Socialisme et libération des femmes
Publié le 24 Août 2025
Les relations intimes et sexuelles restent considérées comme un sujet trop léger face aux multiples ravages du capitalisme. Le sexe est pourtant omniprésent à la télévision, dans les magazines et sur Internet. Le capitalisme transforme la sexualité en marchandise. Il utilise nos craintes et notre manque de confiance en nous pour vendre des produits et des services dont nous n’avons pas besoin. L’idéologie néolibérale considère que notre corps et nos affects peuvent être vendus et achetés.
Au contraire, le socialisme favorise l’indépendance économique des femmes. La régulation économique garantit de meilleures conditions de travail, un meilleur équilibre entre travail et vie de famille, et contribue donc à une sexualité plus épanouie. La compétition sur le marché du travail reste discriminatoire pour les femmes qui doivent élever des enfants. Le chômage et la pauvreté accablent particulièrement les femmes avec enfants.
Les femmes sont structurellement désavantagées dans un système économique qui privilégie les profits et la propriété privée au détriment des personnes. Les féministes socialistes attaquent le patriarcat, mais également l’exploitation économique et les inégalités sociales. En URSS et en Scandinavie, le travail domestique des femmes et la prise en charge des enfants sont collectivisés. Ce socialisme d’État permet le développement d’un réseau de garderies, de laveries, de cantines. Les congés maternités et les allocations familiales permettent un meilleur équilibre entre travail et vie de famille.
Même si ces droits des femmes ne visent pas leur épanouissement individuel. L’État soutient les femmes en tant que travailleuses et mères pour soutenir la vie collective de la nation. L’effondrement de l’URSS débouche vers le développement de la logique marchande et de la prostitution dans les pays de l’Europe de l’Est. Il semble important de se pencher sur les avancées sociales et sur les limites du socialisme pour penser une alternative au capitalisme. Kristen Ghodsee développe ces réflexions dans le livre Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme.
Les femmes qui renoncent à leur activité professionnelle pour élever leurs enfants dépendent économiquement des hommes pour vivre. La force de travail fournit pour s’occuper des enfants, organiser leur vie et assurer l’intendance du foyer reste invisible du point de vue du marché. « Elle ne reçoit aucun salaire, ne cotise pas pour sa retraite, n’accumule aucune expérience professionnelle et créé sur son CV un trou noir qu’elle devra justifier si elle souhaite retravailler un jour », indique Kristen Ghodsee. Les femmes restent alors confinées à la sphère domestique et familiale.
Les discriminations de genre se conjuguent avec des oppressions de race et de classe. Certains marxistes fustigent les « politiques de l’identité » qui morcellent l’unité du prolétariat. Néanmoins, une analyse fine de la stratification sociale demeure indispensable. « Il n’en demeure pas moins que lorsqu’on examine les structures oppressives, on doit garder à l’esprit les différentes hiérarchies et de domination, y compris lorsqu’il s’agit de construire des coalitions stratégiques », précise Kristen Ghodsee.

Sexe et capitalisme
Les ouvrières du XIXe siècle subissent fortement la maternité. La mortalité infantile et des femmes en couche est particulièrement importante. Dans les sociétés capitalistes du XXIe siècle, de nombreuses femmes doivent renoncer à leur carrière au moment de la maternité. Les mères sont supposées prendre soin de la famille au détriment de leur vie personnelle. Clara Zetkine et Alexandra Kollontaï revendiquent des congés maternité et la collectivisation des tâches domestiques.
Après la révolution russe, des maternités et des cantines collectives sont instaurées. Cependant, l’URSS abandonne rapidement ces avancées féministes. L’Allemagne de l’Est, en rivalité avec le modèle occidental, reprend ces mesures pour accompagner les jeunes mères. Même si d’autres pays du Bloc de l’Est ne reposent pas sur ces préoccupations. Ensuite, les sociaux-démocrates de l’Europe du Nord favorisent également les congés maternité et les services publics pour accompagner les femmes.
