Les révolutions de notre temps
Publié le 12 Mars 2026
« Le peuple veut la chute du régime » devient le slogan qui circule dans différents pays du monde. Depuis les révoltes de 2011, un nouveau cycle de lutte semble s’amorcer. La conflictualité sociale bouscule le consensus autoritaire et libéral. Une nouvelle vague de soulèvements éclate en 2019. Depuis, plusieurs pays sont également secoués par des contestations sociales. Durant l’automne 2025, la révolte de la Génération Z secoue également le Népal, l’Indonésie, le Maroc ou Madagascar. Il semble indispensable d’observer les nouvelles pratiques de lutte et d’interroger les limites de ces soulèvements.
La Cantine Syrienne regroupe à Paris des exilés qui proviennent de différents pays du monde. Cet espace permet de sortir de l’isolement. Des banquets, des fêtes et des discussions permettent des échanges d’expériences. Durant l’été 2023, des personnes venues de différentes géographies amorcent un texte collectif à partir de leur participation aux soulèvements de notre temps. Différentes versions du texte sont discutées et modifiées à travers l’expression de critiques et d’analyses. Les lunettes idéologiques et les grilles de lecture géopolitique pour plateaux de télévision sont abandonnées pour rencontrer des corps en lutte. Ce texte débouche sur le livre du collectif Les Peuples Veulent sur les Révolutions de notre temps.

Internationale de la base
Le monde semble frappé par la catastrophe écologique et sanitaire, la crise du capitalisme et la misère. Mais les populations refusent la résignation et le fatalisme face à l’effondrement. De puissants soulèvements changent le cours de l’histoire. « Nous pourrions nous souvenir que, au milieu de cet atmosphère de fin de civilisation, les foules du monde ont refusé le fatalisme. Que des gouvernements, des régimes et quelques têtes sont tombées. Nous pourrions retenir de ce début du siècle que les peuples sont revenus frapper à la porte de l’histoire », souligne le collectif Les Peuples Veulent. Des commissariats sont incendiés, des bâtiments publics sont attaqués, des barricades se dressent, des banques sont prises d’assaut.
La violence de l’insurrection vient répondre à celle de l’humiliation. « Celles et ceux d’entre nous qui ont vécu le saccage des arcs de triomphe, l’envahissement des piscines présidentielles, les danses enragées se répondant par-delà des frontières se souviennent de la colère. De la colère mais aussi de la beauté libérée défiant le règne de la tristesse », observe le collectif Les Peuples Veulent. Ces révoltes sont rythmées par des slogans sur les murs, des traits d’humour, des chants, des messages d’amour. La révolte permet de retrouver la dignité.
Un véritable combat transnational se dessine. Des liaisons se tissent entre les exilés pour sortir de l’isolement. Cependant, ces groupes refusent les prétentions des partis de gauche. « Si les avant-gardes d’un autre temps prétendaient marcher un pas en avant des masses, nous savons que nous marchons un pas en arrière des soulèvements populaires des dernières décennies », confie le collectif Les Peuples Veulent.
La solidarité internationale semble déterminante. Les différentes révoltes doivent s’appuyer sur des États étrangers pour perdurer. Ils subissent donc des instrumentalisations politiques au service d’intérêts étatiques. Les ONG s’inscrivent dans un financement paternaliste. La solidarité ouvrière du XIXe siècle permet d’alimenter des caisses de grève au-delà des frontières, sans reposer sur la charité ou le paternalisme. Au contraire, l’internationalisme doit se construire à la base. L’entraide s’incarne dans l’action. Bloquer une usine d'armes ou attaquer une multinationale permet d’agir localement dans une perspective internationaliste.
La Palestine demeure un enjeu central en raison de la solidarité internationale développée. Les victoires historiques contre le colonialisme en Algérie, au Vietnam ou en Irlande reposent sur une importante solidarité internationale. « Nos territoires sont imbriqués dans des logiques de production transnationales. Toute la puissance d’une proposition politique locale repose aujourd’hui sur sa capacité à se penser comme faisant partie d’un maillage planétaire de résistances et de soulèvements », souligne le collectif Les Peuples Veulent.
