Marcuse face au néofascisme

Publié le 2 Avril 2026

Marcuse face au néofascisme
Figure de la Théorie critique et inspirateur des révoltes de la jeunesse dans les années 1968, le philosophe Herbert Marcuse a sombré dans l'oubli. Sa pensée originale attaque le conformisme capitaliste qui alimente la frustration dans les sociétés marchandes. Sa réflexion valorise les contre-culture et les nouveaux mouvements sociaux pour permettre une érotisation de tous les aspects de la vie.

 

 

La question du désir demeure liée à la genèse du capitalisme néolibéral et à la révolution. Herbert Marcuse, dans son livre Eros et civilisation, insiste sur la question du désir. Selon Mark Fischer, cette réflexion influence un courant incarné par Deleuze et Guattari, Lyotard et Toni Negri. Ces théoriciens insistent sur le désir et la subjectivité révolutionnaire.

Surtout, Mark Fischer développe une autre interprétation de Marcuse que celle de Michel Foucault qui vise à dénigrer le freudo-marxismeCette matrice marcusienne épouse la révolte des années 1968 avant de subir une éclipse. Après avoir été surexposé en 68, Marcuse semble passé de mode en France. Pourtant, le renouveau de la philosophie sociale s’appuie sur la Théorie critique incarnée par Adorno et Horkheimer.

 

Néanmoins, les analyses de Marcuse restent pertinentes et actuelles pour analyser les mutations du capitalisme moderne. Foucault et Deleuze ont contribué à effacer Marcuse pour mieux se poser en pionniers des réflexions sur le désir et le plaisir. Cette imposture contribue également à effacer le marxisme et la lutte des classes pour mieux servir une bouillie postmoderne. Marcuse reste réduit comme le « maître à penser » de la révolte de la jeunesse des années 1960. Il apparaît également comme une figure fondatrice de la New Left.

Marcuse théorise le Grand Refus incarné par les différents foyers de lutte dans les métropoles. Il insiste sur les nouvelles luttes féministes et décoloniales. Les écrits de Marcuse se penchent également sur le fascisme et la contre-révolution libérale. Il décrit « l’embourgeoisement de la classe ouvrière » et son intégration dans la société de consommation. La philosophe Haud Guéguen  ravive l’actualité de cette pensée dans le livre Herbert Marcuse. Face au néofascisme.

 

Dès 1947, Marcuse pointe des tendances « néofascistes » au sein des sociétés industrielles. Le fascisme ne se réduit pas à une idéologie du passé. Il est en germe dans le libéralisme lui-même et ses contradictions. Cette idéologie ne remplit pas ses promesses de liberté au plan des individus ou des institutions.

Adorno et Horkheimer, dans Dialectique de la Raison (1944), pensent le présent à partir d’Auschwitz. Ils observent que l’individualisme compétitif et le culte de la performance n’ont pas disparu avec le fascisme historique. Une véritable révolution doit donc passer par une transformation radicale des individus, de leur rationalité et de leur sensibilité. Ils insistent sur la dimension psychique et anthropologique du fascisme.

 

 

              Herbert Marcuse - 1

 

 

Freudo-marxisme

 

Marcuse reprend la distinction freudienne entre principe de plaisir et principe de réalité. Mais il insiste sur la répression des pulsions sexuelles rattachées au principe de plaisir et aux pulsions de vie, pour en faire des pulsions de mort. Dans le cadre du capitalisme tardif, le principe de réalité se mue en « principe de performance » dans « une société orientée vers le gain et la concurrence dans un principe d’expansion constante ».

Marcuse propose de dépasser le travail avec des activités ludiques et créatives. Il s’inspire de Charles Fourier et du jeune Marx dans une réflexion qui insiste sur la place accordée au sens, au plaisir et à la beauté. Il tente ainsi de réconcilier le principe de plaisir et le principe de réalité pour permettre une libération des potentialités humaines. « Les idées de jeu et d’apaisement révèlent maintenant toute la distance qui les sépare des valeurs de la productivité et de la performance : le jeu est improductif et inutile, précisément parce qu’il refuse les traits répressifs et exploiteurs du travail et des loisirs », souligne Marcuse.

