Sexualité dans les séries américaines

Publié le 7 Août 2025

Sexualité dans les séries américaines
Les séries télévisées se révèlent désormais plus transgressives que les feuilletons familiaux traditionnels. Depuis les années 1990, les chaînes du câble proposent des récits plus sombres et réalistes. Les représentations des corps et de la sexualité dans les séries évoluent également. Les scènes de sexe reflètent les évolutions de la société. 

 

 

L’histoire des séries américaines est devenue un sujet légitime à travers des livres, des festivals et même des recherches universitaires. Les séries sont diffusées sur les chaînes networks traditionnelles, sur le câble et sur les plateformes numériques. Néanmoins, l’histoire sexuelle des séries reste plus rarement abordée. La recherche sur les représentations corporelles et sexuelles des images en mouvements s’inscrit principalement dans le champ des film studies. Il devient important de pousser la réflexion sur la place que consacrent les arts visuels américains au corps, qu’il soit sexuel ou non.

Les recherches sur le sexe et les images concernent surtout le cinéma. Les séries restent peu abordées dans les livres sur le sujet. Iris Brey aborde la sexualité dans les séries, mais dans une optique éducative. Elle insiste sur la place du plaisir féminin dans les séries, malgré son absence dans les manuels scolaires. Elle s’inscrit dans une approche subversive qui insiste sur la révolution sexuelle dans les séries. Elle semble surestimer l’importance des fictions sur les comportements humains.

Les porn studies n’évoquent pas les séries. Pourtant, ces œuvres au long court permettent d’observer l’état des sociétés et des rapports sociaux. Elles constituent une source importante d’information et d’inspiration. Les séquences à caractère sexuel produisent un trouble sensoriel. Le dénudement et l’activité sexuelle font partie des leviers activés pour attirer l’attention du public et procurer des sensations. Ces images peuvent servir à « maintenir l’audimat », mais aussi questionner le pouvoir d’excitation des images érotiques ou pornographiques. Benjamin Campion propose son Histoire sexuelle des séries américaines.

 

 

               Histoire sexuelle des séries américaines (des années 1990 à nos jours) [version luxe] - 1

 

 

 

 

Censure et ouverture

 

L’histoire sexuelle des séries américaines se construit par étapes. Les courants politiques, les décisions juridiques, les mouvements sociaux influencent une histoire qui n’est pas linéaire. Une nouvelle génération d’auteurs-producteurs, désormais appelés showrunners, s’attachent à rompre avec les conservatismes passés. Un tournant apparaît à la fin des années 1990 avec l’émergence de séries plus audacieuses, avec des originalités narratives et des sujets longtemps restés tabous.

Une série comme Sex and the City (1998-2004) marque un tournant. La sexualité est abordée avec une grande liberté de ton et avec une volonté de dépeindre une multiplicité de pratiques. Le développement des chaînes du câble favorise l’innovation et l’audace. Les networks s’adressent au grand public en raison des recettes publicitaires. En revanche, les chaînes comme HBO, Showtime ou Starz disposent d’une plus grande latitude quant au caractère sexuel de leurs programmes. L’accès à ces chaînes supposent de souscrire un abonnement. Le câble favorise la liberté éditoriale.

 

Dans certaines séries des années 1990 des héroïnes n’ont plus besoin de sentiments pour coucher. La sexualité se fait épisodique, au gré des envies. Des séries s’accordent un rôle éducatif. La série Netflix Sex Education propose même une sexualité plus théorique que pratique. Ce teen show évoque la sexualité adolescente et s’adresse à un jeune public, dans le sillage de Dawson. En revanche, certaines questions comme les agressions sexuelles comportent quelques angles morts. Les conséquences de la répression judiciaire restent éludées. La fiction joue un rôle propagandiste et guide le spectateur par la main plutôt que d’éveiller une distance critique à l’égard des images et des représentations.

Depuis les années 2000, les séries s’ouvrent à davantage de diversité. Des baisers lesbiens apparaissent dans des séries comme Friends ou Ally McBeal. Une relation lesbienne se développe même dans Buffy contre les vampires. Au début des années 2000, Queer as folk et The L Word se centrent sur des groupes homosexuels. Néanmoins, les lesbiennes deThe L Word se fondent dans les normes hétérosexuelles de corps féminins jeunes et minces.

