Parole ouvrière et luttes sociales
Publié le 5 Mars 2026
Alessandro Portelli demeure un des plus grands praticiens de l’histoire orale et des mondes ouvriers. Il privilégie une approche qui dépasse les disciplines académiques. Diplômé en droit, il enseigne la littérature et la culture américaine à la Sapienza, à Rome. Il se passionne pour la chanson contestataire et le répertoire de Woody Guthrie. En 1972, il fonde le cercle Gianni Bosio pour la mémoire et la connaissance des cultures populaires. Il continue d’y déposer des archives orales. Il multiplie les entretiens pour se plonger dans les pratiques, les traditions et la mémoire de la culture populaire.
Alessandro Portelli apparaît surtout comme un praticien de l’histoire avant de la théoriser. Mais sa démarche permet de fonder l’histoire orale. Il contribue ainsi à renouveler l'historiographie contemporaine. Il arpente un territoire pour y interroger une foule de témoins. Il confronte ces récits à une documentation plus classique (archives, littérature scientifique ou presse). Mais l’historien ne se place pas en surplomb de ses interlocuteurs. Il privilégie l’écoute et la relance.
Alessandro Portelli grandit dans la ville industrielle de Ternie. Il se passionne pour les chansons populaires, les récits de résistance antifasciste et de luttes ouvrières. Le quotidien est rythmé par les grèves mais aussi par l’équipe de football. Ses recherches sont publiées grâce à Carlo Ginzburg. Elles permettent de souligner la place qu’occupe le monde du travail dans la micro-histoire qui s’invente dans les années 1980. La somme d’Alessandro Portelli est enfin traduite sous le titre Prendre la parole.

Culture ouvrière à Terni
La ville industrielle de Terni est frappée par deux vagues de licenciements : 500 personnes en 1948 et jusqu’à 3000 en 1952-1953. La taylorisation impose le chronomètre et l’augmentation des cadences. Les ouvriers sont mis en compétition pour être plus performants. Le syndicat de la CGIL valorise également la compétition à travers des concours et des compétitions sportives. « La compétition et le sport apparaissent donc comme des signifiants capables de simuler simultanément des sphères de sens opposé : le contrôle social et patronal, d’une part ; l’affirmation des besoins et de valorisation individuelle et identitaire des travailleurs de l’autre », observe Alessandro Portelli.
La sociabilité ouvrière repose sur la pétanque et le bistrot. Mais l’esprit de compétition reste également alimenté par la chasse et le sport. Ces activités collectives permettent de démontrer les qualités ouvrières de force et d’adresse. Les victoires des sportifs locaux permettent de renforcer la fierté de la ville avec son identité rouge et ouvrière. L’équipe de foot devient centrale. Le mouvement ultra se développe dans les années 1980. L’animation dans les stades remplace l’engagement politique et les luttes sociales pour les jeunes prolétaires. Les graffitis sur les murs, les fumigènes et envahissements de stades remplacent la protestation politique.
Les cultures populaires restent traversées par des contradictions et ne se réduisent pas à une banale culture de masse. La performance individuelle et la solidarité cohabitent. Le sport et le travail s’apparentent à des concours de productivité mais peuvent également permettre de cultiver la solidarité. « Le travail entendu comme devoir, comme identité, comme épanouissement coexiste avec le refus du travail, de sa pénibilité, de sa nocivité et des rapports de production », souligne Alessandro Portelli. Le sport exprime une fierté ouvrière, mais il incarne également le chauvinisme et le nationalisme.
En 2004, l’industrie sidérurgique de Terni est frappée par une nouvelle vague de licenciements. En 1953, les ouvriers dressent des barricades et affrontent la police. En 2004, les grévistes occupent l’autoroute à Orte et coupent l’Italie. La liquidation des aciéries attaque l’unité des travailleurs mais aussi de la ville. Au cours d’une journée de grève générale, 30 000 personnes manifestent.
En 1953, l’usine appartient à une entreprise italienne à capitaux publics. L’affrontement est clairement un conflit politique et un conflit de classe. En 2004, l’usine appartient à la multinationale allemande ThyssenKrupp. Un front uni se constitue avec le gouvernement Berlusconi pour défendre les intérêts nationaux. Les privatisations et la politique de désindustrialisation sont moins mis en cause que l’Allemagne, grand rival footballistique de l’Italie. Les jeunes ouvriers sont également des supporters portés par la culture ultra.
Les conflits sociaux évoluent. Dans les années 1950, le langage de classe prédomine, porté par les syndicats et le Parti communiste. Les ouvriers affrontent directement le patronat. Dans les années 2000, les centres de décisions semblent plus diffus et moins locaux. Ce qui efface le clivage de classe et valorise le nationalisme. Surtout, dans les années 1950, la lutte contre les licenciements n’est pas uniquement défensive. La classe ouvrière porte également une perspective de transformation sociale. ThyssenKrupp renonce au plan de licenciement mais diminue les effectifs avec le non-remplacement des départs à la retraite.