 

Contrairement à Wilhelm Reich, Marcuse ne se contente pas d’une simple libération sexuelle. Il propose une extension de la sexualité, au-delà de sa réduction à la génitalité, pour déboucher vers une érotisation générale. Dans le sillage des surréalistes, Marcuse insiste sur l’imaginaire et l’émergence d’une « nouvelle sensibilité ».

Marcuse tente d’articuler Marx et Freud. Il reprend la théorie marxienne de l’aliénation. Il s’appuie également sur la théorie freudienne des pulsions et la critique d’une civilisation qui entrave le bonheur des individus. Cependant, Marcuse ne s’inscrit pas dans la tradition freudo-marxiste. Il reste un philosophe et non un psychanalyste. Wilhelm Reich s’inscrit davantage dans une démarche pratique avec l’ouverture de cliniques dans les quartiers populaires. Il observe que les problèmes psychologiques découlent de l’environnement social.

 

 

                    Aux origines de Mai 68, les avant-gardes américaines (3/3) - L'influx

 

Grand refus

 

Marcuse soutient les nouvelles luttes des années 1960. Il se penche sur les mouvements anti-colonialistes et sur les écrits de Frantz Fanon sur la violence libératrice. Marcuse insiste également sur l’importance de la révolte étudiante aux États-Unis comme en France. Dans son analyse de Mai 68, il insiste sur le rôle détonateur de la jeunesse. Cette période de bouillonnement politique et intellectuel, comme les Lumières, peut se révéler pré-révolutionnaire. Dans les livres La fin de l’utopie (1967) et Vers la libération (1968), la pensée révolutionnaire de Marcuse devient clairement stratégique.

Marcuse tient à se démarquer de la vieille gauche qui s’inscrit dans une conception strictement économiste de la révolution. Au contraire, le philosophe accorde une place centrale aux nouveaux mouvements sociaux (écologie, antiracisme, féminisme, sexualité). Ces nouvelles luttes insistent sur la subjectivité des formes de vie. Il insiste également sur l’importance de la contre-culture qui s’oppose à la société de consommation et au conformisme marchand. Dans le sillage du jeune Marx et des Manuscrits de 1844, Marcuse pose la question de l’individu, de son autonomie et du déploiement de ses capacités qui représente la seule véritable finalité de la révolution.

Le « Grand Refus » propose un renversement des valeurs de la société bourgeoise (utilitarisme, productivisme, ascétisme) pour développer de nouvelles valeurs fondées sur l’exigence de réhabilitation de la sensibilité et du plaisir. Cependant, Marcuse pointe également les récupérations capitalistes de ses nouvelles valeurs promues par la jeunesse à travers la mode ou l’industrie culturelle. Il observe également le management et les nouvelles organisations du travail qui se veulent plus souples et attentives aux exigences d’autonomie des individus. Marcuse distingue également les « besoins émancipateurs » et les « besoins répressifs ».

 

 

       Lors du coup d’Etat du 13 septembre 1973, à Santiago, au Chili.

 

 

Contre-révolution

 

Dans Contre-révolution et révolte (1972), Marcuse se penche sur les contre-insurrections qui visent à briser les multiples luttes sociales. Il observe une « réorganisation néo-impérialiste et globale du capitalisme ». Le mouvement des Black Panthers subit une importante répression. Des dictatures militaires sont imposées en Amérique latine. Le gouvernement au Chili est renversé par la dictature de Pinochet. La révolution portugaise subit une normalisation avec l’instauration d’une démocratie libérale et bourgeoise pro-américaine.

Marcuse lance une réflexion sur le devenir du capitalisme et de la démocratie libérale à l’heure de la contre-révolution qui se déploie à l’échelle mondiale. Le virage autoritaire de la démocratie libérale débouche vers un néofascisme. Marcuse observe l’offensive néolibérale s’appuie sur le culte de la performance et de la compétition qui s’apparentent à un néofascisme. Ronald Reagan ou Margaret Thatcher illustrent cette nouvelle forme de libéralisme autoritaire qui s’impose au cœur des régimes démocratiques.

