Le miroir du Proche-Orient

Publié le 26 Février 2026

Le miroir du Proche-Orient
L'histoire du Proche-Orient reflète les évolutions internationales. Cette région subit des guerres et des massacres qui illustrent l'imposture du droit international. Mais son histoire repose surtout sur l'action autonome des populations. Les luttes anti-coloniales, les Intifadas et les nombreuses révoltes sociales contribuent à ouvrir d'autres perspectives que l'écrasement de sa population.

 

 

Le Proche-Orient amorce une nouvelle phase de son histoire depuis 2023. Ce territoire subit des dynamiques de dévastation, de violence généralisée et de recompositions politiques. L’environnement international reste secoué par la montée des extrêmes droite ainsi que par l’affaiblissement des normes humanitaires et juridiques. La Palestine, la Syrie et le Liban ont subi des processus d’effondrement et de reconstruction.

Les évolutions politiques et militaires s’enchaînent sous l’effet des offensives israéliennes, des rivalités internes ou des ingérences extérieures. Cette nouvelle phase s’inscrit dans la longue histoire du Proche-Orient depuis la disparition de l’Empire ottoman. Ziad Majed propose son éclairage historique et politique dans le livre Le Proche-Orient, miroir du monde.

 

 

                Le Proche-Orient, miroir du monde - Comprendre le basculement en cours - 1

 

 

Nakba

 

L’Empire ottoman subit un déclin politique et économique face au développement des puissances coloniales. Les Ottomans décident de s’allier avec l’Allemagne contre la Grande-Bretagne, la France et la Russie tsariste. Après la Première Guerre mondiale sont signés les accords Sykes-Picot. Le Royaume-Unis et la France se répartissent les sphères d’influence sur les territoires ottomans du Proche-Orient en voie de désintégration. Si les Britanniques prennent le contrôle stratégique du port de Haïfa, la Palestine reste sous influence internationale en raison de l’importance des trois religions sur ce territoire.

Avec la Déclaration de Balfour, publiée en novembre 1917, Londres s’engage auprès du mouvement sioniste à soutenir le développement d’un « foyer national juif » en Palestine. Cependant, ce projet rencontre peu de succès auprès de la population juive persécutée en Europe. La plupart des juifs préfèrent s’intégrer dans la société américaine. Les militants sionistes privilégient alors la diplomatie auprès des britanniques.

La colonisation du territoire palestinien se développe avec l’immigration des juifs d’Europe dans les années 1920. La révolte palestinienne de 1936 pour l’indépendance nationale est écrasée par l’armée britannique et les milices sionistes. L’Irak accède à l’indépendance en 1932, suivi de la Syrie et du Liban en 1943. En revanche, la Palestine demeure un point de convergence des intérêts coloniaux.

 

Une sympathie mondiale se porte sur les survivants de camps de concentration et d’extermination. Le mouvement sioniste en profite pour accélérer l’immigration vers la Palestine et tisser des liens avec les communautés juives d’Europe et des États-Unis. Londres préfère se retirer de la Palestine, incapable de trouver un compromis entre sionistes et Palestiniens. Les Nations Unies s’emparent alors de ce problème en 1947. Un plan de partage de la Palestine est décidé avec le retrait du mandat britannique et la création de deux États.

Cette résolution est rejetée par les Palestiniens et les pays arabes car défavorable sur le plan foncier. En 1948, les milices sionistes chassent les Palestiniens de leurs territoires et mènent un véritable nettoyage ethnique. David Ben Gourion proclame la création de l’État d’Israël. L’armée sioniste affronte les pays arabes et conquiert de nouveaux territoires. Après la Nakba, Israël domine 78% de la Palestine mandataire.

 

Pour commémorer le rôle historique de Gamal Abdel Nasser

 

Nationalisme arabe

 

La Nakba débouche vers des camps de réfugiés palestiniens qui ne peuvent pas retourner sur leur territoire. Ensuite, les pays arabes se sentent humiliés par leur défaite militaire. En Égypte, le jeune officier Gamal Abdel Nasser impose une dictature avec parti unique et sans presse libre. Il projette l’Égypte sur la scène internationale et lance le mouvement des non-alignés. Il mène une diplomatie résolument anti-israélienne, soutient la guerre d’indépendance de l’Algérie, se rapproche de l’URSS et reconnaît la Chine maoïste.

