Le cinéma français des années 1970
Publié le 11 Décembre 2025
Le cinéma français des années 1970 reflète une période de profondes mutations sociales et politiques. Ce moment contestataire s’étend de la révolte de Mai 68 à mai 1981 avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. Durant cette période, la culture française bascule de l’action collective vers le subjectivisme libéral marqué l’individu isolé, le repli intime, le désenchantement. Cette séquence permet également une résurgence de la lutte des femmes avec la conquête de nouveaux droits. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) permet de prendre la parole, d’écrire, de s’organiser, d’agir pour bousculer les normes et l’ordre patriarcal. Les femmes deviennent également actrices, réalisatrices et scénaristes.
Le cinéma propose un regard avec une répartition symbolique des rôles, des corps, des désirs. Cet art narratif apparaît également comme un lieu d’idéologie. Il ne fait pas que montrer, mais aussi organise, cadre, sélectionne, distribue. Le cinéma est au cœur d’un système de représentation qui reflète, mais surtout produit, les rapports sociaux. Le cinéma met en scène des logiques narratives, des modèles de genre, des types de rapports entre les sexes. Durant les années 1970, le cinéma peut mettre en scène de nouvelles figures féminines, d’autres formes de vies, d’autres subjectivités. Mais le cinéma peut également réaffirmer les normes traditionnelles de genre.
Le cinéma français des années 1970 reste tiraillé entre des hommes violents et des personnages de femmes qui s’émancipent des normes sociales. Cette période semble pourtant oubliée dans les histoires du cinéma français. Les films ne sont pas analysés dans leur contexte socio-culturel. L’approche « auteuriste » prédominante considère un film comme le fruit d’un génie individuel. Pourtant, cette image du « cinéma d’auteur » apparaît comme une vaste imposture. Au contraire, un film découle d’un processus créatif collectif. L’industrie du cinéma des années 1970 apparaît comme un espace de conflictualité. Elle cherche à intégrer les luttes pour l’égalité sans bousculer les structures de domination. Hélène Fiche
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Femmes indépendantes
Les luttes féministes influencent les personnages de femmes libres et indépendantes. « Après 1969, de nombreuses femmes bouleversent en effet la répartition asymétrique et binaire des rôles sexués, selon laquelle les hommes sont des personnages actifs initiants des actions dont ils sont les sujets, tandis que les femmes sont des personnages passifs dont la fonction principale est d’être un bel objet offert au regard du spectateur », observe Hélène Fiche. Le cinéma français des années 1950 et 1960 pose un regard masculin sur le corps des femmes. Ce phénomène perdure durant les années 1970. Cependant, le cinéma montre également des femmes agissantes qui impulsent l’action. Leurs déplacements ou leurs décisions font progresser le récit.
Des personnages de « femme indépendante » se multiplient entre 1969 et 1981. Actives sur le plan professionnel et sans attaches sur le plan amoureux, ces femmes possèdent des attributs associés à la virilité comme la force, la persévérance, l’autorité, le courage. Les figures de matriarches incarnent des femmes fortes qui se retrouvent à la tête d’une famille ou d’un collectif qu’elles dirigent d’une main de fer. Dans Les Pétroleuses, deux femmes dirigent des groupes de bandits rivaux. Même si le pouvoir féminin reste fétichisé et érotisé.
La femme indépendante incarne également la libération sexuelle. Elle défie les conventions sociales. Elle peut initier une rencontre amoureuse ou avoir une aventure d’un soir. Cette liberté reste souvent valorisée. Cependant, la sexualité est également utilisée comme une arme de destruction par une femme ambitieuse qui veut précipiter la chute d’un homme. Les figures de femmes fatales s’inscrivent dans une longue tradition cinématographique.
