La pensée postcoloniale de Fanon

Publié le 4 Décembre 2025

La pensée postcoloniale de Fanon

Psychiatre martiniquais et militant anticolonialiste, Frantz Fanon apparaît également comme un pionnier de la pensée postcoloniale. Ses livres Les Damnés de la terre et Peau noire, Masque blanc contribuent à renouveller les sciences sociales. Dans les portraits et biographies qui lui sont consacrés, Fanon apparaît surtout comme un homme d’action. Ce qui élude sa pensée politique. C’est du côté des États-Unis que l’intellectuel antillais fait l’objet de recherches académiques dans le domaine des études postcoloniales.

La décolonisation des savoirs implique d’adopter le point de vue du subalterne. Ces théories s’opposent à l’hégémonie de l’Occident et visent à décentrer la souveraineté intellectuelle de l’Europe. Cette démarche considère que les colonisés doivent agir par et pour eux-mêmes. Le philosophe Matthieu Renault explore la pensée de l’intellectuel antillais dans le livre Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale.

 

 

        Frantz Fanon - 1

 

 

Psychanalyse et postcolonialisme

 

Fanon propose une critique psychanalytique de la civilisation. Son premier livre, Peau noire, masques blancs, apparaît comme une relecture de Malaise dans la civilisation de Freud d’un point de vue anticolonial. L’histoire de la civilisation repose sur les mécanismes de défense mis en œuvre pour faire taire le « sauvage » enfoui dans les tréfonds du psychisme blanc.

Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, considère le nazisme comme la répétition du colonialisme à l’intérieur des frontières de l’Europe. La barbarie nazie apparaît comme un phénomène préparé de longue date, dans les profondeurs de l’inconscient et dans l’asservissement du monde non-européen.

Fanon se penche sur « l’imposition culturelle ». Le colonisé subit le transfert de la « vision du monde » du colonisateur. Il subit son « inconscient collectif ». Le colonisé reçoit les récits sur la colonisation et s’identifie au Blanc qui semble fort et aventurier. Dès son plus jeune âge, le colonisé apprend à sentir, percevoir, penser comme un Blanc.

 

Fanon évoque également une psychologie politique des mécanismes de défense. L’occupant vise à la dislocation des systèmes de défense mis en œuvre par les masses colonisées. La paresse permet de s’opposer au colonialisme. « La paresse du colonisé c’est le sabotage conscient de la machine coloniale ; c’est sur le plan biologique, un système d’auto-protection remarquable », observe Fanon. Mais ces mécanismes de défense apparaissent comme une forme de résistances passive et diffèrent des mécanismes de lutte. Néanmoins, cette défense apparaît comme la condition de possibilité et l’anti-chambre des luttes de libération nationale.

Fanon insiste sur la violence du colonialisme qui repose sur la force. « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est de la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner devant une plus grande violence », décrit Fanon. Le colonialisme s’apparente à l’état de nature chez Hobbes qui repose sur la guerre de tous contre tous. Cependant, pour Fanon, l’état de nature ne découle pas d’une origine immémoriale mais résulte des politiques coloniales.

Fanon développe une théorie vitaliste des luttes de libération nationale qui s’apparentent à une lutte contre les puissances de mort du colonialisme. La révolution algérienne devient une lutte pour la vie. Fanon accorde ainsi une importance majeure à la violence comme instinct de vie et de légitime défense. Fanon compare également la violence à un orgasme vital.

 

 

                

 

 

Théorie et pratique

 

Matthieu Renault adopte une posture contestable. Il vise à isoler la pensée de Fanon de son contexte historique. Certes, l’universitaire tente de revaloriser la légitimité académique d’un militant connu avant tout pour ses textes de combat. Il revient longuement sur Peau noire, masques blancs. Ce livre propose une véritable théorie du colonialisme à travers la psychanalyse. Il montre comment le colonialisme parvient à domestiquer les colonisés. La population dominée intériorise alors les imaginaires imposés par les colons.

