Le socialisme de Joseph Andras
Publié le 4 Juin 2026
De Trump à Modi en Inde, en passant par Milei, les dirigeants d'extrême droite affirment leur hostilité au socialisme. Ce terme est rattaché à l'égalité totale, à la justice intégrale et à la dignité irréductible. Rosa Luxemburg lance l'alternative socialisme ou barbarie en 1910. Si la barbarie guerrière l'emporte en 1914, les contours du socialisme semblent moins clairs. L'URSS se prétend "socialiste" ou communiste, mais ces termes renvoient à un habillage idéologique éloigné de l'utopie révolutionnaire.
Pierre Leroux popularise le terme de socialisme en 1845. Il attaque le "régime des castes" : la famille, la patrie et la propriété. Il s'oppose à l'accaparement de la terre et des machines qui débouche vers l'emprise de la propriété individuelle. Il s'élève contre la pauvreté et la fortune, l'arbitraire et l'oppression, le racisme et la colonisation. Benoît Malon, figure de la Commune, associe le socialisme avec "le bonheur, l'égalité et la solidarité". L'écrivain Joseph Andras explore la diversité du socialisme dans le livre La vie bonne.

Écologie et féminisme
L'URSS, avec son socialisme d'État-parti, reste englué dans le capitalisme productiviste. Mais ce régime se rattache au marxisme-léninisme opposé au socialisme libertaire. Lénine, Trotsky ou Gramsci ne jurent que par un socialisme scientifique et gestionnaire qui organise la société comme une usine. "Le socialisme n'est pas né pour rendre un culte aux pelleteuses, à la standardisation des gestes, à l'extension des surfaces bétonnées ou au dépassement des objectifs de production", ironise Joseph Andras. Le socialisme demeure attaché à l'écologie et à la préservation de la nature, à l'image de Charles Fourier, de William Morris ou de Walter Benjamin.
Le philosophe André Gorz parvient à théoriser un socialisme écologique. La classe ouvrière salariée traditionnelle n'est plus le seul sujet émancipateur. André Gorz insiste sur les chômeurs et les précaires, mais aussi sur les luttes contre le racisme et le patriarcat. Le socialisme doit promouvoir la frugalité et l'auto-limitation afin de préserver l'humanité et le monde vivant. Les réformistes de La France insoumise prétendent instaurer une planification écologique. L'économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan peaufinent ce concept. Cependant, cette planification bureaucratique et centralisée peut écraser la diversité des histoires locales. Au contraire, Cornélius Castoriadis propose un processus institutionnel à partir de structures d'auto-organisation.
Le féminisme socialiste se développe au cœur de la révolution russe. Le droit de vote des femmes, le droit au divorce, le congé maternité et l'égalité salariale sont instaurés. Néanmoins, en dehors de la féministe Alexandra Kollontaï, les dirigeants bolcheviks demeurent des hommes. La transformation des rapports de production ne suffit pas à renverser le patriarcat. Les hommes ont intériorisé les rapports de domination.
Ce sont les luttes femmes qui contribuent à bousculer le mouvement socialiste pour intégrer des revendications nouvelles. Néanmoins, le mouvement féministe s'enferme dans la marginalité. La mouvance intersectionnelle débouche vers un morcellement et une fragmentation des luttes des "minorités". Au contraire, le manifeste Féminisme pour les 99% s'inscrit dans le socialisme et la lutte des classes. La grève féministe du 8 mars renoue également avec la tradition du féminisme socialiste.
Cette démarche vise à relier l'antiracisme, le féminisme et la lutte des classes. "Opposer majorité et minorités, disjoindre les combats et les hiérarchiser, voilà autant de manœuvres obsolètes", indique Joseph Andras. Les féminismes arabes se développent au cœur des révoltes de 2011. Elles s'opposent au patriarcat, au féodalisme, aux violences domestiques, à l'homophobie et à l'impérialisme occidental. Elles s'attaquent au fondamentalisme religieux, au racisme et au capitalisme.

Antiracisme
Les mouvements de luttes afro-américaines restent ancrés dans le socialisme. Malcolm X abandonne le sectarisme de Nation of Islam pour se tourner vers le socialisme des luttes anti-colonialistes. Le pasteur Martin Luther King prêche la non-violence dans le Sud mais reste attaché à la lutte des classes. Il est assassiné alors qu'il vient soutenir une grève d'éboueurs à Memphis. Le Black Panther Party affirme clairement son socialisme alimenté par les textes de Frantz Fanon. Ils apportent une solidarité concrète dans le quotidien des ghettos noirs.