Dans des mélodrames ou des comédies, des épouses trompées ou maltraitées décident de se révolter. Ce qui leur permet de rompre avec la posture passive et d’inverser le rapport de force. « En mettant fin à une oppression, ces femmes bouleversent la structure asymétrique des rapports sexués et reprennent l’initiative », précise Hélène Fiche. Des femmes célibataires cumulent des activités professionnelles et domestiques quotidiennes. Ce qui débouche vers des péripéties.
Annie Girardot apparaît comme la star incontournable des années 1970. Elle multiplie les films à succès avant de sombrer rapidement dans l’oubli. Ce qui révèle le mépris des médias et des universitaires pour le cinéma populaire des années 1970. L’actrice incarne la femme libre et indépendante. Elle joue des rôles de chirurgienne, chauffeuse de taxi, commissaire de police, journaliste ou cheffe de gang.
Ses personnages sont également des femmes sexuellement actives qui refusent de dépendre sentimentalement d’un homme. Annie Girardot incarne également la femme d’action qui voyage, conduit des voitures et manie les armes. Elle apparaît comme une femme simple et populaire à laquelle les spectatrices peuvent s’identifier. Cependant, la célibataire indépendante finit souvent le film dans un couple hétérosexuel. Néanmoins, Annie Girardot propose un féminisme populaire bien plus subversif que le masculinisme du cinéma d’auteur.

Jeunesses féminines
Romy Schneider incarne la belle femme qui souffre, sublimement tragique. La confusion entre ses personnages et sa vie réelle forgent son association à la figure de la victime. Stéphane Audran incarne la femme fatale et la bourgeoise élégante. Chabrol lui propose des rôles de femmes froides qui masquent leur sensualité. Ce qui vise à fustiger l’hypocrisie de la bourgeoisie. Poussée par ses désirs et ses pulsions sexuelles, la femme fatale bouleverse les normes sociales et patriarcales. Mais cette figure révèle également l’angoisse des hommes face à la puissance féminine et à la libération sexuelle. La victime et la femme fatale apparaissent comme deux archétypes féminins imprégnés de mysoginie.
Miou-Miou et Marlène Jobert assument leur identité provinciale et populaire. Ce qui leur vaut le mépris de la presse cinéphile. Leur jeu simple et naturel leur donne une authenticité. Miou-Miou incarne la libération sexuelle, avec une sensualité impudique et décomplexée. Néanmoins, son corps reste un objet de désir masculin. Miou-Miou et Jobert incarnent une féminité fragile et vulnérable que les réalisateurs se plaisent à maltraiter.
Le cinéma français se centre sur la jeunesse masculine. Le cinéma d’auteur repose sur les souvenirs personnels du réalisateur. Les jeunes femmes sont donc écartées. Cependant, à partir des années 1970, les adolescentes sont davantage présentes sur les écrans. Alors que les garçons semblent paisibles et insouciants, les jeunes filles rejettent l’autorité parentale et les normes sociales avec virulence.
Des scènes de disputes entre une adolescente et ses parents se banalisent. Dans Une fille cousue de fil blanc, la sœur de l’héroïne procède à un avortement. Elle s’apprête à rompre les fiançailles avec le jeune homme de bonne famille choisi par ses parents pour rejoindre le jeune cinéaste dont elle est amoureuse. Dans Diabolo menthe, une jeune fille défie l’interdiction de s’engager et rejoint un comité antifasciste. Le film attaque ouvertement la société conservatrice et patriarcale des années 1960.
Néanmoins, de nombreux films réduisent la révolte de la jeunesse à une crise d’adolescence. Les personnages ne s’opposent pas à l’ordre établi avec un objectif précis. La fouge de la jeunesse se réduit à quelques caprices. La Boum illustre cette révolte superficielle puérile et transitoire. Ces films témoignent d’un mépris paternaliste, voire tentent de discréditer les luttes féministes. « Les années 1970 voient donc se côtoyer des figures infantilisées d’adolescentes ressentant un vague mal-être sans objet et d’autres, puissantes, de jeunes filles défiant l’ordre patriarcal », observe Hélène Fiche.
