Le quotidien ouvrier
Publié le 19 Mars 2026
Les témoignages ouvriers depuis le quotidien dans les entreprises permettent de mieux comprendre le fonctionnement du capitalisme que les manuels d’économie. Le travail repose sur l’exploitation mais aussi sur la soumission à la hiérarchie avec ses règles et ses contraintes. L’industrie automobile des États-Unis dans les années 1950 permet d’observer le développement du capitalisme moderne, avec la production de masse dans les grandes usines. Le témoignage sur la vie quotidienne au travail permet de comprendre les sentiments, les fatigues, les colères et les joies des exploités. Le mécontentement des ouvriers débouche alors vers des débrayages et des grèves.
La tendance « Johnson-Forest » émerge au sein du parti trotskiste américain du SWP (Socialist Worker Party). Cette organisation comprend deux figures intellectuelles majeures. Le militant trinidadien C.L.R. James a rédigé son livre sur Les Jacobins noirs en 1938. La militante russe Raya Dunayevskaya a traduit les Manuscrits de 1844 de Karl Marx en anglais. La tendance Johnson-Forest propose une critique implacable du stalinisme mais aussi de l’URSS considéré comme un capitalisme d’État. Surtout, leur nouveau groupe nommé Correspondence s’appuie sur la parole des travailleuses et des travailleurs à partir de la pratique de l’enquête ouvrière.
Ria Stones incite un jeune ouvrier à tenir un journal sous le pseudonyme de Paul Romano. The Americain Worker apparaît comme un texte collectif qui repose sur la retranscription d’entretiens. L’aventure du texte se poursuit en France. Cornélius Castoriadis et Claude Lefort développent des analyses proches de celles de la tendance Johnson-Forest sur la nature du régime stalinien et sur l’importance des témoignages ouvriers pour comprendre les évolutions du capitalisme. En 1949, ils fondent le groupe Socialisme ou Barbarie qui publie une revue du même nom. Le premier numéro comporte la traduction des premières pages de The Americain Worker. La publication du texte se poursuit les quatre numéros suivants.
En 1952, Claude Lefort publie un article sur « L’expérience prolétarienne » qui insiste sur l’importance des témoignages sur le quotidien au travail. Daniel Mothé, un des membres très actifs du groupe, consacre plusieurs textes à son expérience à l’usine Renault-Billancourt. La revue insiste sur les capacités d’action autonomes des ouvriers sur leur lieu de travail. Ils doivent réinventer leur activité contre l’organisation imposée par les ingénieurs et les ordres donnés par les chefs d’atelier.
Le capitalisme souhaite que les travailleurs restent de simples exécutants tout en ayant en réalité besoin de leur action autonome pour que les usines fonctionnent. Surtout, cette autonomie préfigure la réorganisation de la production depuis la base. Les ouvriers connaissent mieux leurs machines et l’organisation de l’usine que leur hiérarchie. Le témoignage de Paul Romano débouche vers la nouvelle publication du livre L’ouvrier américain.

Aliénation au travail
Le travail semble nécessaire pour survivre à travers le salaire. « L’ouvrier est forcé de travailler. Il n’a d’autre alternative que de produire afin de se procurer le minimum le plus indispensable à l’existence », ouvre Paul Romano. La vie quotidienne reste absorbée par le travail et l’entreprise. L’ouvrier doit se lever le matin pour travailler dans les conditions qui lui sont imposées. Surtout, l’ouvrier se contraint lui-même à accepter ses conditions et à se soumettre à la routine du travail.
Les ouvriers restent la journée enfermés dans l’usine, à respirer des émanations de poussières et de gaz. Les ouvriers doivent répéter les mêmes gestes et s’enferment dans la routine. Un simple moment d’inattention suffit à provoquer un accident. L’activité militante de l’ouvrier américain demeure très intermittente. Pendant plusieurs mois et même années, il ne peut manifester aucun mécontentement. Cependant, des révoltes peuvent prendre n’importe quel prétexte pour éclater le moment venu.
Après le travail, en compagnie d’autres ouvriers, les conversations retombent inéluctablement sur le le sujet de l’usine. Le travailleur pense continuellement au jour de paie et à la fin de la semaine. Ses loisirs sont également conditionnés par son travail. Il ne peut pas se coucher tard car il doit se lever tôt. Le week-end passe si vite qu’il n’est pas possible d’en profiter pleinement. Dans l’usine, il existe un ensemble de règlements d’atelier. Le moindre manquement débouche vers un blâme. Trois blâmes suffisent pour donner à l’entreprise le droit de licencier. Il est facile pour la compagnie d’user de ce droit quand elle le veut, si elle cherche à renvoyer quelqu’un. Cependant, il reste rare que l’entreprise licencie un salarié pour trois blâmes.

