Les marxistes hétérodoxes

Publié le 23 Avril 2026

Babylon Berlin (2017)

Babylon Berlin (2017)

Le mouvement ouvrier ne se réduisent pas à des partis réformistes et autoritaires. Des marxistes hétérodoxes insistent sur les pratiques de lutte qui forge la conscience de classe. Ils insistent également sur l'émergence des conseils ouvriers. Ces structures émergent dans les soulèvements révolutionnaires et doivent dessiner une réorganisation de la société depuis la base.

 

 

Pour renouveler la pensée critique et les stratégies de lutte, le journal en ligne Mediapart se penche sur différentes figures politiques et intellectuelles. Une série estivale explore les "Combattants de l'émancipation dans les années 1930et une seconde se penche sur "Des idées oubliées pour rénover la gauche". Les théoriciens présentés gardent un fort ancrage dans la social-démocratie d'avant-guerre. Mais ils développent aussi des perspectives radicalement nouvelles.

Des axes de réflexion visent à comprendre les limites et les contradictions de l'accumulation du capital. Ils redéfinissent également la fonction des révolutionnaires et leur pratique dans la lutte des classes. Ces figures défendent l'internationalisme et attaquent le capitalisme d'État, sous sa forme démocratique, fasciste ou stalinienne.

Dans les années 1920, la répression de la bourgeoisie et la bolchevisation imposée par l'Internationale communiste réduisent ces penseurs à la marginalité. L'intégration des partis ouvriers dans un cadre national débouche vers la réduction du marxisme à un corpus idéologique. Le journaliste Romaric Godin se penche sur ces figures hérétiques dans le livre Penser l'émancipation autrement.

 

 

                      Penser l'émancipation, autrement - 1

 

 

Rosa Luxemburg

 

Rosa Luxemburg demeure une figure centrale de la gauche. Cette dirigeante de la social-démocratie allemande parvient à s'imposer dans un milieu très masculin. Surtout, Rosa Luxemburg demeure la martyr révolutionnaire, assassinée par des nationalistes à la solde d'un pouvoir réformiste. Néanmoins, sa pensée demeure longtemps marginalisée. Le "luxemburgisme" apparaît comme une déviance combattue par les bolcheviks autant que par la bourgeoisie. La contestation des années 1968 puise dans ses textes une réflexion sur la spontanéité révolutionnaire. Mais son influence sur la gauche contemporaine demeure extrêmement faible. Néanmoins, Rosa Luxemburg demeure une source incontournable pour saisir notre époque et ses enjeux, mais aussi pour définir une stratégie révolutionnaire.

Son ouvrage économique majeur, L'Accumulation du capital, est publié en 1913. Elle décrit les effets de l'expansion du capitalisme qui atteint désormais un point culminant. Le système économique intègre ce qui lui est étranger et le détruit en se déployant. Ses analyses permettent de comprendre la colonisation, mais aussi la marchandisation des services publics. Rosa Luxemburg estime que l'accumulation capitaliste n'est pas illimitée. Face à ce blocage, le seul relai de croissance possible devient les dépenses militaires. Cette théorie de l'impérialisme demeure actuelle. Les guerres ne cessent de se multiplier depuis l'agression russe en Ukraine en 2022.

 

Rosa Luxemburg propose une pensée de l'action. Elle s'oppose au réformisme d'Eduard Bernstein qui tente de construire le socialisme dans la société capitaliste. La social-démocratie doit participer au gouvernement, même avec des partis bourgeois, pour modifier de l'intérieur le système économique. Mais Rosa Luxemburg observe que la redistribution des richesses demeure illusoire sans un renversement du mode de production capitaliste. Dans le contexte du néolibéralisme, les idéologies à la Thomas Piketty deviennent illusoires. Rosa Luxemburg souligne que la transformation sociale ne passe pas par la voie parlementaire.

La révolution repose sur l'action collective de la grande majorité populaire. Rosa Luxemburg s'oppose aux dérives avant-gardistes des blanquistes et des léninistes. Elle récuse la prise de pouvoir par une minorité agissante. La révolution russe de 1905 montre l'importance de la "grève de masse". Cette spontanéité révolutionnaire découle des pratiques de lutte et des grèves qui se construisent dans l'action de terrain des syndicats de base. Le Parlement devient alors une tribune pour relayer les luttes sociales qui demeurent centrales. Mais les gouvernements de gauche favorisent également une passivité des masses.