Malgré le déclin de l’institution du mariage, la libération sexuelle demeure limitée. La première relation sexuelle relève davantage de l’injonction sociale plutôt que d’un véritable désir libre et autonome. Les équipes de réalisation, composées d’hommes adultes, ne parviennent pas à proposer un traitement convainquant de la sexualité des adolescentes. Le désir féminin demeure un impensé de ces productions.

Crise de la masculinité
La conquête de nouveaux droits pour les femmes provoque une « crise de la masculinité ». Cette figure de l’homme en crise est tiraillée entre ses désirs et la réalité qui l’entoure. Ce type de personnage prédomine dans le cinéma français des années 1970. Des hommes insatisfaits et en proie au doute remettent en cause leur vie médiocre et ennuyeuse.
Philippe Noiret, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle incarnent des quadragénaires blasés. La vie de famille reste particulièrement décriée. Ce qui révèle un refus masculin des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Les femmes apparaissent autoritaires, frigides et castratrices. La vie professionnelle médiocre et routinière déclenche également cette crise de la quarantaine.
Une nouvelle génération portée par le café-théâtre propose des personnages qui refusent de s’adapter à la société et à ses normes. Patrick Dewaere et Gérard Depardieu incarnent une masculinité fragile et marginale. Le jeune Depardieu cultive une diction efféminée et incarne le loubard populaire. Mais il s’oriente vers des rôles de cadres moyens dans les années 1980. Patrick Dewaere renforce au contraire son image de marginal, notamment dans Coup de tête. Ouvrier et footballeur amateur, il perd son travail après une altercation avec la star de l’équipe.
Jean Gabin incarne la figure du patriarche mélancolique. Le père de famille porte les valeurs traditionnelles face à la modernité. En revanche, Michel Galabru tourne en dérision la figure du patriarche autoritaire. Jean Carmet incarne un personnage patriarcal et raciste dans Dupont Lajoie. Néanmoins, la figure du père de famille est réhabilitée par des personnages qui vengent la mort et le viol de leur femme ou leur fille. Alain Delon et Jean-Paul Belmondo incarnent des machos virils dans les polars à succès. Mais ces personnages n’exercent plus leur pouvoir sur une famille. Ils s’épanouissent dans l’individualisme et la marginalité.
La figure du loser propose un personnage qui se caractérise par son manque de virilité, sa maladresse et sa malchance. Pierre Richard joue le créatif lunaire et maladroit inadapté au monde qui l’entoure. Michel Blanc incarne une variante plus négative du loser avec son personnage de séducteur râté, hypocondrique et égoïste. Le loser occupe une position subalterne dans la hiérarchie des masculinités. Cependant, des films visent à moquer leur manque de virilité qui devient ridicule. Au contraire, les Charlots s’éloignent des canons de la virilité sans jamais paraître ridicules. Leurs films se moquent de leurs supérieurs hiérarchiques et d’hommes qui semblent davantage virils.
Pierre Richard incarne l’innocent au cœur pur. Son personnage s’oppose à des figures du capitalisme, de la société du spectacle ou de l’État. Ces « gentils » s’opposent à des « méchants » cyniques, arrivistes et hypocrites. La figure de l’homme doux et inoffensif apparaît comme une alternative à la masculine virile et dominatrice. Les personnages joués par Pierre Richard parviennent d’ailleurs à séduire des femmes attirées par sa sensibilité et sa fragilité. Les personnages joués par Michel Blanc portent la marque satirique du café-théâtre. Il apparaît comme un loser râleur et geignard. Michel Blanc apparaît davantage comme un obsédé sexuel plutôt que comme un séducteur romantique.