Soulèvements
Les soulèvements deviennent puissants lorsque les marges rencontrent les dissidences du centre. En France, les Gilets jaunes ou les révoltes des banlieues n’ont pas été soutenus par les syndicats. En Iran, des soulèvements concernent les classes moyennes déclassées tandis que d’autres mobilisent uniquement les classes populaires. Seule la révolte de 2022 permet de réunir ces différentes composantes. Les soulèvements parviennent alors à briser les fractionnements racistes ou corporatistes des sociétés.
Les pratiques parviennent à cimenter cette unité bien plus que les idéologies, les programmes ou les revendications. « Plus que des visions du changement ou des convictions idéologiques, ce sont le partage des expériences vécues depuis les marges, les pratiques insurrectionnelles, la résistance face à la répression et l’organisation et l’organisation de la survie immédiate qui permettent l’unité », indique le collectif Les Peuples Veulent. Même si les régimes cherchent à diviser et à briser la cohésion née de la révolte. Cette unité doit donc perdurer au-delà de l’acmé du soulèvement.
Les soulèvements sont parvenus à faire chuter des régimes et des gouvernements. Cependant, ces mouvements ne permettent pas d’empêcher le retour à l’ordre établi ou l’arrivée du pire. Remplacer un gouvernement ou une Constitution ne remet pas en cause les fondements du pouvoir. Le choc de la victoire débouche vers la paralysie. Les politiciens, les islamistes, les militaires se pressent de négocier « l’issue politique » du mouvement et donc la fin de la révolte. Au Chili en 2019, c’est même l’extrême gauche qui négocie avec les partis au pouvoir un processus constituant pour briser la révolte.
« Politicien.es et bourgeoi.es, de droite comme de gauche, préfèreront toujours accepter un changement cosmétique et quelques concessions pour conjurer l’avènement d’une révolution qui menacerait réellement leur pouvoir et leurs richesses. Pour empêcher une révolution profonde », observe le collectif Les Peuples Veulent. Les soulèvements apparaissent comme un saut vers l’inconnu, avec la crainte de la pénurie voire d’une agression militaire étrangère. La période des insurrections guidée par le socialisme semble révolue. Les révoltes se retrouvent sans carte ni boussole.
Pourtant, de nouvelles formes d’organisation émergent au cœur de ces mouvements. Des occupations de place, des conseils de quartier, des cantines, des ronds-points, des assemblées territoriales se développent. Ces expériences permettent d’organiser l’offensive en même temps que la vie quotidienne du soulèvement. En Syrie, des territoires parviennent à chasser la présence du régime. Les insurgés parviennent à auto-administrer des moulins, des hôpitaux, des centrales électriques, des villes entières.
« La démonstration en actes que, même sous les bombes et pendant les sièges, coupé du monde, faisant face à une impitoyable répression, le peuple était capable de prendre les choses en main », rappelle le collectif Les Peuples Veulent. Au Soudan, des comités de résistance se développent. Dans d’autres pays, des formes de pouvoir populaire émergent, mais sans préfigurer un futur révolutionnaire possible. Néanmoins, ces structures de base s’inscrivent dans la filiation des soviets et des pratiques d’auto-organisation qui traversent l’histoire.

Perspectives révolutionnaires
Le collectif Les Peuples Veulent propose un manifeste qui tranche avec la littérature politique dominante. Ce texte reste porté par le souffle révolutionnaire des vagues soulèvements qui secouent notre temps. Ce livre permet de sortir de la morosité d’une gauche française engluée dans la défaite et la marginalité. La gauchosphère des partis, des syndicats et des médias sociaux semble au contraire résignée et patauge dans les carcans institutionnels incarnés par le groupuscule LFI.
