La mélancolie des années 1968
Publié le 31 Juillet 2025
Le monde de la pensée semble s’effondrer. Le paysage intellectuel est en ruines. Le racisme d’un Éric Zemmour ou d’un Michel Onfray milite pour une soumission à l’exploitation capitaliste. Les stratèges du populisme acceptent également une société divisée entre maîtres et esclaves, entre capitalistes et travailleurs. Le courant de la critique de la valeur balaye également la position dans le processus de production et la lutte des classes. La mouvance intersectionnelle et postmoderne semble s’imposer chez les nouveaux milieux militants.
François Lonchampt, ancien situationniste qui adopte les analyses de Bordiga, jette un regard implacable sur l’époque moderne. Il pointe les hypocrisies de la langue de coton et le consensus mou d’un discours public qui refuse d’assumer la conflictualité. Il raille les mobilisations des jeunes écologistes fades et conformistes qui se parent de concepts creux comme le « principe de précaution », la « justice alimentaire » ou « l’équité générationnelle ». François Lonchampt ne s’embarrasse pas de la diplomatie, ni de la nuance. Il assume la forme du pamphlet dans son livre Une merveilleuse victoire qui n’existe pas.

Mai 68
François Lonchampt évoque son parcours personnel et politique. Il grandit dans la France des Trente Glorieuses. Le règne de la société des loisirs s’accompagne d’un embourgeoisement de la classe ouvrière. Néanmoins, les hiérarchies de classe restent prépondérantes. Les contremaîtres imposent leur autorité dans les usines, les ateliers et les bureaux. Le management et la communication n’ont pas encore tenté de lisser les clivages de classe et d’adoucir l’exploitation capitaliste. François Lonchampt grandit dans une famille de classe moyenne. Il ne se sent pas proche de la rudesse de la classe ouvrière. Mais il subit également le mépris de la bourgeoisie. Durant sa scolarité, il se rapproche des plus prolétaires parmi ceux qui restent à l’école. Il se découvre alors une conscience de classe.
Mais c’est la révolte de Mai 68 qui contribue à jeter l’adolescent dans le grand bain de la politique révolutionnaire. Dans son lycée bloqué, toutes les hiérarchies sont renversées. « Dans notre lycée occupé, où l’on se parle, et ce ne sont pas des banalités mesquines que nous avions coutume d’échanger furtivement, où les figures haïes de l’autorité sont réduites à l’impuissance, pantins inaudibles et dédaignés de tous », décrit François Lonchampt. L’adolescent se passionne pour les discussions enflammées, les rencontres et la joie de la révolte. Il court après les assemblées et les réunions politiques. Le centre culturel municipal est également occupé. Des films politiques et des documentaires sur la guerre du Vietnam sont projetés. Des cadres et ingénieurs proches de la Deuxième gauche et théoriciens du socialisme autogestionnaire fréquentent la bohème artistique et des voyous.
Cependant, la grève générale ne débouche pas vers la révolution. Les travailleurs ne franchissent pas le palier qui permet de s’emparer des moyens de production et des infrastructures capitalistes. Les syndicats se contentent des améliorations négociées. « Mais persuadés de pouvoir améliorer leur situation sans courir le risque d’un combat frontal avec la bourgeoisie, ce qu’ils avaient assez bien réussi jusque-là, les travailleurs ne se sont pas saisis des grands moyens de communication ou de transport, ni des armes », analyse François Lonchampt. Les ouvriers se méfient des origines sociales des étudiants et refusent l’aventure révolutionnaire qu’ils leur proposent. Les élections permettent le retour à l’ordre.

Reflux des luttes
« Hanté par l’épopée de l’Espagne rouge et noire, obsédé par la menace de récupération, résolument hostile à toute espèce de dialogue et de compromis, prônant la négation de toute valeur morale, méprisant l’opinion publique qu’on nous jetait à la tête pour nous ramener à la raison, méditant la destruction, non seulement du capitalisme, mais de toute forme de société », se souvient François Lonchampt. Le jeune homme multiplie les assemblées. Il participe également aux manifestations, et même aux émeutes après les ordres de dispersion des organisations responsables. Les chefs, les parents, les professeurs, les juges, les commerçants, les spécialistes, les journalistes, les prêtres, les psychologues, les communicants, les architectes, les urbanistes, les sociologues, les économistes sont considérées comme les nouvelles polices.
Les bolcheviks des beaux quartiers, incarnés par Romain Goupil, sont également des ennemis. Ils veulent récupérer dans leurs sectes le souffle révolutionnaire de Mai 68. Leurs combines politiciennes écœurent toute une génération. Les hippies sont jugés passifs et résignés. Le programme commun débouche vers le retour de la gauche au pouvoir. La lutte des classes s’efface derrière les nouveaux mouvements sociaux illustrés par l’écologie, le féminisme ou l’antiracisme. La libération sexuelle débouche vers le minitel rose, l’industrie pornographique et les sites de rencontres.
De nouvelles formes d’organisation du travail visent à briser la solidarité ouvrière pour renforcer l’isolement et l’atomisation. « L’innovation technologique incessante écartant toute résistance organisée, on invitait les salariés à communiquer autrement que par des plaintes, des revendications ou de vains bavardages, et à mobiliser toutes leurs capacités de coopération, d’initiative et d’invention », observe François Lonchampt. L’encadrement fait la chasse aux temps morts. Les entreprises éjectent les moins performants. Le taylorisme et la spécialisation des tâches se diffusent à la logistique et au secteur tertiaire. Le management vise à euphémiser le commandement. Les règles et les interdits sont remplacés par les conseils ou les mises en garde. Le chômage de masse renforce la concurrence entre les salariés.
Depuis les années 1980, les mouvements sociaux se contentent d’atténuer les reculs. Mais ils adoptent une posture défensive et réformiste. « Que les mouvements sociaux, dans cette optique, n’aient d’autre effet que d’infléchir aléatoirement un processus inéluctable de décomposition dont on ne voit pas la fin », souligne François Lonchampt. Les mouvements sociaux abandonnent les perspectives révolutionnaires d’une société sans classes ni division sociale du travail.