Histoire culturelle
Hélène Fiche propose un livre de référence sur le cinéma français des années 1970. Pour cela, l’historienne a visionné 362 films. C’est à partir de ce travail intense qu’elle propose une classification des caractéristiques majeures du cinéma français des années 1970. L’approche d’Hélène Fiche semble également originale avec une véritable réflexion sur le cinéma et l’influence du contexte historique. Son étude s’inscrit dans la période bouillonnante des années 1970, avec ses nombreuses luttes et mutations sociales. Les hiérarchies traditionnelles sont attaquées par des mouvements sociaux et culturels.
Hélène Fiche propose un regard original sur le cinéma. Son approche tente de piocher le meilleur des différents courants des études culturelles. Hélène Fiche assume la filiation avec l’histoire culturelle française incarnée par Pascal Ory. Cette approche permet d’insister sur le contexte historique. La culture et la politique restent reliées et s’influencent mutuellement. Cependant, cette approche sombre souvent dans la description et l’anecdote sans proposer de véritables analyses approfondies des objets culturels.
La démarche des Cultural Studies permet de souligner l’importance des minorités de genre et de race. Ce courant insiste sur la diversité des oppressions. Hélène Fiche s’inscrit dans cette filiation qui dissèque les normes, les conformismes, les failles de l’ordre social et patriarcal. Cependant, l’historienne se démarque de la posture postmoderne qui repose sur le relativisme et la glorification des micro-résistances. Elle refuse également de considérer la pop culture comme intrinsèquement rebelle et critique. Son regard sur le cinéma populaire reste lucide et nuancé.
Hélène Fiche prend au sérieux les comédies à succès des années 1970. Elle se penche sur les films populaires sans mépris ni idéalisation. Elle dissèque le cinéma grand public comme les films cinéphiles avec la même objectivité. L’historienne traque les normes patriarcales, les conformistes, mais aussi les femmes libres et indépendantes quel que soit le statut du film. Hélène Fiche refuse de réhabiliter la vieille hiérarchie culturelle. Au contraire, elle enfonce le clou d’un cinéma d’auteur dont elle pointe le nombrilisme de mâles issus de la petite bourgeoisie culturelle.
Hélène Fiche insiste sur le prisme féministe, mais elle pointe également le racisme du cinéma français des années 1970. Les personnages issus de l’immigration ou des colonies sont alors absents. Pourtant, la société française semble diverse. Les luttes d’ouvriers immigrés secouent les usines. Hélène Fiche n’évoque pas cette homogénéité de classe du cinéma français. Le féminisme bourgeois valorise les femmes cadres ou commissaires de police. En revanche, les femmes ouvrières semblent largement absentes. Certes, des personnages de marginaux émergent. Cependant, la classe ouvrière demeure largement absente, et encore moins active et révoltée.
Source : Hélène Fiche, Ce que le féminisme fait au cinéma. De l’émancipation des années 1970 à la contre-attaque patriarcale, Agone, 2025
Extrait publié sur le site Slate
Pour aller plus loin :
La libération sexuelle en France
Féminisme et révolution sexuelle
Les femmes en lutte dans les années 1968
Pour aller plus loin :
Vidéo : Une femme célibataire est-elle forcément malheureuse ? Dans le cinéma des années 70, la réponse semble être oui, diffusée par Period le 11 septembre 2025
Vidéo : Projeter le genre – Ce que le féminisme fait au cinéma, d'Hélène Fiche, diffusée par Un grain de lettres le 26 octobre 2025
Radio : Naomi Titti et Tal Madesta, Sex-symbols : ces mecs qu’on fantasme, podcast Les Couilles sur la table du 23 octobre 2025
Hélène Fiche : « Décoder le cinéma des années 1970, c’est décoder le cinéma d’aujourd’hui », publié sur le site Trois couleurs le 15 septembre 2025
Hélène Fiche, Michel Blanc 1952-2024. Les tribulations d’une masculinité subalterne, publié sur le site Le genre & l'écran le 9 octobre 2024
Articles d'Hélène Fiche diffusés dans la revue Genre en séries
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