Nasser parvient à nationaliser le canal du Suez malgré les menaces militaires de la France, d’Israël et du Royaume-Uni. Nasser incarne le nationalisme arabe avec son socialisme étatique et son anti-impérialisme. Cette idéologie influence également les officiers du parti Baas qui prennent le pouvoir en Syrie et en Irak en 1963. L’Algérie indépendante revendique également l’influence du nassérisme. En revanche, les monarchies du Golfe demeurent hostiles au nationalisme arabe.

 

Israël se rapproche de la France coloniale, qui transmet ses technologies militaires, de l’Afrique du Sud de l’apartheid et de l’Iran impérial du Shah Rez Pahlavi. En 1964 est créée l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), sous l’influence du pouvoir nassérien. En 1966, l’essor du mouvement national palestinien est incarné par le Fatah de Yasser Arafat. En 1967, Israël mène une guerre éclair contre l’Égypte et la Syrie et occupe de nouveaux territoires. Face à cette nouvelle déroute des régimes arabes, le mouvement national palestinien proclame son autonomie.

En 1973, la crise pétrolière impacte le capitalisme occidental. L’Égypte d’Anouar el Sadate entame une mutation en rupture avec le nassérisme. L’économie subit des privatisations. Le Caire s’éloigne de l’URSS et se rapproche de Washington et d’Israël. En 1975 éclate la guerre du Liban. Une coalition de forces islamiques et de la gauche libanaise affronte l’extrême droite chrétienne soutenue par Israël. L’État sioniste lance l’occupation du Sud Liban.

 

 

             Le 9 octobre 1978, des Iraniens manifestent contre le Shah Mohamma Reza Pahlavi à Téhéran. (Crédit : Archives AP)

 

 

Révolution iranienne et Intifadas

 

Le régime iranien du Shah, soutenu par les États-Unis, est confronté à une opposition populaire massive. Cette contestation regroupe des socialistes et des communistes mais aussi des libéraux et des islamistes. La dictature et la corruption, mais aussi les inégalités sociales, sont remises en cause. La révolte iranienne de 1978 éclate avec des manifestations et des grèves. Le bazar, qui regroupe les petits commerçants, apporte un soutien décisif aux islamistes. Après la chute du régime, le guide religieux Khomeiny revient en Iran. Il s’allie avec les libéraux pour imposer une dictature islamiste. Le nouveau pouvoir est confronté aux communistes et aux syndicalistes. Mais il parvient à liquider sa fraction libérale par des assassinats et des arrestations.

La République islamique subit une agression militaire de la part de l’Irak. L’Iran se rapproche de la Syrie qui s’oppose à son rival baas. Le nouveau régime se tourne également vers la Chine et la Corée du Nord pour se procurer du matériel militaire. L’Iran soutient les milices du Hezbollah qui lancent des attentats au Liban pour s’opposer à Israël. En 1979, l’URSS occupe l’Afghanistan pour soutenir son pouvoir stalinien. Les Moujahidines, soutenus par l’Arabie Saoudite et les États-Unis, s’opposent à l’Armée rouge. Oussama Ben Laden, issu d’une riche famille saoudienne, lance un réseau de soutien aux moudjahidines qui devient Al-Qaïda.

 

La première Intifada palestinienne éclate en décembre 1987. Ce soulèvement populaire se déclenche dans les territoires occupés par Israël depuis 1967 : Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Cette révolte éclate après plusieurs décennies de violence et de colonisation. Quatre ouvriers palestiniens sont percutés et tués par un camion israélien. Après leur funérailles éclate une grève générale avec des manifestations contre l’occupation et la colonisation. L’armée israélienne réprime cette révolte avec 30 jeunes Palestiniens tués en deux semaines. Mais la révolte spontanée prend de l’ampleur et déclenche une vague de sympathie pour la cause palestinienne à l’échelle internationale.

En 1990, l’Irak envahit le Koweït. Une coalition internationale menée par Washington lance une intervention militaire en Irak. L’Intifada oblige à amorcer un processus de paix. Cependant, la colonisation israélienne ne cesse de progresser. L’OLP privilégie pourtant ces négociations. Les islamistes du Hamas reprennent la stratégie des attentats. En 2000, l’occupation de l’esplanade des Mosquées par l’extrême droite israélienne protégée par l’armée déclenche la deuxième intifada. Les manifestations regroupent également des Palestiniens citoyens d’Israël.

 

      Manifestation devant le ministère de l'intérieur, à Tunis, vendredi matin 14 janvier, avant le départ de Zine El-Abidine Ben Ali.