Fred Hampton et les Panthers de Chicago fondent la Rainbow Coalition. Ce mouvement vise à fédérer les luttes des opprimés. Il regroupe les Black Panthers mais aussi les Young Lords et différents groupes. "Voici du socialisme dans sa réalisation la plus vive : surmonter les divisions raciales pour affronter la pauvreté, le racisme, l'exploitation, la violence de la police, la corruption du pouvoir local et l'insalubrité des logements", décrit Joseph Andras. Angela Davis propose également un front des opprimés avec les travailleurs et les étudiants. Elle insiste également sur la condition des femmes noires, opprimées parmi les opprimés.
Le mouvement Black Lives Matter émerge en 2013 après l'acquittement de l'homme qui a tué Trayvon Martin. Ce mouvement dénonce les violences policières. Le racisme ne se réduit pas à une question morale mais demeure lié à l'organisation des sociétés. La stratification raciale du prolétariat permet à la classe ouvrière blanche de se sentir supérieure à la population noire. Il semble donc indispensable de relier les questions de race et de classe. La mouvance postmoderne ou la gauche libérale de Kamala Harris visent à éluder les clivages de classe. Au contraire, le socialisme tente de relier l'antiracisme et la lutte des classes.
Le socialisme d'État s'accompagne de massacres et de dictatures. L'URSS et d'autres régimes ont discrédité l'idée du socialisme. Néanmoins, des figures intellectuelles comme Victor Serge ou Panaït Istrati ont osé critiquer l'URSS au nom du socialisme. Ils dénoncent les camps, des travaux forcés et des fausses communes sans rallier le camp capitaliste. Malgré sa lutte anticoloniale, le FLN a assassiné les militants du groupe rival du Mouvement national algérien (MNA). En revanche, les auto-censures, le campisme et le conformisme militant discréditent le socialisme.
L'anti-impérialisme se confond souvent avec le nationalisme. Mohammed Harbi, militant socialiste au sein du FLN analyse la dérive autoritaire et nationaliste de ce parti. Après sa prise de pouvoir, le FLN a imposé un nationalisme rigide qui efface la diversité sociale, culturelle, ethnique et religieuse qui traverse l'Algérie. Les islamistes apparaissent également comme un courant de l'extrême droite la plus réactionnaire. Dans les pays arabes, les islamistes s'opposent à la lutte des classes et veulent instaurer une dictature morale. En Palestine, le Hamas s'oppose aux mouvements socialistes. La révolution iranienne de 1979 a subit la récupération et la répression islamiste.

Socialisme révolutionnaire
Le socialisme se démarque de la gauche et ne se réduit pas à une place dans le jeu parlementaire. Le mouvement socialiste repose sur l'appropriation des moyens de production pour renverser le capitalisme. Au contraire, la gauche apparaît comme une modalité de gestion du pouvoir. "Jamais par exemple un révolutionnaire ne s'avisera de dire qu'il est de gauche", observe Dionys Mascolo. Le parlementarisme et la démocratie représentative reposent sur la délégation de pouvoir. Ce parlementarisme demeure "la forme historique déterminée de la domination de classe de la bourgeoisie" selon Rosa Luxemburg.
Le communisme de conseils émerge dans les années 1920 et repose sur les soviets comme structures d'auto-organisation. Cette nouvelle forme d'architecture politique s'écarte du parlementarisme, du "socialisme" d'État-parti et du spontanéisme. L'histoire de ce courant reste nourrit les noms incontournables du marxisme hétérodoxe comme Anton Pannekoek, Karl Korsch, Otto Rühle, Sylvia Pankhurst ou encore Maximilien Rubel.
Le conseillisme apparaît comme une organisation dans laquelle les ordres montent du bas vers le haut. Des délégués ou des mandatés portent la voix de conseils locaux, d'entreprise ou de quartier, et sont révocables à tout moment. Les communistes de conseils se démarquent du centralisme étatique séparé et bureaucratique mais aussi de l'auto-suffisance locale.
Le néo-zapatisme n'attaque pas l'État, mais apparaît comme un simple réseau d'autonomie locale au Chiapas. L'EZLN présente même une candidate aux élections présidentielles. Les kurdes du Rojava ne cessent de négocier leur existence avec le régime syrien et même désormais avec l'État turc qui demeure leur pire ennemi. Cette tentative reste locale et limitée. En revanche, le syndicalisme de la CNT parvient à diffuser des pratiques d'action directe et d'auto-organisation qui débouchent vers la révolution espagnole de 1936.
Néanmoins, le courant socialiste reste éloigné des classes populaires. Les divisions sectaires et les abstractions intellectuelles contribuent à éloigner l'immense majorité des prolétaires des groupuscules gauchistes. Au contraire, le socialisme libertaire vise à entraîner la majorité des exploités. Pour commencer à toucher le cœur et conquérir la confiance du prolétariat, "il faut commencer par lui parler non des maux généraux du prolétariat international tout entier, ni des causes générales qui leur donnent naissance, mais de ses maux particuliers, quotidiens", souligne Bakounine. Les luttes sociales émergent de manière locale, à partir des conditions de travail.