Organisation du travail
Les ouvriers contestataires peuvent faire peur à l’entreprise. « La compagnie ne se risque pas à se mesurer à des ouvriers qui sont des fauteurs de troubles. Il semblerait qu’ils estiment que, lorsque de tels ouvriers en veulent à la compagnie, ils ne manqueront pas de leur causer des désagréments beaucoup plus graves », indique Paul Romano. L’entreprise tente alors de se concilier les ouvriers rebelles.
L’ouvrier peut réduire sa productivité pour s’opposer à l’intensification du travail. « Si la compagnie accélère le rythme des machines et hausse les normes, une partie des ouvriers s’entendra pour ralentir la cadence », observe Paul Romano. Si la compagnie refuse de discuter de la réduction du rendement, les ouvriers l’imposent par leur propre action. Le salaire n’est pas central dans le déclenchement d’une grève mais devient une revendication pour impulser un mouvement contre l’intensification du travail.
Cependant, l’entreprise n’impose pas une organisation du travail pour améliorer la production. La discipline de l’usine doit avant tout permettre la subordination et le contrôle des ouvriers. L’accélération du rythme des machines provoque de nombreuses pannes. Des hiérarchies raciales s’imposent dans l’usine. Les ouvriers noirs occupent les emplois subalternes dans la production. Ils doivent également essuyer les humiliations racistes. La division du travail impose des tâches simples et routinières. Les ouvriers ne peuvent pas développer leur spontanéité créatrice dans l’atelier.

Syndicalisme
Les patrons redoutent particulièrement l’organisation des ouvriers et le syndicalisme de lutte de l’UAW. La classe dirigeante vise à détourner, corrompre, briser, mater, devancer toute tentative de bouleversement radical. Diverses pratiques et divisions permettent d’éviter les révoltes. La période d’essai de six mois permet de sélectionner les éléments les plus fiables. L’entreprise diffuse plusieurs rumeurs contradictoires avant d’amorcer une modification dans le travail. Les ouvriers ne savent pas ce qui les attend et deviennent résignés quand la direction leur annonce que leur emploi du temps est modifié.
Les réunions syndicales réunissent peu de travailleurs. En revanche, durant les périodes de grèves, les ouvriers sont nombreux dans les assemblées. Ils ne laissent pas les bureaucrates prendre des décisions importantes. « Lorsqu’un ouvrier de base prend la parole, il exprime généralement l’opinion de tous. La quasi-totalité des ouvriers semble indifférente, mais ils ne le sont pas. Rien ne leur échappe », indique Paul Romano.
Néanmoins, la plupart du temps, 20 ou 30 syndiqués prennent des décisions sur des questions qui engagent l’ensemble des cotisants dont le nombre s’élève à 800. Les délégués syndicaux se méfient de la base et des actions spontanées qui débordent du cadre légaliste. Certains dirigeants syndicaux se laissent impressionner par les « clauses de sécurité » imposées par l’entreprise.
Les bureaucrates syndicaux préfèrent fréquenter les cadres dirigeants plutôt que la base. Certains contremaîtres de l’entreprise ont été autrefois au nombre des meilleurs militants syndicaux. Durant les élections, aucun programme n’est exposé devant la base. Les alliances continuent de se nouer jusqu’au dernier moment pendant les élections syndicales elles-mêmes. Un certains nombre de jaunes au service de l’entreprise ont déjà été élus au poste de responsable syndical.

Point de vue de classe
Le témoignage de Paul Romano jette un regard de classe sur le capitalisme. Il décrit le quotidien de l’usine, avec sa discipline et son organisation du travail. Ce qui permet d’analyser le capitalisme à partir de la réalité vécue et des rapports de classe au quotidien. Paul Romano propose également une critique du travail ancrée dans la réalité sociale, loin des postures de philosophie morale. Il montre bien comment le travail absorbe tous les aspects de la vie, y compris les congés et les loisirs.
Ce témoignage peut sembler daté. Il évoque la grande usine automobile. Désormais, des petites unités de production et la sous-traitance viennent briser ce collectif ouvrier. La classe capitaliste s’est confrontée aux luttes anti-travail des années 1968. La concentration ouvrière favorise la conscience de classe et permet un blocage de la production relativement plus facile. Néanmoins, l’organisation du travail semble inchangée voire perfectionner avec le management et le flicage informatique. Ces techniques permettent de favoriser l’embrigadement des salariés du côté des intérêts de l’entreprise.
Le syndicalisme semble désormais considérablement affaiblit voire obsolète. La bureaucratie et la collaboration de classe se banalisent. Le syndicalisme d’entreprise et les réunions CSE favorisent davantage la proximité avec la direction. Le respect de la légalité prime sur la lutte des classes. Les grèves deviennent plus rares et éphémères. Néanmoins, les capitalistes continuent de redouter les explosions ouvrières. Même si les soulèvements sociaux éclatent souvent en dehors des entreprises, des mouvements de grève interprofessionnels continuent de faire trembler le patronat.
L’aspect le plus daté du témoignage de Paul Romano semble lié à la défense du travail. La production économique semble désormais vide de sens. Une partie de l’économie devient nuisible pour des raisons écologiques : automobile, armement, pétrochimie, serveurs informatiques… Au contraire, il semble important de renouer avec la tradition des luttes anti-travail et du syndicalisme révolutionnaire qui aspire avant tout à gagner plus en travaillant moins. En revanche, Paul Romano insiste pertinemment sur les capacités des salariés à reprendre le contrôle de la production pour la réorganiser depuis la base.
Source : Paul Romano, L’ouvrier américain, traduction Philippe Guillaume, éditions Héros-Limite, 2025
Extrait publié sur le site Archives Autonomies
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Danielle Tartakowsky, En bref : grand écart, publié sur le site En attendant Nadeau Numéro 221 le 13 mai 2025
Matthieu Renault, « Achab est Dieu, Ford est son prophète ». Le naufrage du capitalisme selon C.L.R. James, publié sur le site Contretemps le 7 septembre 2020
Rubrique Socialisme ou Barbarie publiée sur le site Archives Autonomies
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