ce sont les politiques de la gauche au pouvoir qui l'ont amené à abandonner son électorat historique. Malgré ses promesses de campagne, le président Bill Clinton applique une politique néolibérale qui valorise le marché et le libre-échange. Clinton réforme les aides sociales pour limiter l'accès et réduire les allocations.

 

L'électorat de Trump s'appuie sur les classes populaires délaissées par la gauche. Mais la droite repose surtout sur une base sociale de petits patrons, de cadres et de managers. Ces groupes sociaux valorisent le travail et fustigent l'assistanat. Ils embrassent l'idéologie néolibérale et considèrent que leurs intérêts de classe épousent ceux du patronat. Trump peut également s'appuyer sur les chrétiens évangéliques qui soutiennent son projet de société conservateur, notamment l'opposition à l'avortement. Le poids des évangéliques ne cessent de croître dans le Parti républicain.

Le Grand Old Parti se focalise également sur l'immigration, associée à l'insécurité et qui serait la cause de tous les problèmes. A partir du XIXe siècle, de nouvelles générations d'immigrés tiennent un discours nativiste pour préserver leurs avantages relatifs face aux nouveaux arrivants. Donald Trump épouse cette tradition hostile aux immigrés et propose même de revenir sur le droit du sol. Le parti d'Eisenhower se délecte également des "guerres culturelles" avec ses combats autour de valeurs sociétales. Ses militants défendent la "civilisation occidentale" et s'opposent aux personnes transgenres.

 

 

                     

 

 

Conservatisme historique

 

La droite du Parti républicain demeure historiquement influente. Ce courant s'ancre dans la défense de l'esclavage et de la ségrégation. Ensuite, il s'oppose au New Deal et aux mesures sociales dans les années 1930. Ce courant resurgit avec l'anticommunisme du sénateur McCarthy, dont le style paranoïaque semble précurseur. Durant les années 1960, les candidatures de Barry Goldwater et de George Wallace s'adressent au Sud profond nostalgique de la ségrégation. Le président Nixon exalte également les valeurs traditionnelles. Dans les années 1980, Ronald Reagan s'appuie également sur cet électorat réactionnaire pour célébrer "les valeurs occidentales".

Pat Buchanan incarne cette mouvance. Le conseiller de Nixon, Reagan et Bush s'oppose à l'avortement, aux droits des homosexuels et défend les armes à feu. Les guerres culturelles permettent de mobiliser un électorat populaire et conservateur. "Et même si les républicains ne promettaient pas grand chose de concret pour améliorer le quotidien de millions d'Américains modestes, ils pouvaient au moins se positionner en défenseurs de leurs valeurs", observe Cole Stangler. Les guerres culturelles animent le clivage politique dans un contexte de consensus économique.

La présidence de George W. Bush révèle déjà une faillite démocratique. Son idéologie repose sur le discours évangélique. Surtout, le 11 septembre 2001 marque un tournant. Le Patriot Act limite les libertés publiques et renforce les pouvoirs du renseignement. L'administration Bush autorise la torture. La guerre en Irak bafoue le droit international. Néanmoins, George W. Bush est réélu en 2004.

 

En 2009, Obama arrive au pouvoir. Les militants républicains sont déjà radicalisés. Ils lancent le Tea Party dont le discours nationaliste oppose les "patriotes" aux élites. Un basculement s'opère au Congrès. Les républicains modérés sont en voie de disparition. Donald Trump reprend le discours de sa base militante républicaine radicalisée. Il insiste sur l'immigration comme problème pour les finances publiques et pour la société américaine.

En France, les attentes à l'égard de l'État semblent plus importantes. Néanmoins, les maires d'extrême droite ravivent les guerres culturelles avec leurs crèches de Noël. Ils mobilisent un électorat populaire attaché aux valeurs traditionnelles. Face au déclassement social, l'immigration est perçue comme une concurrence. Même si l'extrême droite réalise ses meilleurs scores dans les zones rurales sans immigrés. Cet électorat se méfie des promesses sociales d'une gauche qui a largement déçu. Surtout, l'électorat rural rejette les valeurs progressistes qui s'opposent aux discriminations.

 

 

       L’ex-présentateur vedette de Fox News Tucker Carlson, le 17 novembre 2022, en Floride.

 

 

Propagande médiatique

 

Le nombre de journalistes ne cesse de diminuer, mais les sources d'information se multiplient. Les médias exercent une influence importante dans une société atomisée avec des individus isolés face à leurs écrans. La télévision demeure le média le plus important pour la population âgée. C News semble s'inspirer du modèle Fox News. Les deux chaînes de télévision influencent les débats et les priorités des électeurs et des élus de droite. Elles brouillent les frontières entre acteurs politiques et acteurs médiatiques. Surtout, elles cultivent un style populiste qui attire des millions de téléspectateurs.