Néanmoins, Matthieu Renault propose une lecture dépolitisée de Fanon. La psychanalyse peut permettre de comprendre l’intériorisation des structures sociales par les individus. Les écrits de Fanon ou de Wilhelm Reich s’inscrivent dans cette filiation. Mais cette discipline peut également considérer la société comme une masse d’individus isolés. La psychologie individuelle prime sur l’analyse des rapports sociaux.

Fanon ne se contente pas d’observer l’intériorisation de la domination par les colonisés. Il analyse également la structure de classe de la société algérienne. Il observe l’émergence d’une classe dirigeante au sein de la population colonisée. Ce groupe peut collaborer avec l’administration coloniale. Mais il forme également les cadres dirigeants du FLN et de la lutte anticoloniale. Les analyses de classe de Fanon sur la société algérienne mettent en garde contre la prise de pouvoir par une minorité après l’indépendance.

 

Le livre de Matthieu Renault vise à séparer la théorie de la pratique. L’universitaire a pourtant proposé de remarquables biographies intellectuelles de CLR James ou Alexandra Kollontaï. Certes, ces figures affichent un marxisme révolutionnaire assumé. Mathieu Renault pointe d’ailleurs les limites d’un Fanon plus proche d’une psychanalyse engluée dans l’idéologie réactionnaire. Il reprend le cliché sexiste des femmes qui fantasmerait sur la figure du « Noir violeur ». Fanon colporte également une idéologie homophobe. Il réduit le racisme à une forme d’homosexualité refoulée.

Néanmoins, Matthieu Renault évoque trop peu le parcours du militant anticolonialiste. Certes, de nombreux livres et films se penchent sur la biographie de Fanon. Mathieu Renault ne prétend pas proposer un livre de référence mais se contente d’éclairer la dimension postcoloniale de Fanon. Néanmoins, la récupération par les campus américains délaisse l’importance de la lutte des opprimés pour se focaliser sur les imaginaires et les représentations. Cet aspect de Fanon mérite d’être effectivement redécouvert en France. Même si cette dimension ne doit pas être séparée des écrits de lutte qui tentent d’ouvrir la perspective d’une révolution africaine.

 

Source : Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Amsterdam, 2025

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Wissam Xelka, DÉCOLONISER le MARXISME ? Lénine, Islam, Fanon, CLR James, Kollontaï... Avec Matthieu Renault, diffusé le 25 juin 2025

Vidéo : Qui était Frantz Fanon, figure majeure de la pensée anticolonialiste ? Comprendre en trois minutes, diffusé sur le site du journal Le Monde le 12 avril 2025

Vidéo : En 2025, la pensée de Frantz Fanon est-elle toujours présente ?, diffusée sur France Culture le 21 juillet 2025

Vidéo : Frantz Fanon : la réalité coloniale que la France veut effacer, diffusée sur Blast le 2 avril 2025

Vidéo : Frantz Fanon, de l'anticolonialisme à la pensée décoloniale, diffusée par La Carmagnole le 7 octobre 2021

Radio : Révolution Frantz Fanon, émissions diffusées sur France Culture le 5 avril 2021

Matthieu Renault, Frantz Fanon et la décolonisation des savoirs, publié sur le site Esquisses le 22 novembre 2018

Seloua Luste Boulbina, La fin d’une relégation, publié sur le site de la revue Mouvements le 5 décembre 2011

Maureen Murphy, Frantz Fanon à l’épreuve du temps, publié dans la revue Critique d’art n°39 du Printemps 2012

Sara Salem, Une planche de salut révolutionnaire : enseigner Fanon dans un monde postcolonial, publié sur le site de la revue Contretemps le 4 décembre 2017

Michel Giraud, À quoi ça sert, l’oubli ? Le cas Fanon, publié sur le site La Vie des idées le 12 juin 2012

Publié dans #Pensée critique

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H
top merci
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