Les résistances affectives
Publié le 9 Avril 2026
Des révoltes éclatent contre les violences policières. En 2015, à Baltimore, la mort de Freddy Gray déclenche l’insurrection de Black Lives Matter dans le sillage de la lutte pour les droits civiques et les mouvements afro-américains. C’est avec la mort de Masha Amini que souffle la révolte iranienne de 2022. Les émotions causées par ces morts injustes poussent des milliers de personnes dans la rue avec des demandes politiques. Mais ces émotions résonnent avec l’expérience et la conscience d’une inégalité mortifère.
La dimension affective pousse davantage à l’action que l’analyse froide de la situation et les constats d’injustice. Nos attachements les plus élémentaires nourrissent de nouvelles formes d’organisation et d’action. L’attachement aux autres, à la vie, aux expériences sensibles permettent de sortir de la résignation et de l’impuissance. L’anthropologue Chowra Makaremi propose un essai qui explore les Résistances affectives.

Révolte iranienne de 2022
Après la mort de Masha Amini, des femmes se filment en train de se couper les cheveux. « Cette mort a rendu visible la violence d’État en Iran, en tant qu’elle cible les femmes, mais aussi les minorités kurdes, baloutches, afghanes, et plus largement toutes celles et ceux qui sont exclus de la citoyenneté », observe Chowra Makaremi. Les marges territoriales sont des laboratoires de violence qui permettent à l’État sécuritaire de se construire. Mais cette répression s’applique ensuite aux populations urbaines, de plus en plus pauvres mais aussi éduquées et connectées. Ce qui les éloigne de l’idéologie de la République islamique. L’impunité policière s’abat sur la jeunesse au chômage qui se soulève contre le pouvoir depuis 2017.
En novembre 2019, des émeutes se propagent dans plus d’une centaine de villes. Ces insurrections gagnent même l’Irak et le Liban. Elles apparaissent comme une menace existentielle pour l’État iranien. En 2009, c’est la classe moyenne éduquée et réformiste qui manifeste. Cependant, la majorité de la population semble plutôt traditionnelle et alignée sur les valeurs de la théocratie. « Ces différents groupes, ces différentes strates de résistance se sont rejoints dans un mouvement de contestation radical, alors qu’ils se soulevaient auparavant à des moments différents ou, comme en 2017, au même moment mais sans le savoir les uns les autres », indique Chowra Makaremi. La révolte de 2022 marque un embrasement général avec le geste des voiles brûlés.
Le soulèvement de 2022 part de trois lignes de front indissociables : la domination patriarcale, l’autoritarisme politique, la marginalisation des minorités. Le geste de se couper les cheveux s’inscrit en rupture avec les tentatives de réformer l’ordre théocratique. Mais ce geste est récupéré dans les pays occidentaux, en dehors de son contexte de joie et de révolte. De même, les voiles brûlés sont récupérés en France pour dénoncer les musulmans, dans la tradition de l’héritage colonial. La gauche française s’enferme dans ce regard occidental et hésite à soutenir les femmes iraniennes qui luttent contre le pouvoir patriarcal.

Révoltes spontanées
Le 27 octobre 2005, Zyed et Bouna meurent dans un transformateur EDF alors qu’ils fuient un contrôle de police. Des émeutes éclatent à Clichy-sous-Bois puis se propagent dans 300 villes. Les jeunes descendent dans la rue la nuit mais subissent une violente répression. Plus de 4700 manifestants sont arrêtés, dont certains sont condamnés à de la prison ferme. L’état d’urgence est déclaré pour la première fois depuis la guerre d’Algérie.
Le 17 septembre 2010, le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi est verbalisé par la police et ses produits sont confisqués. Il s’immole par le feu et meurt trois semaines plus tard. Ses funérailles à Sidi Bouzid se transforment en manifestations. La police tire à balles réelles. La contestation s’embrase dans de nombreuses villes. La révolte en Tunisie est menée par des chômeurs, des jeunes et des travailleurs précaires. Elle est appuyée par les syndicats de base de l’UGTT qui lancent des mouvements de grève. Les cortèges exigent la dignité et la fin de la corruption.
« Dégage ! » est lancé au président Ben Ali. Le 14 janvier 2011, le chef d’État doit quitter le pays. Cette révolte revendique un désir de libertés publiques et de démocratie. Mais ce soulèvement exprime également une colère contre le chômage, la pauvreté et l’exclusion. « Le suicide de Mohamed Bouazizi ancre une décennie à venir de "printemps arabes", de soulèvements populaires et de bouleversements régionaux dans un point d’embrasement précis, un geste et un corps », souligne Chowra Makaremi.
En 2015, la mort de Chia Paez en Argentine lance le mouvement contre les violences faites aux femmes « Ni una menos ». En 2014 à Ferguson, la mort de Michaël Brown déclenche des manifestations contre les violences policières qui s’inscrivent dans une longue histoire d’inégalités raciales et de précarité structurelle. Ces morts cristallisent une émotion qui devient le point de bascule hors de la résignation. Ces mobilisations collectives sont déclenchées par des morts individuelles.