 

 

Printemps arabes

 

Les attentats du 11 septembre 2001 sidèrent la planète. Cet acte terroriste est revendiqué par l’organisation Al Qaïda dirigée par Oussama Ben Laden. L’antiterrorisme devient alors un prétexte pour commettre des massacres. Une coalition internationale menée par les États-Unis bombarde l’Afghanistan. Poutine attaque la Tchétchénie. Ariel Sharon assiège Yasser Arafat et construit un mur qui fragmente davantage le territoire. En 2003, l’administration américaine lance la guerre en Irak. Les néo-conservateurs veulent renverser les régimes hostiles aux États-Unis pour instaurer des démocraties et contrôler davantage le Proche-Orient. La situation chaotique en Irak débouche vers l’émergence de Daesh.

Les révolutions arabes de 2011 embrasent la Tunisie, l’Égypte, la Lybie, le Yémen, le Bahreïn et la Syrie. Des manifestations massives sont portées par une aspiration commune à un changement politique profond et à la chute des régimes autoritaires et corrompus. Le chômage massif, y compris pour les jeunes diplômés, et les inégalités sociales alimentent également les soulèvements. Les mouvements de femmes se développent, portés par les insurrections dans les pays arabes.

 

La révolte tunisienne est portée par des grèves et des syndicats de base. Mais les élections débouchent vers un nouveau pouvoir autoritaire. En Égypte, l’occupation de la place Tahir inspire le mouvement Occupy à travers le monde. En 2013, une nouvelle révolte parvient à renverser les islamistes. Mais l’armée impose une dictature militaire. L’insurrection en Syrie débouche vers une violente répression. En 2013, la révolte se transforme en guerre civile. L’Iran et la Russie soutiennent le régime de Bachar et participent à écraser la rébellion.

Une nouvelle vague de soulèvements éclate en 2019. Au Soudan, une mobilisation portée par les syndicats parvient à renverser le régime. Des comités révolutionnaires se multiplient. Mais, en 2021, un coup d'État interrompt la transition pour instaurer un régime autoritaire. Le Hirak en Algérie permet de renverser Bouteflika. Mais les élections de décembre 2019, malgré une forte abstention, permettent au régime de perdurer. La révolte du Liban remet en cause un système confessionnel qui repose sur le clientélisme et la corruption. Une révolte éclate également en Irak. Le mouvement Femme Vie Liberté secoue l'Iran en 2022. Mais les oligarchies au pouvoir parviennent à reprendre la main.

 

 

           Des épaves de voitures incendiées lors d’une attaque de colons israéliens à Huwara, en Cisjordanie, le 21 novembre 2025.

 

 

Massacres en Palestine

 

La situation en Palestine sombre dans l’oubli. Israël normalise ses relations avec les pays arabes avec les accords d’Abraham en 2020. Benyamin Netanyahou accède au pouvoir à la tête d’une coalition d’extrême-droite. Les attaques de l’armée et des colons provoquent des centaines de morts à Gaza et en Cisjordanie. Cette spirale de violence, d’annexion et de blocus s’installe dans une indifférence diplomatique presque totale.

Les attentats du 7 octobre 2023 permettent aux factions armées palestiniennes de franchir les frontières pour frapper directement sur le sol israélien. La violence massive et indiscriminée contre les civils provoque une vive indignation dans les pays occidentaux. Israël riposte par des bombardements massifs. Les barrières éthiques et juridiques sont officiellement levées. L’armée israélienne bombarde hôpitaux, écoles, mosquées et immeubles d’habitation. Le soutien « inconditionnel » à Israël des pays occidentaux encourage le projet de l’effacement programmé d’une population affamée et déshumanisée.

Le président américain Joe Biden et les pays européens apportent un soutien militaire et technologique à Israël. En France et en Allemagne, les mobilisations pour la Palestine sont réprimées. Même les universitaires et les syndicalistes sont menacés. Surtout, le discours médiatique vise à minimiser le massacre de la population palestinienne. Les faits documentés par les organismes internationaux sont effacés. Le terme de « génocide » provoque de nombreux débats.

 

La classe dirigeante et l’extrême droite marquent une adhésion idéologique à un modèle d’État sécuritaire, colonial, ethno-national et militarisé. Ensuite, les « musulmans » remplacent les Juifs comme figures de l’ennemi intérieur qui menace les valeurs de l’Occident. La morale juridique et le droit international apparaissent ouvertement comme une vaste mascarade.

Israël poursuit ses massacres en Palestine malgré les condamnations des cours pénales internationales et la qualification de génocide de la part d’associations humanitaires. Israël assassine des dirigeants du Hamas. Les bombardements en Iran et au Liban visent à affaiblir le Hezbollah. En Syrie, le régime de Bachar s’effondre mais la transition demeure difficile. Les milices kurdes et druzes sont intégrées à l’armée nationale. En revanche, des conflits éclatent avec les Alaouites considérés comme proches de l’ancien régime.

