Féminisme et désir sexuel
Publié le 24 Juillet 2025
La vague #MeToo permet de reposer la question du désir sexuel au regard de la domination patriarcale. De nouvelles relations érotiques doivent alors s’inventer. Le désir féminin sert souvent à justifier les violences sexuelles. Ce qui ne fait que renforcer l’inhibition. Les femmes restent tiraillées entre le désir et l’inhibition.
En 2017, les agressions du producteur Harvey Weinstein lancent le mouvement #MeToo. Des femmes témoignent sur les relations de pouvoir et de violence dans le monde du travail. Ces écrits font l’objet d’une vaste couverture médiatique. Parler de son expérience apparaît alors comme une bonne chose. #MeToo permet de libérer la parole féminine. Mais il impose également le témoignage comme une démonstration obligatoire. Il favorise le voyeurisme avec une multiplication d’histoires salaces. Ensuite, #MeToo médiatise surtout les récits des femmes blanches et riches.
Le nouveau féminisme impose une culture du consentement. Les femmes doivent s’exprimer et formuler clairement ce qu’elles veulent. Elles doivent donc également savoir ce qu’elles veulent. L’expression par les femmes de leur désir est exigée et idéalisée. C’est la marque d’un féminisme progressiste. La discussion franche et honnête sur les désirs sexuels devient un préalable incontournable. Le « consentement enthousiaste » est considéré comme la seule garantie du plaisir sexuel. La parole féminine porte alors la lourde responsabilité d’améliorer les relations sexuelles, de résoudre la violence et d’assurer le plaisir.
Michel Foucault s’oppose à cette théorie de la révolution sexuelle qui associe le plaisir à la libération et à l’émancipation. Il attaque les freudo-marxistes qui remettent en cause l’ordre moral pour dire la vérité sur le sexe. Pour Foucault, la libération de la parole et du désir n’évacue pas la question du pouvoir. De nombreuses normes et contraintes sociales pèsent sur la sexualité, notamment féminine. Cependant, dire la vérité n’est pas forcément émancipateur. De plus, Foucault observe que la répression peut également venir des mécanismes de la parole, avec « l’incitation au discours ». Le consentement, l’affirmation et la prétention à la clarification peuvent imposer une nouvelle charge pour les femmes. La philosophe Katherine Angel

Consentement et confiance en soi
Les femmes sont conditionnées socialement à se sentir responsables du bien-être des hommes, et donc aussi de leur colère et de violence. Elles veillent à ne pas blesser l’ego masculin. Elles disent non avec précaution et avec prudence pour permettre à l’homme de sauver la face, et ne pas provoquer son hostilité. Mais un non prudent peut ne pas être compris. Dire oui semble également difficile. Il n’est pas évident d’exprimer son désir. Surtout que le consentement ne garantit pas le plaisir. « Le plaisir et le droit à en avoir ne sont pas équitablement distribués », indique Katherine Angel. Les hommes peuvent manipuler des femmes pour leur propre plaisir. De plus, les femmes restent soumises à un examen sexiste. Ce qui ne leur permet pas d’assumer leur désir facilement.
Des livres féministes exaltent la confiance en soi, la positivité et l’épanouissement personnel. Mais ces conseils occultent les conditionnements sociaux et les contraintes de la société patriarcale. « La rhétorique du consentement doit beaucoup à la culture de la confiance en soi ; elle emploie trop souvent le langage de l’encouragement et du pouvoir », observe Katherine Angel. Mais la société patriarcale attaque et punit les femmes qui se montrent claires et sûres d’elles-mêmes dans l’expression de leur désir sexuel. Les premières campagnes féministes contre le viol insistent sur le refus. « Non, ça veut dire non », devient leur slogan. Le consentement explicite représente un changement de stratégie.
Le féminisme insiste sur l’acceptation de la relation sexuelle. La réciprocité et la participation égale des partenaires sexuels deviennent nécessaires. Mais le féminisme de la confiance peut également ironiser sur les démarches judiciaires des femmes qui s’enferment dans un statut de victime. Pour ces féministes, les femmes doivent s’imposer et affirmer clairement leur désir ou leur refus. Mais cette démarche n’est pas toujours facile à mettre en œuvre dans une société qui incite les femmes à placer les désirs des hommes avant les leurs. « Voilà donc un féminisme où c’est le devoir de chaque femme de se montrer sûre d’elle, et où, surtout, il ne faut pas laisser voir ses blessures », ironise Katherine Angel. Cependant, le plaisir n’est pas réparti équitablement. Les femmes connaissent davantage de difficultés, de douleurs et d’angoisses sexuelles. Elles atteignent moins facilement l’orgasme au cours d’un rapport que les hommes.