Mutations de la société marchande
François Lonchampt propose un regard biographique et subjectif sur la contestation des années 1968. Il se penche également sur l’évolution du capitalisme dans les années 1980. Mais la suite de son pamphlet se contente d’une longue déploration des mutations de la société depuis les années 1980. Le propos de François Lonchampt oscille entre des observations pertinentes sur les nouvelles formes d’exploitation dans le capitalisme néolibéral avec une outrance aux accents réactionnaires.
François Lonchampt jette un regard critique sur la gauche postmoderne. Il pointe un abandon de la lutte des classes pour se tourner vers des demandes de droits dans une approche plus sociétale. Le rapport de Terra Nova incarne bien cette thèse. Le Parti socialiste abandonne son électorat populaire pour attirer les classes moyennes diplômées qui vivent dans les grandes villes. La gauche privilégie les combats en faveur des femmes et des minorités. En revanche, les revendications sociales, les luttes contre la dégradation des conditions de vie et de travail, sont abandonnées. L’électorat de la gauche, même de sa tendance populiste, rejoint cette sociologie de la petite bourgeoisie intellectuelle.
Néanmoins, cette opposition entre les luttes sociales et les luttes sociétales sombre dans la caricature. Les mouvements féministes mais aussi les luttes des travailleurs immigrés peuvent également s’inscrire dans une dynamique de lutte des classes. L’opposition entre le social et le sociétal ne fait qu’appuyer la division entre différentes catégories imposées par le monde marchand. Il semble également important de sortir de la posture victimaire de la gauche intersectionnelle. Les femmes et les immigrés ne se contentent pas de demander des droits pour mieux s’intégrer dans la barbarie marchande. Les femmes et les immigrés s’organisent et luttent contre l’exploitation et contre diverses oppressions.
Contre la critique réactionnaire d’une certaine gauche, il semble également important d’assumer une critique globale du capitalisme qui s’oppose également au racisme et au patriarcat. Il devient indispensable de lutter contre toutes les formes de hiérarchies, d’exploitation et d’oppression. François Lonchampt liste un ensemble d’articles de journaux pour pointer les dérives de cette gauche postmoderne. Il propose également une critique implacable de la société moderne qui émerge dans les années 1980. Néanmoins, il sélectionne les exemples les plus caricaturaux pour appuyer sa thèse. François Lonchampt assume le ton du pamphlet et ne s’embarrasse pas de la nuance.
Surtout, son livre s’accompagne du discours de la gauche réactionnaire. François Lonchampt semble rejoindre la posture d’un Alain Finkielkraut. Il adopte la posture du gauchiste de 1968 désabusé face à la société moderne. Il reprend ce discours qui vise l’effondrement de l’éducation et le nivellement des valeurs. Ce qui permet de défendre un élitisme qui hiérarchise clairement selon les appartenances de classe. Seule la culture bourgeoise traditionnelle trouve grâce à leurs yeux. Même si les piques contre la bourgeoisie moderne, friande de management et de technologie numérique, restent pertinentes. Mais François Lonchampt sombre facilement dans la posture anti-industrielle (Vosstanie) et anti-moderne qui privilégie la déploration sur les luttes sociales.
Source : François Lonchampt, Une merveilleuse victoire qui n’existe pas. Et tu obéis en désobéissant, L’Allée des brumes, 2021
Extrait publié sur le site Les Amis de Bartleby
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Pour aller plus loin :
Textes de François Lonchampt publi
François Lonchampt, Deux articles dans « La Décroissance », publié sur le site Les Amis de Bartleby le 4 décembre 2023
François Lonchampt, Lettre à une amie, quant au prétendu Front “populaire”…, publié sur le site Les Amis de Bartleby le 17 juin 2024
François Lonchampt, « Engrenage », publié sur le site Les Amis de Bartleby en mars 2024
François Lonchampt, « Ils ne mouraient pas tous… », publié sur le site Les Amis de Bartleby le 14 janvier 2025
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