Le collectif Les Peuples Veulent tranche également avec les pseudos analyses géopolitiques qui se réduisent à des personnages de chefs d’État déconnectés des réalités sociales. Selon cette approche médiatique, la politique internationale se joue uniquement dans les ambassades et les palais présidentiels. La gauche décoloniale se prononce contre le camp de l’occident pour mieux se ranger derrière les dictatures exotiques sous tutelle chinoise qui composent le sobriquet grotesque de « l’Axe de la Résistance ». Inversement, la mouvance atlantiste se range derrière l’Union européenne et l’OTAN désormais démonétisés.
En réalité, derrière ses blocs diplomatiques se rangent des États autoritaires qui oppriment leurs peuples. La lutte des classes et l’internationalisme restent les seules grilles d’analyses pertinentes. Il n’y a aucun « camp » ni régime à défendre. Mais uniquement des soulèvements contre des pouvoirs autoritaires. Dans tous les pays de la planète, les exploités se soulèvent contre leurs exploiteurs. Les prolétaires affrontent les forces de police. Les grèves éclatent face au despotisme patronal.
Des pratiques d’auto-organisation émergent en dehors des partis de gauche. Les militants politiques restent marginalisés et ne participent pas à ces révoltes spontanées. Ces soulèvements ne reposent pas sur des revendications précises, des programmes politiques et des idéologies folkloriques. Ces révoltes se déclenchent dans des contextes de misère sociale après des évènements comme un crime policier ou une humiliation de trop. Si l’absence de revendication permet d’éviter la canalisation des soulèvements dans des carcans réformistes et institutionnels, l’absence de perspective politique demeure une limite incontournable.
Le collectif Les Peuples Veulent évoque cette faiblesse des mouvements. En revanche, l’analyse de classe reste éludée. Ces soulèvements reposent sur diverses catégories sociales qui développent des pratiques de lutte différentes. La classe moyenne éduquée semble la plus largement médiatisée. C’est cette catégorie sociale qui insiste sur la démocratie, la création d’une nouvelle constitution pour favoriser son intégration dans les sphères du pouvoir.
En revanche, le prolétariat demeure la classe majoritaire. Ce groupe social s’impose par la multiplication de grèves et attaque les inégalités sociales. Les révoltes échouent en raison d’une recomposition des régimes autour des classes moyennes et de la petite bourgeoisie pour éviter de remettre en cause l’ordre capitaliste. Les pratiques d’auto-organisation, les occupations d’entreprise et les comités de quartiers demeurent trop rares et trop faibles pour envisager la réorganisation de la production depuis la base. Néanmoins, il reste évident que des perspectives politiques nouvelles ne peuvent surgir que de la multiplication de ces structures de base.
Source : Les Peuples Veulent, Révolutions de notre temps. Manifeste internationaliste, La Découverte, 2025
Manifeste publié sur le site Les Peuples Veulent
Pour aller plus loin :
Les révolutions arabes depuis 2011
Nouvelles révoltes et classes moyennes
Nouvelle vague mondiale de soulèvements
Pour aller plus loin :
Vidéo : David Dufresne, 10 septembre en France, gronde sur la planète: on fait quoi ?, diffusé sur le site Au Poste le 28 août 2025
Vidéo : La vidéo du lancement du manifeste, diffusé sur le site The Peoples Want le 17 mai 2025
Radio : Révolutions de notre temps : Lancement du manifeste Les Peuples Veulent, diffusée par l'émission Avis de Tempête
Radio : Les peuples veulent : une émission de Mayday, diffusée sur Radio Canut le 3 décembre 2025
Radio : Violette Voldoire, Le nouvel internationalisme : faire entendre la voix des peuples, diffusée sur Radio Parleur le 9 décembre 2022
Les Peuples Veulent : « Un internationalisme par le bas », publié sur le site Ballast le 7 septembre 2025
Les fiches de lecture de la commission Médiathèque " Révolutions de notre temps ", publié sur le site Mille Babords le 20 juillet 2025
Vivian Petit, « Les Peuples Veulent » : un internationalisme par en bas, publié sur le site Revue Commune le 24 juin 2025
Emmanuel Daniel, Révolutions de notre temps, publié sur le site du magazine Socialter le 9 juillet 2025
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