Néo-féminisme
Le post-féminisme des années 1990, incarné par les Spice Girls, apparaît comme les prémices du féminisme de la confiance en soi. Les femmes doivent affirmer leur force et leur réussite sociale. Elles doivent devenir le sujet idéal, libre de ses choix sexuels. L’enthousiasme fougeux pour le sexe devient un marqueur de succès, de fierté, de pouvoir. Ce qui débouche vers de nouvelles normes et injonctions pour les femmes. Elles se doivent d’affirmer un consentement explicite et enthousiaste. L’incertitude et la peur sexuelle sont alors considérées comme abjectes. L’hésitation sexuelle apparaît comme un archaïsme pudibond.
Un sujet émancipé doit pouvoir exprimer ses désirs à voix haute. Ce féminisme méprise les femmes vulnérables qui se posent en victimes. Néanmoins, la dureté ne semble pas toujours préférable à la vulnérabilité. « Ces témoignages lui préfèrent l’image d’une femme courageuse, qui sait ce qu’elle veut et peut le crier sur tous les toits ; une femme capable d’ignorer tout simplement les déséquilibres de pouvoir et de plaisir dont le monde est rempli, pour accéder à son désir et l’exprimer avec assurance », dénonce Katherine Angel. Cette approche consiste à privatiser le problème du viol. Ce qui peut renvoyer à la responsabilité individuelle des femmes qui sont trop faibles et fragiles. Certaines féministes peuvent d’ailleurs confier leur vulnérabilité.
L’avocate d’Harvey Weinstein reprend ce discours féministe. Elle évoque la trop faible connaissance de soi de ses victimes. L’hésitation n’est alors pas prise en compte. Il n’est pas toujours facile de savoir ce que nous voulons, dans le domaine du sexe ou ailleurs. Parfois nous découvrons ce que nous voulons qu’en le faisant. Le désir reste incertain et fluctuant. Cette réalité doit être intégrée par l’éthique du sexe. La violence, la misogynie et la pudeur rendent la découverte du plaisir difficile et son expression délicate. Le désir dépend du contexte, de notre passé, mais aussi du désir et du comportement de l’autre. « Nous sommes des êtres sociaux ; et nos désirs ont toujours émergé, depuis le premier jour, en rapport avec ceux qui se soucient, ou non, de nous », souligne Katherine Angel. La connaissance de soi n’est pas une caractéristique fiable de l’être humain.

Fluctuations du désir
Les hommes sont supposés avoir plus de désir sexuel que les femmes. Une forme de naturalisation introduit un différentialisme. Les sexologues Masters et Johnson remettent en cause ce lieu commun par leurs expériences scientifiques. Ils insistent sur l’importance du désir sexuel féminin. Ils évoquent l’importance de la stimulation du clitoris pour atteindre la jouissance et l’orgasme. Cette égalité dans la libido prouvée scientifiquement leur permet de défendre une égalité dans la relation sexuelle. Le mouvement féministe des années 1960 et 1970 s’appuie sur ces recherches pour défendre l’importance du plaisir sexuel de la femme. Anne Koedt incarne cette tendance. Dans son texte « Le mythe de l’orgasme vaginal », elle insiste sur le clitoris et dénonce le conformisme sexuel.
Mais une autre tendance du féminisme émerge progressivement. La libération sexuelle est dénoncée au nom de la recherche de l’intimité et de la fusion qui seraient la préoccupation principale des femmes. Les expériences de Masters et Johnson sont également critiquées. Elles reposent sur des individus qui sont ouverts à la sexualité et qui acceptent de participer à cette expérience. Or, le désir reste variable au sein des populations. Des chercheurs considèrent que le désir ne correspond pas à une pulsion ou à un besoin, comme la faim ou la soif. C’est un contexte propice qui permet d’éveiller le désir. L’écoute des sensations permet de déceler l’excitation sexuelle qui émerge.
Le féminisme de la libération sexuelle considère les femmes comme des machines désirantes. Cette approche qui insiste sur la libido féminine ne prend pas en compte les fluctuations du désir et les inhibitions. Ce féminisme peut même produire de nouvelles injonctions avec la libération sexuelle qui devient la nouvelle norme des magazines féminins. Ensuite, la sexualité féminine ne peut pas toujours s’abandonner aux flux du désir. Le contrôle des corps et les normes morales pèsent plus fortement pour les femmes que pour les hommes. Une sexualité libérée suffit pour se faire traiter de salope alors que les hommes sont perçus positivement comme des tombeurs. « C’est la réalité sociale qui crée les conditions nécessaires à la possibilité de l’abandon, de l’esprit d’aventure, de la libération, du badinage », souligne Katherine Angel. Le désir semble autant lié au contexte social qu’aux hormones biologiques.