 

 

         

 

 

Gauche germano-hollandaise

 

L'astronome Anton Pannekoek demeure une figure centrale du marxisme du début du XXe siècle. Il se situe à l'aile gauche de la social-démocratie. Après la révolution russe de 1917 et la révolution allemande de 1918, il considère que les conseils ouvriers apparus à cette occasion constituent le noyau central de l'action révolutionnaire. Au contraire, Lénine défend la centralisation du pouvoir et la construction d'un État soviétique. Son pamphlet sur La maladie infantile du communisme attaque directement les positions de Pannekoek. Le théoricien hollandais est alors exclu de la nouvelle Internationale et oublié du mouvement ouvrier.

Pannekoek critique le marxiste scientiste et déterministe de Lénine. La révolution russe apparaît comme une révolution bourgeoise avec la prise de pouvoir par une nouvelle classe : la bureaucratie. L'URSS contribue à industrialiser des pays ruraux. Pannekoek insiste surtout sur la construction de la conscience de classe à travers des pratiques d'auto-organisation. Il défend les soviets contre le léninisme. Pannekoek considère que l'émancipation ne passe pas par les institutions bourgeoises. Il récuse les partis et le parlementarisme. Au contraire, il s'appuie sur les organisations spontanées, les grèves sauvages ou les occupations d'usine. Il insiste sur l'auto-organisation qui permet la conscience et la pratique révolutionnaire.

 

Otto Rühle est un député du parti social-démocrate (SPD) en Allemagne entre 1914 et 1918. Il refuse de voter les crédits de guerre mais ne rejoint pas la scission de l'USPD par fidélité à la discipline du parti. Cependant, à partir de 1918, il devient l'un des penseurs les plus radicaux de la gauche anti-autoritaire. Il considère le parlementarisme comme constitutif de la domination de la bourgeoisie. Le socialisme ne peut pas passer par le jeu parlementaire et partisan. Il insiste sur la construction des conseils ouvriers et sur le rejet des élections.

Otto Rühle échappe à la répression et crée le Parti communiste ouvrier d'Allemagne (KAPD). Il tente de se rapprocher de la nouvelle Internationale et se rend à Moscou en 1920. Cependant, il critique les bolcheviks et le pouvoir "ultra-centralisé". Il observe un pouvoir bureaucratico-militaire qui repose sur la dictature des chefs. L'arbitraire, l'autorité, la corruption et la violence prédominent.

Otto Rühle considère que la forme-parti se révèle inadaptée pour la révolution sociale. Son expérience révolutionnaire le conduit à valoriser les conseils ouvriers. Même quand il ne participe pas aux élections, le parti tente de contrôler et d'encadrer les mouvements sociaux. Il synthétise cette réflexion dans la brochure La révolution n'est pas une affaire de parti. Otto Rühle insiste sur la mobilisation sur les lieux de travail. L'AAU-E favorise la conscience des masses dans les usines et regroupe jusqu'à 200 000 membres.

 

 

                

 

 

Critique du léninisme

 

Sylvia Pankhurst participe aux actions des suffragettes pour le droit de vote des femmes. Ce mouvement subit une répression violente dans les années 1900. Cependant, Sylvia Pankhurst critique le féminisme bourgeois qui refuse d'inclure les ouvrières et les femmes pauvres dans le mouvement. Sylvia relie la lutte des femmes avec celles des peuples colonisés et de la classe ouvrière. Elle fonde la Fédération de l'East End à Londres pour lancer des actions communes avec les dockers et divers syndicats de base.

Sylvia Pankhurst s'oppose à la Première Guerre mondiale et à l'Union Sacrée. Elle se rapproche du mouvement socialiste et critique le parlementarisme qui débouche sur le vote des crédits de guerre. La Fédération de l'East End s'appuie sur l'entraide et la solidarité à l'échelle locale, avec des distributions alimentaires. Les soviets qui émergent en Russie en 1917 renforcent cette conviction de la nécessité de l'auto-organisation à la base. Cependant, la prise de pouvoir par les bolcheviks débouche vers la liquidation des soviets.

Lénine impose des partis communistes uniques alignés sur Moscou. Il publie son pamphlet sur La maladie infantile du communisme qui attaque ouvertement Sylvia Pankhurst. Cependant, malgré ses polémiques, Sylvia reste attachée à la construction de la nouvelle Internationale dont elle incarne l'opposition de gauche. Mais la critique interne n'est pas tolérée. La Parti communiste de Grande-Bretagne exclut Sylvia car elle reste attachée à sa liberté de parole à travers son journal. Mais Sylvia Pankhurst poursuit ses engagements antifascistes et anticolonialistes.