 

 

       Manifestation à Bandar-e Anzali, dans le nord de l’Iran, le jeudi 8 janvier 2026.

 

 

Révoltes au Proche-Orient

 

Ziad Majed propose un livre de référence sur le Proche-Orient particulièrement précieux. Il dresse un vaste panorama historique de la région. Cette approche permet de bien comprendre les mutations et les crises qui traversent le monde arabe. Son livre propose une belle synthèse historique. Il se penche sur le Proche-Orient qu’il décrit comme le miroir du monde. Cette région est percutée par les différents mouvements internationaux, comme la guerre froide et les luttes anticoloniales. Mais le Proche-Orient apparaît également comme un laboratoire qui annonce les grandes mutations internationales comme les violences, les guerres et l’affaiblissement du droit international.

Surtout, Ziad Majed écarte habilement tous les prêts-à-penser médiatiques et politiques pour insister sur l’importance motrice de l’action des populations arabes. Ziad Majed écarte la théorie d’une région sous influence impérialiste et sous la tutelle d’Israël. Certes, il insiste sur l’importance de la question palestinienne et revient sur les multiples interventions militaires occidentales. Néanmoins, les évolutions du Proche-Orient ne peuvent pas se réduire à des interventions extérieures. Ziad Majed montre le développement du nationalisme arabe puis de l’islamisme. Il tranche avec l’exotisme qui méprise « l’Orient compliqué » comme avec le campisme qui soutient des dictatures supposées anti-impérialistes et anti-sionistes.

 

Surtout, le livre de Ziad Majed montre que la politique ne se réduit pas aux États comme le veulent les politiciens et les médias férus de géopolitique. C’est bien l’action autonome des populations arabes qui permet de faire basculer leur destin. Ziad Majed évoque l’importance des révoltes sociales. Les luttes anticoloniales débouchent vers l’essor du nationalisme arabe. La révolution iranienne de 1979 est récupérée puis écrasée par l’islamisme chiite mais donne à ce régime un rôle central. L’Intifada de 1988 permet à la population palestinienne de tracer une autre voie que l’écrasement, malgré la faillite de l’ONU et des États arabes.

Évidemment, les révoltes de 2011 et de 2019 parviennent à renverser des dictateurs et des régimes despotiques. Cette période permet de montrer que les populations arabes ne sont pas condamnées à subir la dictature, la misère et les guerres. Les prolétaires peuvent se dresser et prendre leur destin en main. Certes, ces révoltes ont été écrasées par les élections, les militaires et les islamistes. Néanmoins, ce sont les soulèvements sociaux qui permettent de sortir de l’impasse pour ouvrir de nouvelles possibilités politiques.

 

 

Source : Ziad Majed, Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours, La Découverte, 2025

Extrait publié sur le site Histoire coloniale

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Sarra Grira, « La Palestine n’est pas un souvenir, elle est au cœur de tout » — Ziad Majed, diffusé sur le site Au Poste le 14 janvier 2026

Vidéo : Pablo Pillaud-Vivien, « La Palestine révèle les graves maladies de la démocratie et de la gouvernance du monde », diffusée sur le site de la revue Regards le 19 septembre 2025

Vidéo : Le Moyen-Orient en recomposition ou en décomposition ?, diffusée sur TV5 Monde le 24 juin 2025

Vidéo : Moyen-Orient, Année Zéro - Ziad MAJED, diffusée sur le site Diagrammes le 20 octobre 2025

Vidéo : Ziad Majed - Un nouveau Proche-Orient ?, diffusée le 13 avril 2025

Radio : Anne Bernas, « Le Proche-Orient, miroir du monde », de Ziad Majed, diffusée sur RFI le 18 octobre 2025

Radio : Chantal Lorho, Quelle recomposition pour le Proche-Orient ?, diffusée sur RFI le 16 novembre 2025

Radio : Un siècle d’histoire au Proche-Orient, diffusée sur le site Le Lieu unique le 22 novembre 2025

Radio : émissions avec Ziad Majed diffusées sur Radio France

Victor Auburtin, Le Proche-Orient, miroir du monde. Entretien avec Ziad Majed, publié sur le site Yanni le 3 novembre 2025

Samer Abdo, Ziad Majed : le monde dans le miroir du Proche-Orient, publié sur le site du journal L'Orient littéraire le 5 novembre 2025

Articles de Ziad Majed publiés sur le portail Cairn

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