 

 

    Bree (Marcia Cross), Gabrielle (Eva Longoria), Susan (Teri Hatcher) et Lynette (Felicity Huffman) sont les stars de « Desperate Housewives ». - ABC

 

 

Diversité sexuelle

 

De nouvelles pratiques sexuelles apparaissent comme la masturbation féminine. Les femmes n’ont plus besoin d’un homme pour se procurer du plaisir sexuel. Le sexe oral (cunnilingus ou félation) apparaît également sur les écrans. Le cunnilingus permet d’insister sur la jouissance féminine. En revanche, la position du 69 qui évoque le partage et le plaisir réciproque reste rare, en dehors d’une scène de The Americans. Les chaînes du câble ne sont pas limitées dans la durée des scènes de sexe. Les séries peuvent davantage s’attarder sur les caresses, les préliminaires et la montée du désir. Les pratiques les plus diverses, comme le sadomasochisme, se banalisent dans les séries.

L'éjaculation masculine peut être montrée tandis que l’éjaculation féminine reste le plus souvent suggérée. Dans une scène de Desperate Housewives, la conservatrice Bree conçoit le sexe uniquement comme reproductif. En revanche, son amant Orson valorise les libertés individuelles. Sexualité et politique apparaissent liés. Lorsqu’elle goûte à l’orgasme après un cunnilingus, l’éjaculation féminine est suggérée par l’eau qui déborde de la vaisselle. Le plaisir s’accompagne d’un abandon de soi symbolisé, pour la maîtresse de maison tatillonne, par l’eau qui déborde.

 

Les jouets sexuels sont popularisés par la série Sex and the city et deviennent un ressort comique. La panne électrique du sextoy illustre la frustration sexuelle dans Insecure. Dans plusieurs séries, la visite d’un sexshop permet l’immersion à contrecœur d’un trentenaire « coincé » dans un milieu qui brise les conservatismes et invite à assumer pleinement sa sexualité. Cette vieille technique comique confronte l’épanouissement sexuel et la pruderie qui peine à se débarrasser de ses inhibitions.

Toutefois, la sexualité dans le paysage audiovisuel américain se limite à des personnages âgés de 20 à 40 ans. Les femmes de plus de 40 ans sont particulièrement rares dans les scènes de sexe. Les personnages non blancs sont plus nombreux dans les séries, notamment sur le câble. En revanche, ils restent peu présents dans les scènes de sexe. La volonté de rompre avec le cliché de l’hypersexualisation noire débouche vers des personnages noirs quasi asexuels.

 

 

      Pourquoi Ally McBeal enchante-t-elle l’esprit de Noël ? ©Maxppp - ALPHAPRESS

 

 

Séries et mutations sociales

 

Les conflits armés, les crises économiques et politiques ou les transformations sociales influencent l’écriture des séries. Depuis 2017, le mouvement #MeToo permet la libération de la parole des victimes d’agressions sexuelles. Des actrices témoignent et les conditions de travail sur les tournages de séries évoluent. Ensuite, la pandémie de Covid-19 de 2020 débouche vers une crise sanitaire avec de nombreuses conséquences économiques et sociales. La représentation des corps et de l’intimité évolue avec ces événements majeurs.

L'accessibilité accélérée des images pornographiques devient un sujet d’actualité abordé dans les séries américaines. Des allusions salaces, des clins d’œil, des répliques édulcorées ou des références intertextuelles crues se développent. L’intention des auteurs mais surtout la liberté d’expression dont ils disposent peuvent varier. Une série de deuxième partie de soirée sur une chaîne du câble confidentielle reste moins censurée qu’un programme populaire installé à une heure de grande écoute sur un network.

Durant les années 1990, dans le sillage de Basic Instinct (1992), une mode du thriller érotique se développe. « Intégrer du sexe semi-explicite à des productions non pornographiques s’impose dès lors comme un moyen idéal d’attirer le public en salle sans se voir reprocher de sombrer dans le "porno" », observe Benjamin Campion. Le sexe apparaît parfois comme une accroche racoleuse pour alpaguer le public avec la promesse de scènes sulfureuses. Néanmoins, la série hérite d’une tradition familiale et de la volonté de s’adresser à tous les publics. Diffusée sur la Fox, la dernière des networks créés, la série Ally McBeal (1997-2002) multiplie les gros plans corporels.

 

Le producteur de cinéma Harvey Weinstein est connu pour abuser de son pouvoir. Il menace de détruire la carrière des actrices qui refusent de subir des agressions sexuelles. En 2017, un article du New York Times publie de nombreux témoignages. Des actrices appellent à libérer la parole sur les violences sexuelles avec le mouvement #MeToo. L’affaire Weinstein interroge les notions de pouvoir, de genre, d’âge, de culture, de droit du travail, d’omerta. Le mouvement #MeToo pose les questions de solidarité, de liberté d’expression, de justice dans un contexte de circulation accélérée de la parole à travers les réseaux sociaux.