Théorie et pratique
Joseph Andras propose une belle présentation du socialisme, à travers son histoire, ses théories et ses débats majeurs. Il s'attache à un socialisme universel qui insiste sur l'importance des idées d'égalité et de solidarité à travers les différents continents. L'écrivain insiste également sur la diversité des courants au sein du socialisme. Il ne se réfère pas à une doctrine précise et limitée mais tente de puiser le meilleur dans chaque tradition du mouvement socialiste.
Joseph Andras propose également une contribution précieuse aux débats qui agitent les milieux militants et même les mouvements sociaux. Le romancier rejette évidemment le réductionnisme de classe qui élude les luttes féministes, antiracistes ou écologistes. Il insiste même sur la dimension socialiste qui nourrit ces mouvements sociaux. Cependant, Joseph Andras refuse également le morcellement postmoderne avec ces collectifs spécialisés sur une thématique précise et limitée.
Joseph Andras insiste sur le socialisme comme projet de société global qui vise à transformer tous les aspects de la vie. Cette lutte contre toutes les oppressions se démarque de la politique identitaire à la mode dans certains milieux militants. Le féminisme et l'antiracisme doivent s'articuler à la lutte des classes pour ne pas sombrer dans le clientélisme ou l'accommodement réformiste. Joseph Andras s'attache à articuler les différentes formes d'oppression, non pas à travers un catalogue, mais avec un projet global de transformation sociale : le socialisme.
Joseph Andras attaque également les dérives autoritaires et réformistes du socialisme. Il tient à se démarquer de la gauche qui reste enlisée dans l'impasse parlementaire et dans le cadre légaliste. L'impasse du groupuscule LFI qui se confine dans les dorures du Palais Bourdon illustre cette critique du réformisme. Joseph Andras pointe également les dérives autoritaires du socialisme. Il attaque le marxisme-léninisme qui subordonne les moyens aux fins. Au contraire, l'écrivain montre bien que les moyens conditionnent les fins. Il n'est pas possible de sortir de l'aliénation par des moyens aliénés.
Joseph Andras évoque joliment le communisme des conseils, qui demeure la plus belle tradition du socialisme. Ce courant insiste sur l'auto-organisation depuis la base et pointe les limites de la centralisation et de la bureaucratie. Néanmoins, le livre de Joseph Andras se penche davantage sur les idées et les théories. Ce qui élude les pratiques d'auto-organisation qui surgissent dans les soulèvements sociaux. L'idée socialiste s'ancre dans des luttes, avec des pratiques d'action directe et de solidarité de classe. Joseph Andras note d'ailleurs que le socialisme doit partir des problèmes du quotidien et des luttes à la base. Plutôt que de s'enfermer dans une idéologie abstraite, le socialisme doit s'immerger dans les pratiques de lutte.
Source : Joseph Andras, La vie bonne. Notre socialisme, Divergences, 2026
Articles :
Rosa Luxemburg face à la stratégie léniniste
Réflexions sur le communisme de conseils
Une histoire de l'autonomie des luttes
Stratégie et utopie communiste
Pour aller plus loin :
Vidéo : Histoires d'une idée – La vie bonne de Joseph Andras, publiée sur Un grain de lettres le 26 avril 2026
Radio : émissions avec Joseph Andras diffusées sur France Culture
Joseph Andras, Théo Roumier, Vers un socialisme démocratique, populaire et polyphonique Entretien avec Joseph Andras, publié sur le site Contretemps le 23 mars 2026
Nicolas Framont, “Le socialisme est la maison commune de tous les combats justes.” – Entretien avec Joseph Andras, publié sur le site Frustration le 9 mars 2026
Théo Roumier, Vienne le temps des égalitaires, publié sur le site En attendant Nadeau le 31 mars 2026
Joseph Confravreux, Joseph Andras veut retrouver le souffle du socialisme, publié sur Mediapart le 1er mars 2026
Kaoutar Harchi et Joseph Andras : La vie bonne ou la barbarie, publié sur le site Frustration le 18 mars 2025
Jean-Marie Durand, Kaoutar Harchi et Joseph Andras : “Pour résister aux politiques macronistes, un syndicaliste est plus efficace qu’un écrivain”, publié dans le magazine Les Inrocks le 19 janvier 2024
Articles de Joseph Andras publiés sur le site Diacritik
Articles de Joseph Andras publiés sur le site Frustration
/image%2F0556198%2F20160103%2Fob_2682c5_rhum-express-pics.jpg)
/image%2F0556198%2F20260524%2Fob_c11952_vivreautrement-1662371678-1170x749.jpg)