Affects et pratiques de lutte
La démocratie libérale vise à canaliser les affects dans un cadre rationnel et normatif. Les émotions déboucheraient vers le populisme et le fascisme. Au contraire, le psychanalyste Wilhelm Reich observe que c’est le refoulement des affects qui alimente le fascisme. Un régime autoritaire ne repose pas uniquement sur la terreur et la propagande mais s’appuie sur le refoulement des émotions inassimilées des masses.
Reich observe comment l’ordre autoritaire capte les frustrations, les désirs brimés, les colères étouffées pour les retourner contre des objets ciblés : les minorités, les étrangers ou les déviants. Mais les affects peuvent également déclencher des mobilisations sociales. Les meurtres policiers ravivent le sentiment d’injustice. L’indignation puise dans les sentiments de chagrin et de colère. Mais ce sont aussi des affects qui mettent en mouvement. La révolte mobilise une joie qui nous rend téméraires et inventifs, plutôt que faibles et déprimés.
Les soulèvements s’appuient sur les pratiques de luttes et les grèves qui le précèdent. Au cours de l’enterrement de Masha Amini, c’est l’imaginaire de la résistance kurde qui est mobilisé, tout comme les mouvements féministes et syndicaux. La révolte en Tunisie reste structurée et portée par des syndicats locaux de l’UGTT, en rupture avec leur bureaucratie inféodée au régime de Ben Ali. Les chômeurs et les ouvriers précaires participent activement au déclenchement du soulèvement.
La grève du bassin minier de 2009 apparaît comme un des laboratoires politiques de la révolution tunisienne. Les solidarités informelles deviennent des points d’appui dans de nombreux soulèvements. Ces réseaux se densifient au gré des connexions. Les cantines populaires de la révolte au Soudan organisent le ravitaillement, les soins médicaux et l’aide psychologique.

Forces des soulèvements
L’anthropologue Chowra Makaremi propose un essai politique original qui tente de capter la dimension affective des soulèvements à travers le monde. Son livre permet de dresser un vaste panorama des révoltes depuis 2011. Son approche internationaliste permet de relier différents mouvements qui éclatent dans divers contextes régionaux. L’anthropologue se penche davantage sur les points communs de ces soulèvements au-delà de leurs caractéristiques culturelles.
En France, la révolte iranienne semble célébrée par une droite réactionnaire qui fustige l’Islam. Les mêmes dénoncent les émeutes des banlieues qui éclatent en France au nom d’un racisme anti-musulman. Chowra Makaremi montre que ces révoltes semblent similaires et se déclenchent à partir de violences policières. Les visages masqués, les bâtiments incendiés, les jets de projectiles sur la police rapprochent également ces différentes insurrections.
Ensuite, Chowra Makaremi insiste sur la dimension émotionnelle et affective. La gauche marxiste-léniniste ne se lasse pas d’expliquer qu’une révolte ne peut se déclencher qu’à partir de revendications et de programmes mobilisateurs. Chowra Makaremi démontre l’ineptie de ces avant-gardes gauchistes qui se retrouve d’ailleurs à l’arrière-garde de ces révoltes spontanées. Les militants ne comprennent pas ces embrasements qui se déclenchent en dehors de leur idéologie obsolète.
Chowra Makaremi insiste sur l’importance des émotions dans les déclenchements de révoltes. De nombreux embrasements sont déclenchés par des violences policières. Même si le contexte économique et social explique également les causes de ces soulèvements, l’élément déclencheur demeure souvent émotionnel et incontrôlable. Néanmoins, cette approche peut contribuer à effacer une analyse de classe qui permet d’entrevoir les contradictions qui traversent ces soulèvements. Les perspectives politiques des révoltes peuvent diverger entre le réformisme démocratique des classes moyennes et les revendications sociales du prolétariat. Ensuite, l’émotion permet de renverser un régime mais pas de réorganiser l’ensemble de la société.
Source : Chowra Makaremi, Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, La Découverte, 2025
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Pour aller plus loin :
Vidéo : Les politiques de l'attachement face aux politiques de la cruauté. Chowra Makaremi, diffusée par la Revue Esprit le 4 avril 2026
Vidéo : Résistances affectives, cours du vendredi par Chowra Makaremi, diffusée par Le Forum des images le 24 octobre 2025
Radio : Politisations affectives, diffusée sur France Culture le 4 septembre 2025
Radio : L’affect, une force politique, avec Chowra Makaremi, diffusée sur France Culture le 24 septembre 2025
Radio : Chowra Makaremi: les émotions au coeur de la résistance, diffusée sur RTS le 12 septembre 2025
Radio : Valérie Nivelon, Résistances affectives contre violences d’État, diffusée sur RFI le 13 septembre 2025
Radio : émissions avec Chowra Makaremi diffusées sur Radio France
Isabelle Stengers, Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi, publié sur le site de la revue Terrestres le 27 février 2026
Catherine Coquio, « Just to live », publié sur En attendant Nadeau le 7 octobre 2025
Marianne Fougère, « Résistances affectives » de Chowra Makaremi : la politique des émotions, publié sur Cult News le 11 septembre 2025
Articles de Chowra Makaremi publiés sur le portail Cairn
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