La théorie économique du sexe considère la sexualité comme une transaction commerciale. Les femmes offrent leurs services sexuels comme une monnaie d’échange contre de l’amour, de l’engagement, du respect, de l’attention, de la protection, des faveurs matérielles, des opportunités, des promotions. Cette théorie libérale reste critiquée comme patriarcale. Elle présuppose que les pulsions sexuelles des femmes seraient moins fortes que celles des hommes. Le prix du sexe varie également selon les attraits physiques de la femme.
Néanmoins, cette théorie économique du sexe rejoint les analyses socialistes. Dans une société égalitaire, les relations amoureuses et sexuelles sont plus libres. Les femmes, qui n’ont plus besoin de se reposer sur les hommes, peuvent offrir davantage de services sexuels sans contrepartie. Ensuite, cette théorie économique du sexe rejoint la critique de la marchandisation de l’ensemble des relations humaines.
« La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité touchante qui recouvrait les rapports familiaux et les a réduit à de simples rapports d’argent », observent Marx et Engels dans Le Manifeste du parti communiste. Les théoriciens du socialisme considèrent que seule l’indépendance économique des femmes et l’appropriation collective des moyens de production libèrent les relations personnelles du calcul économique. Une société plus égalitaire ouvre des relations de type nouveau, fondées sur l’amour et l’affection mutuelle.

Sexualité socialiste
August Bebel publie La femme et le socialisme en 1879. Il préconise l’égalité absolue entre les femmes et les hommes pour permettre une libération des instincts sexuels considérés comme naturels. En 1884, Friedrich Engels observe que la soumission des femmes résulte du désir masculin de s’assurer des héritiers légitimes. Les hommes doivent contrôler la sexualité des femmes, à travers l’institution du mariage monogame, pour s’assurer que leurs enfants sont bien les leurs. « La fidélité des femmes et leur capacité à faire des enfants devinrent ainsi des marchandises échangées entre hommes, dans le but de transmettre à leurs descendants la richesse et le pouvoir qu’ils avaient accumulés », précise Kristen Ghodsee.
Alexandra Kollontaï élabore une nouvelle morale. Elle pense une sexualité libérée de toute stigmatisation sociale. L’acte sexuel, considéré comme un besoin naturel, s’apparente à boire un verre d’eau. Seul un régime socialiste permet de s’aimer et d’avoir des relations sexuelles en tant qu’individus libres selon Alexandra Kollontaï. L’attraction et l’affection mutuelle doivent primer sur les questions d’argent ou de position sociale. Alexandra Kollontaï remet en cause l’institution du mariage pour préconiser une relation durable fondée sur l’amour.
La sexualité demeure liée à l’environnement social. Le stress au travail ou des mauvaises conditions de logement contribuent à diminuer le désir. Les antidépresseurs contribuent également à affaiblir la libido. Au contraire, une meilleure répartition des tâches domestiques diminue les disputes de couple et favorise de meilleures relations sexuelles. « Que cela nous plaise ou non, le capitalisme transforme presque toutes les dimensions de nos vies privées en marchandise, ainsi que le préfigure la théorie économique du sexe », souligne Kristen Ghodsee.
Les relations personnelles demandent du temps et de l’énergie qui font défaut dans le capitalisme moderne, avec une économie ubérisée de plus en plus précaire. L'accélération des modes de vies diminuent également les moments d'intimité consacrés au plaisir sexuel. Les individus deviennent trop épuisés et vidés pour s’investir dans des relations amoureuses sans compensation.

Révolution sociale et sexuelle
Kristen Ghodsee propose un livre de réflexions originales sur le capitalisme et la sexualité féminine. Son analyse s’appuie sur des exemples concrets et des anecdotes personnelles, des études scientifiques et des théories politiques. Son récit vivant ouvre de nombreuses pistes de réflexions. Son livre tranche avec le discours routinier de la vieille gauche. Kristen Ghodsee prend au sérieux la question du plaisir sexuel, considéré comme un sujet secondaire voire frivole au sein de la gauche. Ensuite, Kristen Ghodsee montre bien l’extension de la logique marchande sur tous les aspects de la vie quotidienne, y compris dans la sphère intime. Le capitalisme colonise l’ensemble des relations humaines, y compris amoureuses et sexuelles.