Abandon au plaisir
Les recherches scientifiques révèlent la forte excitation physiologique de la femme. Alfred Kinsey se penche sur l’orgasme et montre qu’il ne se réduit pas à la norme hétérosexuelle monogame. Néanmoins, les expériences scientifiques imposent un dispositif bien éloigné de l’imaginaire, du fantasme et de la sensualité. Le sexe reste difficile à étudier car le contexte et la relation entre les gens ne sont pas reproductibles. Des féministes insistent sur le désir irrésistible des femmes qui se heurte à la répression sexuelle. Elles estiment que, pour ne pas subir d’abus sexuels, les femmes doivent mieux connaître leur corps, leur désir et leur plaisir. Néanmoins, ce discours peut faire porter la responsabilité sur les femmes, plutôt que sur les véritables agresseurs.
Surtout, il n’est pas toujours évident de bien connaître ses désirs. Le plaisir sexuel repose sur le lâcher prise, ce qui rend la femme plus vulnérable. Elle abandonne son autonomie et sa sécurité pour mieux s’abandonner au plaisir. Elle doit alors avoir confiance en son amant. Surtout, les conceptions dominantes du sexe sont façonnées par la violence et la brutalité. Les hommes peuvent également se montrer vulnérables au risque d’égratigner leur carapace de virilité. Cet idéal d’un abandon au plaisir dans la vulnérabilité joyeuse semble difficile à atteindre.
Le BDSM repose sur la clarification de règles et de limites pour pouvoir s’abandonner plus facilement à la vulnérabilité. Ce qui pourrait bien être un fondement essentiel pour assurer la possibilité du plaisir. « Et dans tout rapport sexuel, il y a quelque chose de sécurisant dans le fait d’énoncer à l’avance ses désirs, ses plaisirs, ce que l’on aime et ce que l’on n’aime pas, ce que l’on accepte et ce que l’on refuse », observe Katherine Angel. Même si les plaisirs de la sexualité sont souvent mouvants et peuvent évoluer. Les règles fixées ne doivent pas devenir un carcan. Ensuite, le lâcher prise peut également déstabiliser. Nous n’avons pas l’habitude de perdre le contrôle de nous-mêmes.

Réflexions sur le désir sexuel
Le livre Katherine Angel pose davantage de questions qu’il n’apporte de réponses tranchées. Elle insiste sur la complexité et la fluctuation du désir qui ne permet pas d’adopter une théorie surplombante sur la libération sexuelle. Le livre de Katherine Angel propose une critique percutante des courants du développement personnel et d’un certain néo-féminisme qui s’étale dans les magazines et les rayons des librairies. La connaissance de son corps et de son désir reste considérée comme la base d'un « consentement enthousiaste ».
Le constat relève de l’évidence. Mais il ne questionne pas les conditionnements sociaux qui empêchent la découverte du corps et du désir sexuel. Cette approche reste individualiste et renforce encore davantage la responsabilité et la culpabilisation des femmes. Les normes patriarcales demeurent un frein puissant à ce féminisme du consentement. Katherine Angel évoque les problèmes de cette approche qui reste théorique et peu ancrée dans la vie quotidienne. Ensuite, Katherine Angel souligne que le désir ne provient pas uniquement de l’individu, mais aussi du contexte et de la relation à l’autre.
Néanmoins, l’universitaire partage le même cadre intellectuel que le néo-féminisme. Elle défend ouvertement Foucault contre le freudo-marxisme et la révolution sexuelle. Selon cette idéologie, la sexualité se réduit à des rapports de pouvoir. Le néo-féminisme insiste sur l’affirmation de l’individu et sur le « souci de soi ». Foucault insiste fortement sur la construction de l’individu. Katherine Angel aborde davantage la relation à l’autre. Mais elle s’appuie également sur l’idéologie foucaldienne.
L’universitaire attaque clairement le féminisme des années 1970 et la révolution sexuelle. Certes, elle pointe la dérive individualiste de cette démarche qui impose l’image d’une femme forte et maîtresse de son désir. Mais la puissance de ce féminisme repose avant tout sur les luttes des femmes et sur la remise en cause de l’ordre patriarcal. Le conditionnement à travers la famille, mais aussi l’école et la religion fonde la société patriarcale. Certes, de nouvelles normes et injonctions se développent. Mais l’objectif de la répression sexuelle perdure.
Katherine Angel fait le choix d’insister sur la fluctuation du désir plutôt que d’attaquer la répression sexuelle. Ce qui permet d’adopter une posture plus proche du quotidien et moins militante. Certes, la destruction de l’ordre patriarcal et de la répression sexuelle n’efface pas les fragilités humaines. Mais c’est sans doute une perspective indispensable pour penser le désir sexuel.
Source : Katherine Angel, Demain le bon sexe. Les femmes, le désir et le consentement, traduit par Caroline Nicolas, Editions du Détour, 2022
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Pour aller plus loin :
Carole Boinet, Katherine Angel : “Le consentement est un problème sociétal et politique collectif”, publié sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 15 février 2022
Kenza Sefrioui, “Demain le bon sexe” : Katherine Angel explore le consentement et le désir, publié dans le site du magazine Tel Quel le 29 avril 2022
Joséphine Robert, Comment avoir du “bon sexe” après #MeToo ?, publié sur le site de Philosophie Magazine le 10 février 2022
Nic Ulmi, Le sexe à l’ère du «consentement affirmatif», publié sur le site du journal Le Temps le 23 octobre 2014
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