Conflits sociaux
En 1931 éclate une lutte à Evarts, dans le comté d’Harlan. Dans le contexte de la Grande Dépression, le patronat de l’industrie minière annonce une baisse de salaires de 10%. Le 1er mars, un rassemblement regroupe plus de 2000 mineurs. Le lendemain, plusieurs entreprises de Harlan licencient des membres du syndicat. Les mineurs licenciés et expulsés s’installent à Evarts, une des villes autonomes du comté qui n'appartient pas à une compagnie minière. Une fusillade éclate le 5 mai 1931 à Evarts. Des mineurs sont accusés d’avoir tendu une embuscade à la police. 43 mineurs sont condamnés à des peines de prison de 5 à 10 ans. La garde nationale occupe Harlan jusqu’à ce que la grève soit totalement écrasée.
En 1941, une puissante grève de mineurs éclate à Harlan. Le 2 avril 1941, plusieurs syndicalistes sont assassinés dans la fusillade de Crummies. Cependant, cet événement ne reste pas dans les mémoires. Il apparaît comme la répétition d’une tragédie antérieure. Surtout, ce massacre surgit dans un autre contexte. En 1931, dans le contexte de la Grande Dépression, les intellectuels et politiciens de gauche sont particulièrement mobilisés. Le conflit devient un événement national qui illustre la crise économique. En 1941, la lutte des mineurs s’inscrit dans un contexte de réconciliation nationale avec la gauche au pouvoir incarnée par Roosevelt. Les historiens n’évoquent pas l’épisode le plus tragique de 1941. En revanche, les témoignages se penchent sur ce moment plus récent et présent dans les mémoires.
Le procès du 7 Aprile attaque l’autonomie italienne. L’accusation relie les diverses pratiques de lutte, du piquet de grève à l’assassinat, comme du terrorisme. Les juges visent particulièrement Potere Operaïo comme organisation motrice du mouvement autonome. Les écrits de Toni Negri sont particulièrement scrutés comme ayant influencé les Brigades rouges. Le triomphalisme de ses textes et des tracts de Potere Operaïo sont pris au sérieux. L’usine de la Mirafiori apparaît alors totalement sous le contrôle implacable des ouvriers. Même si des témoignages relativisent cette version.
Le juge Calogero adopte une approche idéaliste et complotiste de l’histoire qui donne une importance centrale aux débats qui traverse les groupuscules. Les orientations de Potere Operaïo sont alors censées déterminer le cours de la lutte des classes et la radicalisation du mouvement ouvrier. Comme dans les procédures anti-mafia, l’accusation s’appuie sur la parole des repentis. Mais leurs témoignages respirent le ressentiment à l’égard des dirigeants, surtout lorsqu’ils se sentent exclus de la direction de leur ancienne organisation. Surtout, les repentis doivent confirmer les accusations des juges pour atténuer leur peine.
Le 6 décembre 1989, la faculté de Lettres de Palerme est occupée contre un projet de réforme de l’Université. Ce mouvement de la Panthère s’étend à toute l’Italie. La jeunesse refuse la compétitivité et la performance glorifiée dans les années 1980. Cette contestation ne s’appuie plus sur les références idéologiques et historiques. Elle s’appuie davantage sur les nouvelles musiques comme le punk et le hip hop qui expriment la révolte de la jeunesse face au conformisme marchand.
La population étudiante évolue et ne se réduit pas à la petite bourgeoisie culturelle des grandes villes. Des étudiantes proviennent de zones rurales. Ensuite, les universités s’ouvrent aux étudiants étrangers. Cependant, la vie étudiante semble marquée davantage par la solitude et l’isolement, avec l’objectif de faire une carrière après les études. Néanmoins, l’occupation favorise les rencontres et les solidarités.

Mémoire ouvrière
Le livre d’Alessandro Portelli permet d’entrevoir l’ampleur de ses recherches. Cette importante compilation de textes permet de souligner l’importance de cette démarche historique. En bon universitaire, Xavier Vigna insiste sur les aspects méthodologiques dont il pointe l’originalité. Alessandro Portelli se situe à la croisée de l’histoire orale, de l’histoire sociale et même de l’histoire culturelle.
Sa démarche demeure fondatrice pour l’histoire orale. Il invente une nouvelle méthode historique qui ne se réduit plus à s’enfermer dans la lecture compulsive des archives. Alessandro Portelli s’appuie également sur les témoignages d’acteurs recueillis au cours d’entretien. L’universitaire croise évidemment cette parole avec diverses sources écrites. Cependant, Alessandro Portelli accorde une importance décisive à la parole ouvrière. Cette dimension offre un autre point de vue que celui livré par les archives policières. C’est une parole qui exprime un point de vue de classe.