La nudité et la sexualisation des actrices sont interrogées. Les abus sexuels commis par Harvey Weinstein et autres personnalités débouchent vers une réflexion approfondie sur l’amélioration des conditions de tournage. L’influence des coordinateurs d’intimité se développe aux États-Unis. Même si cette présence apparaît comme une nouvelle figure d’autorité intimidante, surtout pour les jeunes actrices.

 

 

     Sex Education - Saison 4 - NETFLIX/SAMUEL TAYLOR

 

 

Représentations sexuelles

 

Benjamin Campion propose une étude sur la représentation de la sexualité dans les séries américaines. Il décrit l’histoire et les mutations de la place du sexe dans un domaine majeur de l’industrie culturelle. Les séries s’ouvrent à davantage de diversité sexuelle à travers les chaînes du câble. Des produits de niche peuvent émerger. Les fictions peuvent devenir plus subtiles et transgressives sur les télévisions à abonnements. La chaîne HBO illustre cet âge d’or des séries qui ne se réduisent plus à un banal divertissement familial et consensuel. Les scènes de violence et de sexe peuvent accompagner un regard plus réaliste et plus sombre sur la société.

Benjamin Campion étend peu ses recherches aux plateformes. Netflix ou Disney semblent tiraillées entre la recherche de séries consensuelles qui permettent le succès et des fictions plus sombres pour attirer un public de niche. Benjamin Campion pointe les limites de l’approche de Netflix, incarnée par Sex Education. La plateforme postule une société inclusive et bienveillante. Ce qui accompagne une idéologie progressiste de tolérance et d’ouverture. En revanche, cette approche positive élude les différents problèmes sociaux et la persistance des discriminations.

Benjamin Campion propose des analyses de scènes qui ont marqué l’histoire des séries. Son approche tranche avec la perspective pédagogique qui considère la fiction comme un support à l’éducation sexuelle. L’universitaire préfère interroger les représentations et la série comme un reflet de la société, avec ses limites et ses contradictions. Cette approche permet de souligner la dimension transgressive et politique du sexe à l’écran. La représentation de la sexualité, avec une diversité de pratiques, bouscule la censure et les conservatismes.

 

Benjamin Campion pointe les contradictions du renouveau féministe depuis le mouvement #MeToo. Les scénaristes sont davantage des femmes. Le plaisir féminin semble davantage pris en compte. Surtout, les conditions de travail sur les tournages évoluent. Le métier de coordinateur d’intimité devient central. Cependant, diverses approches de cette profession coexistent. Ce rôle permet de mieux prendre en compte les désirs et le consentement des actrices. Cependant, les coordinateurs peuvent également s’imposer comme une nouvelle autorité qui relaie les ordres du réalisateur pour imposer sa vision aux actrices.

Le livre de Benjamin Campion tranche avec l’idée progressiste d’une amélioration linéaire. Les représentations de la sexualité dans les séries sont secouées par des avancées et des reculs, avec des images de nouvelles pratiques mais aussi des censures implicites. Cette approche permet au spectateur d’exercer son regard critique sur la représentation de la sexualité et de la société dans les séries.

 

Source : Benjamin Campion, Histoire sexuelle des séries américaines. Des années 1990 à nos jours, LettMotif, 2024

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Le concept HBO : Élever la série télévisée au rang d'art - Festival SERIES MANIA 2019

Radio : Philippe Congiusti, Entretien avec Benjamin Campion, auteur de "Histoire sexuelle des séries américaines", ed. LettMotif, diffusée sur RTS le 26 mars 2024

Radio : Philippe Congiusti, Par ici les SériesMania - Benjamin Campion, diffusée sur RTS le 19 mars 2024

Jonathan Fanara, « Histoire sexuelle des séries américaines » : des représentations en pleine évolution, publié sur le site Le Mag du Ciné le 21 février 2024

Cédric Lépine, "Histoire sexuelle des séries américaines" de Benjamin Campion, publié dans Le Club de Mediapart le 5 février 2024

Livre sur les séries - Histoire sexuelle des séries américaines, publié sur le site Baz'art le 18 juillet 2024

Sea, sex and séries, dossier publié sur le site du magazine Le Point 

Des séries et des hommes | Le blog de Benjamin Campion

Articles de Benjamin Campion publiés dans le portail Cairn

Articles de Benjamin Campion publiés dans la revue Séries TV

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