Fox News est lancée en 1996. Le directeur de la chaîne Roger Ailes valorise le style populiste. Il oppose le peuple américain aux élites bien-pensantes. Fox News ne cesse de ressasser les thèmes fétiches de la droite américaine : l'insécurité, l'immigration ou la dette publique. Mais les éditorialistes ne cessent de critiquer les médias plus prestigieux taxés de snobisme et de mépris pour les "gens ordinaires". Ils fustigent une gauche accusée d'abandonner le peuple américain.

 

C News reprend cette posture. L'animateur Pascal Praud prétend incarner "les Français" malgré son salaire de millionnaire. Il fustige France Inter dont les émissions de gauche seraient coupées du peuple alors que leurs audiences dépassent celles des radios commerciales. Les débats adoptent un ton décontracté. La télévision remplace l'ambiance des discours de bistrot et compense un manque de sociabilité.

Fox News est considérée comme un adversaire politique par le président Obama. La chaîne apparaît comme une officine de propagande conservatrice. En revanche, C News bénéficie de la bienveillance des députés macronistes qui ne refusent pas les invitations. Ces politiciens peuvent ainsi bénéficier d'une importante exposition médiatique sur la principale chaîne d'information en continue. Ces députés collaborent ainsi avec le média d'extrême droite dont ils deviennent la caution de pseudo-pluralisme. Emmanuel Macron s'attache à entretenir des liens de proximité avec Pascal Praud et avec Vincent Bolloré. Même si le patron de C News privilégie ouvertement une alliance de la droite libérale et de l'extrême droite.

 

 

        Zohran Mamdani (au centre), entouré de Bernie Sanders et d’Alexandria Ocasio-Cortez, lors d’un meeting avant les élections municipales, à New York, le 26 octobre 2025.

 

 

Nouvelle gauche

 

L'élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York incarne une nouvelle gauche. Les Socialistes démocratiques d'Amérique (DSA) revendiquent leurs idées anticapitalistes, en rupture avec la frilosité social-libérale des démocrates traditionnels. DSA s'implante dans de nombreuses villes et s'appuient sur plusieurs élus à New York. Leur socialisme demeure relié aux préoccupations concrètes de la vie quotidienne. Dans le Queens, les guerres culturelles semblent lointaines. Les questions de salaire et de logement prédominent. Mais le quartier d'Astoria brasse également une importante diversité. Malgré des origines différentes, les habitants sont rassemblés par des valeurs communes et des intérêts partagés.

Une nouvelle génération de responsables politiques démocrates émerge dans le sillage de Bernie Sanders et d'Alexandria Oscasio-Cortez. Ils ont tourné la page de l'ère Clinton et Obama. Ces démocrates revendiquent la mise en place d'un véritable État social pour redistribuer les richesses et assurer l'accès aux soins. Ils préconisent un Green New Deal, avec des investissements publics massifs pour combattre le réchauffement climatique. Mais la débâcle de Kamala Harris interroge la stratégie de la gauche. Comme en France, ces partis réalisent leurs meilleurs scores dans les grandes villes. Leur électorat se compose des classes populaires urbaines mais surtout des classes moyennes diplômés et des riches.

Bernie Sanders apparaît comme un social-démocrate modéré. Il propose des réformes sociales, inspirées du New Deal des années 1930. Cependant, le candidat à la primaire démocrate s'appuie sur les clivages de classe. Il insiste sur l'importance des conditions de travail dans la vie quotidienne. Il s'adresse aux salariés précaires oubliés du débat public. Il cible une économie qui ne défend pas leurs intérêts mais ceux de la "classe des milliardaires". Néanmoins, Bernie Sanders se rallie à Joe Biden et influence son programme. En 2021, le nouveau président démocrate lance un important plan de relance économique. Mais les aides sociales temporaires s'évaporent l'année suivante. Ensuite, les campagnes électorales reposent sur le financement des donateurs. Les riches peuvent ainsi influencer les programmes des partis politiques.

 

 

        Le syndicaliste Christian Smalls et le sénateur démocrate du Vermont Bernie Sanders (à sa gauche) devant un centre logistique d’Amazon à Staten Island, le 24 avril 2022.

 

 

Renouveau syndical

 

Des syndicats parviennent à se développer à Starbuck. Dans cette multinationale, les salariés sont jeunes et précaires. Ils tentent de s'organiser pour améliorer leurs conditions de travail. Face à un système médiatique et politique verrouillé, les salariés n'ont pas d'autre choix que de s'organiser par eux-mêmes. Après une longue période de déclin, le syndicalisme américain amorce une renaissance. Il peut permettre de retisser des liens entre salariés isolés et atomisés. Le syndicalisme peut également permettre d'améliorer les conditions de travail et de redistribuer les richesses. Des campagnes de syndicalisation victorieuses s'imposent dans des entreprises puissantes comme Amazon ou Volkswagen. Les syndicats se développent également dans le commerce et la grande distribution. De puissantes grèves éclatent à Hollywood, dans l'automobile, chez Boeing ou chez les dockers.