Ensuite, ces témoignages permettent également d’interroger la relation entre l’histoire et la mémoire. La lecture historique des manuels scolaires et des journaux n’est pas toujours conforme à celle vécue directement par les acteurs eux-mêmes. Des épisodes historiques semblent lointains tandis que des moments plus récents imprègnent toujours les mémoires. Surtout, l’histoire reste une matière vivante qui alimente la réflexion pour comprendre l’évolution des sociétés. La mémoire des luttes nourrit les révoltes actuelles.
Alessandro Portelli n’hésite pas à appliquer sa méthode sur des événements contemporains comme les contestations de la jeunesse et le mouvement contre le G8 à Gênes en juillet 2001. Les témoignages de manifestants tranchent avec le discours médiatique et politique. La mort de Carlo Giuliani ne semble pas liée à la violence du cortège. Des manifestants sont également arrêtés et torturés par des policiers qui proclament leur idéologie fasciste. De nombreux jeunes participent à leur première manifestation à Gênes. La répression policière vise également le cortège pacifiste. La jeunesse découvre ainsi la violence d’État.
La démarche historique d’Alessandro Portelli puise dans la tradition de l’enquête ouvrière. Cette pratique est restée vivace en Italie sous l’influence du mouvement opéraïste. Cette démarche permet de comprendre les aspirations des ouvriers et ouvrières, leurs frustrations et leurs colères. Cette parole ouvrière doit permettre d’appuyer sur des revendications qui font véritablement écho au vécu de la classe ouvrière. Si Alessandro Portelli ne s’inscrit évidemment pas dans cette optique militante, il pointe également les contradictions qui traversent cet univers. Le travail ou le sport peuvent valoriser la compétition mais peuvent également déboucher vers des pratiques de solidarité.
Surtout, l’historien observe les mutations de la culture ouvrière. Dans les années 1950 et 1960, c’est le marxisme et la lutte des classes qui anime les luttes sociales. Les nombreuses grèves sont portées par une perspective de renversement de l’ordre existant. L’utopie communiste demeure un horizon qui permet de dépasser les revendications sur les salaires et les conditions de travail. Cette culture ouvrière débouche vers de puissantes luttes sociales, notamment dans l’industrie automobile.
Après les années 1980, les jeunes ouvriers semblent éloignés du folklore communiste. Néanmoins, leur révolte s’appuie sur une nouvelle culture ouvrière. La théorie et les grands textes fondateurs du marxisme ne font plus sens. Mais la révolte de la jeunesse ouvrière s’appuie sur les contre-cultures comme le punk, le hip hop ou le monde ultra qui se diffuse dans les stades de foot. Ces cultures s’inscrivent également en rupture avec le monde bourgeois et le mode de vie conformiste du monde marchand.
Ces pratiques culturelles se traduisent dans les manifestations. Les banderoles s’inspirent des tifos des stades, tout comme les chants et la manière de prendre la rue. La musique hip-hop alimente également un imaginaire de révolte. Les graffitis et les stickers expriment une identité de club de foot ou diffusent des idées contestataires. Néanmoins, cette nouvelle culture ouvrière ne porte plus de véritable projet de société alternatif.
Source : Alessandro Portelli, Prendre la parole. L’histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues, traduit par Susanna Spero, Agone, 2025
Extrait publié sur le site des éditions Agone
Extrait publié sur le site des éditions Agone
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Pour aller plus loin :
Vidéo : Apports et défis de la pratique de l’histoire orale, diffusée par Société historique du Canada le 10 janvier 2023
Vidéo : L’histoire orale et études de la mémoire, diffusée sur le site ecampus Ontario
Alessandro Portelli, « Générations à Gênes, juillet 2001 », publié dans la revue Laboratoire italien n° 31 en 2023
Danielle Tartakowsky, Les vertus de l’histoire orale, publié sur le site En attendant Nadeau le 24 février 2026
Xavier Vigna, Une expérience de l’égalité : Alessandro Portelli parmi les ouvriers, publié dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps N° 131-132 en 2019
Ariane Mak, Enquêtes orales, enquêtes historiennes, publié dans la revue Le Mouvement Social N° 274 en 2021
Steven High, Alessandro Portelli : une vie passée à écouter, publié dans la revue Le Mouvement Social N° 274 en 2021
Soraya Bellaha, Réflexions méthodologiques sur les sources orales en histoire, publié sur le site Mémoires et Société. L’actualité de la recherche au Rize le 23 septembre 2014
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