Ensuite, cette dynamique contre-révolutionnaire du capitalisme impacte les stratégies de la gauche radicale. Marcuse puise dans les réflexions sur la personnalité autoritaire pour comprendre la nouvelle structure mentale du capitalisme. C’est désormais au cœur de la démocratie bourgeoise que recèle la possibilité du fascisme. Marcuse observe le lien qui rattache les structures sociales et démocratiques aux structures psychiques. Marcuse propose alors l’émergence d’une « personnalité démocratique ». Il insiste sur l’importance de créer des « contre-institutions », dans des écoles ou des ateliers, pour expérimenter des formes de vie démocratiques.

 

 

        Lors d’une manifestation du mouvement No Kings à New York, le 28 mars 2026.

 

 

Subjectivités révolutionnaires

 

Haud Guéguen propose une belle synthèse de la pensée de Marcuse. Son livre évoque la démarche originale de ce puissant théoricien qui a sombré dans l’oubli. Pourtant, les analyses de Marcuse demeurent actuelles. Le philosophe souligne que les germes du néofascisme découlent des caractéristiques de la démocratie libérale. Ses réflexions permettent de ne pas sombrer dans l’impasse de l’antifascisme électoraliste.

Marcuse s’inscrit dans le freudo-marxisme. Ce courant intellectuel insiste sur les racines sociales des problèmes psychologiques. Les institutions patriarcales (école, famille, religion, morale) visent à réprimer les désirs des individus et provoquent d’importantes frustrations. Marcuse montre que le fascisme s’appuie également sur le culte de la performance et de la compétition alimenté par le capitalisme. Au contraire, Marcuse propose une érotisation de tous les aspects de la vie à travers la créativité et la sensualité. Le plaisir et le jeu s’opposent à la discipline du travail.

 

Marcuse propose également des perspectives stratégiques pour s’opposer au néofascisme. Il insiste sur la puissance de la contestation de la jeunesse dans les années 1968. Une nouvelle génération exprime un refus du conformisme bourgeois et de l’ordre moral. Les révoltes de la Gen Z en 2025 actualisent ces réflexions. La jeunesse s’oppose à des régimes autoritaires et corrompus. L’auto-organisation et la créativité restent valorisées dans les nouvelles vagues de soulèvements.

Haud Guéguen élude malheureusement les controverses autour de l’intégration de la classe ouvrière. Une fameuse controverse oppose le philosophe au militant ouvrier Paul Mattick. Certes, l’industrie culturelle et la société de consommation débouchent vers un embourgeoisement du syndicalisme et des salariés. Néanmoins, de puissantes luttes anti-travail éclatent dans les usines durant les années 1970. Les ouvriers refusent la hiérarchie de l’usine et la discipline du travail. La jeunesse mais aussi l’ensemble des exploités doivent renverser l’ordre marchand pour libérer les désirs et la sensualité.

 

Source : Haud Guéguen, Herbert Marcuse. Face au néofascisme, Amsterdam, 2025

 

Articles liés :

La théorie critique d'Herbert Marcuse

Herbert Marcuse philosophe radical

La Théorie critique et son effondrement

Féminisme et révolution sexuelle

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Manuel Cervera-Marzal, Herbert Marcuse face au néofascisme, diffusée sur le site Hors-Série le 15 novembre 2025

Vidéo : Haud Gueguen et Pierre Sauvêtre, «Le choix de la guerre civile»: critique frontale du néolibéralisme, diffusée sur le site Au Poste le 3 juin 2021

Vidéo : Le choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme, diffusée sur le site Citéphilo le 11 juin 2021

Radio : Haud Guéguen, Ugo Palheta, Affronter le néofascisme avec Herbert Marcuse [Podcast], diffusée sur le site Contretemps le 24 janvier 2026

Radio : Les théories de la reconnaissance, diffusée sur France Culture le 9 mai 2012

Radio : La guerre contre la nature : penser l’Anthropocène avec Marcuse, publié sur le site de la revue Terrestres le 5 février 2026

Jean Bastien, Penser et vivre contre le fascisme, avec Herbert Marcuse, publié sur le site Non Fiction le 6 janvier 2026

Articles d'Haud Guéguen publiés dans la revue Terrestres

Articles d'Haud Guéguen publiés sur le portail Cairn

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article