Les salariés américains doivent se syndiquer pour bénéficier de protection contre les licenciements ou de congés payés. La négociation à l'échelle de l'entreprise prime sur le droit du travail. L'importance du taux de syndicalisation permet aux américains d'améliorer leurs conditions de vie à partir des années 1950. Les salariés des entreprises avec des gros syndicats bénéficient d'importants avantages. Les salariés des autres entreprises bénéficient également de quelques avantages car le patronat ne souhaite pas voir émerger un syndicat. Cependant, Ronald Reagan brise ce modèle. Une grève des contrôleurs aériens débouche vers de nombreux licenciements. Les bastions syndicaux subissent ensuite des vagues de licenciements. Un sentiment d'impuissance se dégage pour les militants syndicaux.

Le renouveau du syndicalisme peut permettre à la gauche de s'ancrer davantage dans les préoccupations quotidiennes de la population. Les militants démocrates demeurent souvent des cadres et des avocats qui bénéficient d'un important confort de vie. Dans le contexte d'une gauche largement discréditée, le syndicalisme demeure le principal rempart face à l'extrême droite. Ces organisations parviennent à fédérer les classes populaires autour d'un discours alternatif. Les syndicats peuvent également dépasser les clivages ethniques et religieux pour permettre d'arracher des avantages. Le syndicalisme démontre surtout l'efficacité de l'action collective. Face à la crise des années 1930 ou dans le mouvement pour les droits civiques, les luttes sociales ont joué un rôle décisif.

 

 

Indignation et organisation à Minneapolis : chronique d'un soulèvement historique

 

 

Analyse comparative

 

Le journaliste Cole Stangler propose un livre éclairant sur la situation politique et sociale aux États-Unis. Il permet de sortir de l'effet de sidération et de fascination médiatique pour le personnage de Trump afin d'ausculter les tensions et les contradictions qui traversent la société américaine. Cole Stangler ne s'appuie pas sur des sondages ou sur des politologues frelatés mais sur de véritables reportages. Le journaliste rencontre les électeurs trumpistes, mais également les diverses composantes de la société américaine. Le reportage, à travers le récit et l'incarnation, permet de mieux saisir l'Amérique de Trump mais aussi ses résistances.

Cole Stangler s'appuie également sur une approche comparatiste. La France et les États-Unis sont deux pays qui ont dominé le monde à partir de leurs valeurs universalistes. La société française semble imiter le monde transatlantique avec un temps de décalage. Le livre de Cole Stangler permet de comprendre la victoire du trumpisme, mais aussi la montée de l'extrême droite en France. L'abandon des classes populaires par la gauche demeure le carburant de la mouvance néo-réactionnaire. Néanmoins, le journaliste pointe également les divergences entre les deux histoires nationales. Le poids de la religion et de l'idéologie conservatrice demeure particulièrement pesant aux États-Unis. L'importance de l'État social semble distinguer la France.

 

Cole Stangler explore les régions conservatrices du Sud profond. Mais il traverse également les bastions de la résistance au trumpisme. La ville de New York avec son maire et ses élus issus des mouvances anticapitalistes incarne désormais l'opposition au pouvoir. Mais Cole Stangler ne se focalise pas sur les tambouilles électorales. Il ne se fait aucune illusion sur le retour à la Maison Blanche d'une gauche authentique. Le système médiatique et politique demeure verrouillé. Les candidats doivent s'appuyer sur la haute-bourgeoisie pour financer leur campagne. Surtout, le vote repose sur les fractions les plus âgées et intégrées de la population. La mobilisation des abstentionnistes demeure une illusion mortifère.

En revanche, Cole Stangler souligne l'importance des luttes sociales. Le mouvement Black Live Matter et les révoltes de 2020 ont favorisé une politisation de la jeunesse et d'une partie importante de la population. Le syndicalisme de base se renouvelle avec des conflits sociaux qui éclatent au sein de puissantes multinationales. La précarisation de la jeunesse alimente une résurgence de la lutte des classes. Cette démarche ne s'appuie pas sur la gauche et sur l'État. Au contraire, ce sont les pratiques d'auto-organisation et l'action directe qui peuvent permettre d'améliorer les conditions de vie et de travail. Ces nouvelles pratiques et solidarités se diffusent et peuvent annoncer de nouveaux soulèvements, comme à Minneapolis. Les grèves et les blocages peuvent ouvrir des perspectives alternatives.

 

 

Source : Cole Stangler, Le miroir américain. Enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, Les Arènes, 2025

 

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Vidéo : Cole Stangler - Le miroir américain, diffusé sur le site de la librairie Mollat le 30 mai 2025

Vidéo : “Le miroir Américain”, une enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, diffusée sur Radio Judaica le 6 mai 2025

Vidéo : Cole Stangler : la politique française est-elle en train de s’américaniser ?, diffusée sur TF1 le 8 mai 2025

Vidéo : Le Trumpisme peut-il s’importer en France ? Le débat du 7/10, diffusée sur France Inter le 20 mai 2025

Note de lecture publiée dans la revue Études numéro 4329 de Septembre 2025

Cole Stangler, Le renouveau du syndicalisme bouleverse le monde du travail américain, publié sur le site Slate le 16 novembre 2022

Articles de Cole Stangler publiés sur le site Basta 

Publié dans #Actualité et luttes

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