 

Georg Lukacs participe au gouvernement de Bela Kun dans la révolte hongroise de 1919. Après cet échec, il rédige Histoire et conscience de classe publié en 1923. Ce livre s'oppose au déterminisme marxiste qui prétend élaborer des lois de l'Histoire. Ensuite, cet ouvrage théorise le "fétichisme de la marchandise". Les rapports humains sont transformés en rapports entre objets. Mais la conscience de classe du prolétariat peut se développer avec les pratiques de lutte. Ce qui s'oppose au dogme stalinien qui considère que les masses doivent être guidées par une avant-garde bureaucratique.

Georg Lukacs doit donc renier son texte pour s'aligner sur le stalinisme qui règne en Hongrie. Cependant, son livre influence la critique de l'aliénation et du capitalisme moderne. Son élève Agnes Heller développe une théorie des besoins dans les années 1960. Guy Debord multiplie les détournements et les références à l'œuvre de Georg Lukacs dans La société du spectacle. Ce livre décrit l'emprise de la logique marchande sur tous les aspects de la vie. Le mouvement écologique permet de raviver cette critique de la marchandisation de l'espace et du vivant.

 

 

       

 

 

Théorie et pratique

 

Karl Korsch est un militant du KPD, le Parti communiste allemand. Ce professeur de droit est nommé ministre de la justice du Land de Thuringe en 1923. Il devient une figure de la gauche allemande. Mais son influence politique s'exerce surtout à travers ses livres. En 1923, il publie Marxisme et philosophie. Ce texte attaque la lecture mécaniste et scientifique du marxisme. Au contraire, Karl Korsch souligne que c'est le mouvement de classe prolétarien réel qui a permis l'émergence de la théorie marxiste. Une idéologie ne se combat pas dans les universités et dans la bataille culturelle, mais surtout dans la lutte sociale.

Karl Korsch s'attache à relier la théorie et la pratique. Il critique également le marxisme orthodoxe incarné par Karl Kautsky. Cette interprétation marxiste est devenue une idéologie qui isole la lecture de Karl Marx du mouvement réel des luttes sociales. Le marxisme est même devenu un nouveau fétiche de la bourgeoisie comme l'État ou l'économie. Le marxisme cesse de devenir une théorie critique. Il se fige dans une prétention scientifique déconnectée des luttes concrètes. L'idéologie marxiste permet même de dicter le comportement des travailleurs et de leurs représentants.

Cette analyse est publiée alors que Karl Korsch est toujours un dirigeant du KPD. Mais cette critique implacable de la social-démocratie peut également viser le dogme marxiste-léniniste. Karl Korsch rejette donc le stalinisme sans rejoindre sa variante trotskyste. Il se rapproche du communisme de conseils et se penche sur l'anarchisme de Bakounine. Ces théories restent ancrées dans les pratiques d'auto-organisation du prolétariat pour permettre une transformation de la société depuis la base. Karl Korsch reste également marqué par la vivacité de l'anarchisme espagnol.

 

Paul Mattick participe aux grèves dans l'Allemagne de 1918. Il a alors 14 ans mais milite déjà à l'aile gauche du KPD (Parti communiste d'Allemagne). Il refuse le parlementarisme pour valoriser l'action directe et une révolution par les conseils ouvriers. Mais il est exclu du KPD et fonde le KAPD (Parti communiste ouvrier d'Allemagne). Il participe aux nombreuses grèves insurrectionnelles qui émaillent la République de Weimar. Mais Moscou prend le contrôle du mouvement ouvrier allemand. Paul Mattick s'exile aux États-Unis en 1926. Il rejoint le syndicat Industrial Workers of the World (IWW) qui valorise l'action directe et la grève insurrectionnelle.

Dans la crise économique des années 1930, Paul Mattick participe aux conseils de chômeurs qui organisent des réquisitions et le ravitaillement. L'historien Howard Zinn montre que c'est un puissant mouvement de chômeurs et la multiplication des luttes sociales qui débouchent vers les programmes sociaux du New Deal. Mais Paul Mattick tire un bilan contrasté de ce mouvement social. Les capacités d'auto-organisation des masses permet de répondre à leurs besoins sans passer par le pouvoir central. Néanmoins, le courant libertaire ne parvient pas à s'implanter dans la classe ouvrière américaine qui se contente du New Deal rooseveltien.