Cependant, Kristen Ghodsee ne se contente pas d’un constat de déploration des ravages du capitalisme moderne. Elle tente de proposer des pistes d’alternatives puisées dans les politiques publiques ou dans les textes des grands théoriciens du socialisme. Kristen Ghodsee contribue à alimenter la pensée féministe. Elle montre le lien étroit entre le capitalisme et patriarcat qui repose sur la protection économique de l’homme et la dépendance de la femme. Elle aborde clairement le contexte économique et social indispensable pour permettre un véritable épanouissement sexuel.
Néanmoins, les alternatives proposées par Kristen Ghodsee restent limitées. Son socialisme s’apparente à une social-démocratie rénovée. Elle affiche d’ailleurs clairement son soutien à Bernie Sanders et à la nouvelle gauche démocrate. Elle exprime sa sympathie pour les politiques publiques menées en URSS et dans les social-démocraties scandinaves. Sa conclusion glorifie ouvertement le vote et l’électoralisme. L’alternative concrète proposée par Kristen Ghodsee semble se réduire à un développement des services publics comme les crèches et les cantines pour diminuer l’importance des tâches domestiques.
Cette proposition semble évidemment préférable au capitalisme néolibéral. Néanmoins, Kristen Ghodsee n’est pas à la hauteur des penseurs socialistes qu’elle convoque. Bebel, Engels ou Kollontaï préconisent l’abolition de la famille et de la propriété privée des moyens de production. Ce ne sont pas seulement les tâches domestiques qui doivent être collectivisées, mais l’ensemble de la production. Cette stratégie ne passe pas par l’électoralisme mais par la multiplication des soulèvements sociaux pour ouvrir une perspective de rupture avec le capitalisme. Même le simple développement de politiques sociales passe par la multiplication des mouvements sociaux.
Source : Kristen Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Plaidoyer pour l’indépendance économique, traduit par Charlotte Nordmann et Laura Raïm, 2020
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Pour aller plus loin :
Vidéo : Pourquoi le sexe est meilleur pour les femmes sous le socialisme, diffusée par le PTB Belgique le 22 octobre 2021
Kristen Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Entretien avec Kristen Ghodsee, publié sur le site Contretemps le 28 juin 2021
Politicoboy, « Pourquoi les femmes ont davantage d'orgasmes en régime socialiste - Interview de Kristen Ghodsee, publié sur le site Le Vent se Lève le 5 décembre 2021
Méduse & Guigui, Pourquoi la vie sexuelle des femmes est-elle meilleure sous le socialisme ?, publié sur le site du journal La Brique le 13 janvier 2024
Joëlle Smets, Quand sexe rime avec socialisme !, publié sur le site deSoir Mag le 20 novembre 2020
Carla Biguliak, Le socialisme est-il bon pour la sexualité des femmes ?, publié sur le site Révolution Permanente le 6 mars 2021
Sonia Combe, Le bonheur sexuel en pays communiste, publié sur le site En attendant Nadeau le 23 décembre 2020
Pablo Maillé, Le socialisme permet-il aux femmes d’avoir une meilleure vie sexuelle ?, publié sur le site de la revue Usbek & Rica du 22 octobre 2020
Eve-Marie Lacasse, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, publié dans la revue À Bâbord N°87 en mars 2021
Cyrielle L.A, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, de Kristen Ghodsee, publié dans l'hebdomadaire L’Anticapitaliste - n°697 le 29 février 2024
Silvia Galipeau, Pourquoi les femmes s’amusaient-elles plus au lit sous le socialisme ?, publié dans le journal La Presse le 1er novembre 2020
Pauline Porro, Le socialisme, ami des femmes ? Retour sur le livre de Kristen Ghodsee, publié sur le site du magazine Marianne le 31 décembre 2020
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