 

 

               The Compulsion for Revolution | libcom.org

 

 

Communistes de conseils

 

Le livre de Romaric Godin permet de découvrir des pensées ensevelies sous la propagande stalinienne et social-démocrate. Ces théories dessinent le courant le plus pertinent du mouvement ouvrier. Ce communisme de conseils s'oppose aux dérives réformistes et autoritaires des autres tendances. Ces dirigeants marxistes décident de rompre avec la social-démocratie puis avec le marxisme-léninisme pour tracer une démarche originale. Le communisme de conseils n'est pas une idéologie et une stratégie figée mais une démarche qui permet d'échapper aux impasses des marxistes orthodoxes.

Romaric Godin et les éditions Smolny présentent ces auteurs dans l'ordre chronologique. Ce qui permet de suivre l'évolution stratégique de ces théoriciens. Rosa Luxemburg reste la figure fondatrice de ce courant. Elle contribue à renouveler l'économie marxiste. Surtout, elle est fusillée par un pouvoir de gauche au cœur d'un soulèvement révolutionnaire. Tout un symbole. Mais sa pensée reste traversée par des contradictions. La théoricienne de la grève de masse et de la spontanéité révolutionnaire demeure attachée au parlementarisme.

Mais la mort de Rosa Luxemburg à cause de ses anciens camarades arrivés au pouvoir met un terme à l'illusion de la démocratie libérale. Anton Pannekoek contribue à théoriser les conseils ouvriers. Ce courant ne cesse d'insister sur les pratiques d'auto-organisation qui émergent au cœur des luttes sociales. Néanmoins, Pannekoek reste englué dans le productivisme industriel. Ensuite, il se réfugie dans la contemplation théorique sans penser l'intervention anti-autoritaire dans les luttes sociales.

 

Les dirigeants sociaux-démocrates Otto Rühle et Karl Korsch finissent par rompre avec les partis politiques. Ils dénoncent les démarches autoritaires qui considèrent que les masses ouvrières doivent être guidées par des avant-gardes intellectuelles. Les stratégies révolutionnaires ne doivent pas être déterminées par des sectes et des partis isolés. C'est dans les luttes sociales et leurs pratiques d'auto-organisation que doit émerger un projet de société alternatif.

Sylvia Pankhurst propose une pratique concrète avec un comité de quartier auto-organisé. Ses polémiques avec Lénine s'appuient moins sur des spéculations fumeuses que sur ses discussions avec les ouvrières de son groupe de l'East End. Paul Mattick demeure un simple militant ouvrier qui permet de relier ces théories avec des pratiques de lutte concrètes.

Ces pensées permettent d'analyser les potentialités et les limites des mouvements sociaux. Le communisme de conseils perdure dans les nouveaux soulèvements sociaux qui éclatent au XXIe siècle. Les pratiques d'auto-organisation et d'action directe demeurent vivaces. Mais ces mouvements manquent d'espace de discussion pour dessiner des perspectives nouvelles et réorganiser la société depuis des structures de base.

 

Source : Romaric Godin, Penser l'émancipation autrement. Huit marxistes hétérodoxes, Smolny, 2026

 

Articles liés :

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Réflexions sur le communisme de conseils

La gauche allemande des années 1918

Rosa Luxemburg face à la stratégie léniniste

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Romaric Godin "Penser l'émancipation autrement" (éd Smolny) - Librairie Libertalia des Métallos, diffusée le le 27 février 2026

Vidéo : Romaric Godin → Penser l’émancipation, autrement. Huit marxistes hétérodoxes, diffusée par la Librairie Ombres Blanches le 20 février 2026

Radio : Penser l’émancipation autrement, discuter l’apport de marxistes hétérodoxes [Podcast], diffusée sur le site Contretemps le 7 mars 2026

Radio : Les Marxistes de la CIA : Huit hétérodoxes pour réparer le monde (avec Nathan), diffusée sur Martin Eden – Plein Cadre

Radio : Georg Lukács, un penseur dans le feu de l’esprit, diffusée sur France Culture 

Romaric Godin, Penser l'émancipation autrement, publié sur Le Club de Mediapart

Note de lecture publiée sur le site L'Étendard Plébéien – Revue française de dialogues le 24 janvier 2026

Perspectives (Otto Rühle, 1939), publié sur le site Bataille socialiste

Pannekoek (1873-1960) sur le site Bataille socialiste

Korsch (1886-1961) sur le site Bataille socialiste

Mattick (1904-1981) sur le site Bataille socialiste

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