Sartre et Marcuse contre l'aliénation

Publié le 6 Mars 2012

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Emmanuel Barot articule les réflexions de Sartre et de Marcuse pour penser l'aliénation dans une perspective marxiste et révolutionnaire.

 

 

Ambiance studieuse dans un amphithéâtre de la Sorbonne. La vidéo d'une conférence du Séminaire "Marx au XXième siècle" s’amorce avec un universitaire qui demande aux gens de faire un mémoire de dix pages. Ainsi, ils pourront vivre également l’aliénation, dans sa version universitaire, en plus de suivre une conférence sur cette notion.  

 

 

 

Entre théorie et pratique

 

Emmanuel Barot  insiste sur l’articulation entre théorie et pratique. Pour Marx, la théorie est un moment de la pratique. La stratégie dialectique associe l’analyse de la société avec une stratégie de transformation sociale. Il s’agit de définir des moyens pour atteindre des fins. Emmanuel Barot évoque le communisme, non comme une idée ou une hypothèse (à l’image du maoïste inoffensif Alain Badiou), mais comme un processus d’organisation. 

Sartre et Marcuse élaborent leurs œuvres en même temps et présentent des trajectoires communes. Les deux subissent l’influence de Heiddeger. Ils s’intéressent ensuite à la philosophie d’Hegel. Marx demeure leur principale référence commune. Marcuse vit la révolution allemande dans un comité de soldats et en puise une haine de la social-démocratie. Sartre critique le bourgeois mais développe sa pensée sociale après la seconde guerre mondiale. Marcuse découvre Marx dès les années 1920, à travers Karl Korsh  et Georg Lukacs . Il écrit Le marxisme soviétique et L’homme unidimensionnel pour dénoncer la société industrielle. 

Sartre et Marcuse tentent surtout de penser une action politique radicale. Ils constatent la dissociation entre la théorie et la pratique. Ils se réfèrent à Marx pour dénoncer l’appropriation des moyens de production par les capitalistes ou la bureaucratie. Ils s’opposent à l’économisme pour concilier une subjectivité individuelle avec une action collective. Sartre s’intéresse à la psychanalyse et étudie Flaubert. Marcuse est connu comme un lien entre Marx et Freud. Sartre et Marcuse développent des théories similaires, effacées par le structuralisme et le marxisme orthodoxe. L’aliénation relève du système capitaliste mais aussi de l’ensemble de la société. Le marxisme doit également devenir auto-critique. 

Au-delà de leurs théories, les engagements politiques de Sartre et Marcuse semblent convergents. Ils embrassent la révolte libertaire et anti-bureaucratique de Mai 68. Marcuse semble influencer les mouvements contestataires. Sartre se rapproche des pratiques les plus libertaires des maoïstes. Leur pensée s’apparente à un socialisme libertaire.

 

Un marxisme hétérodoxe et critique

 

Sartre et Marcuse rejettent la forme économiste et scientiste du marxisme. Ils récusent la coupure épistémologique chez Marx et dans le marxisme. Ils s’opposent à la coupure entre science et utopie. Comme Marx, ils s’attachent à abolir la philosophie comme discipline philosophique séparée pour revitaliser la pensée politique. Sartre et Marcuse adhèrent à la critique marxienne de l’économie. Mais ils pensent que la théorie révolutionnaire ne doit pas s’y réduire. L’économisme fait passer l’action au second plan, après l’analyse. Surtout, Sartre et Marcuse estiment qu’il existe des invariants transhistoriques qui ne découlent pas spécifiquement de l’économie capitaliste. Ils tentent de comprendre les fondements de l’aliénation pour adapter les moyens aux fins. Tous deux se réfèrent aux Manuscrits de 1844 de Marx. Ils s’intéressent à la question du travail comme praxis, qui relève du capitalisme mais aussi d’une autre forme de sociabilité. Sartre observe une socialité réifié, atomisée, fragmentée dans toute situation historique fondée sur un mode de production. L’aliénation capitaliste est donc une forme d’aliénation particulière d’une aliénation générique. L’exploitation apparaît comme la forme spécifiquement capitaliste d’une aliénation transhistorique. Dans les sociétés capitalistes, l’existence est réduite au travail et le travail est réduit à sa forme marchande. Si seul le prolétaire est exploité, le prolétaire et le propriétaire sont tous deux aliénés. 

Sartre, comme le jeune Marx, dénonce le rapport des individus avec les objets qui doit être réhumanisé. Le communisme ne se limite pas à l’abolition de la propriété privée des moyens de production mais renvoie surtout à une transformation radicale de l’ensemble des rapports humains. Marcuse étudie les Manuscrits de 1844 à travers sa lecture de Freud. Pour Marcuse, toute existence individuelle se caractérise par une répression intime. Il observe une socialisation répressive des besoins et des désirs, instinctuels ou pulsionnels, comme le souligne Marx. Cette répression est l’œuvre de la culture et de la morale, comme Freud l’analyse. Pour Sartre, les pulsions individuelles sont déterminées par des normes répressives et productivistes. L’individu, être de besoins et de pulsion, se heurte à l’ordre social selon Sartre et Marcuse. Abolir le capitalisme ne suffit pas pour abolir l’aliénation. 

Les normes morales accompagnent toute activité sociale et économique. Sartre et Marcuse refusent de distinguer les superstructures idéologiques et les infrastructures économiques.

 

 

Renouveler la pensée critique

 

Dans Eros et civilisation, Marcuse observe l’intériorisation par les individus des normes répressives. Dans L’homme unidimensionnel, il souligne l’intégration du prolétariat dans la société marchande. Dans Vers la libération. Au-delà de l’homme unidimensionnel, Marcuse estime que l’abolition de la société de classes ne suffit pas. Il faut également abolir les normes répressives qui aliènent les individus. Il évoque « les fondements biologiques du socialisme ».  

La situation actuelle diffère des années 1960. Non seulement le prolétariat ne semble plus autant intégré à la civilisation capitaliste en pleine crise. Mais la petite bourgeoisie subit également un déclassement social et influence les luttes. La mobilisation des universitaires en 2009 illustre une lutte menée par la bourgeoisie.

Sartre et Marcuse se réfèrent au jeune Marx et à ses Manuscrits de 1844 pour penser l’aliénation historique dans le cadre de la société capitaliste. La révolution demeure une rupture avec l’Etat et le capitalisme, mais aussi une rupture qualitative au niveau de l’existence individuelle pour permettre une libération des besoins instinctuels, des désirs et de l’Eros. Marcuse participe à l’école de Francfort et s’inscrit dans le sillage du romantisme révolutionnaire qui s’attache à une « vie authentique ».

Réfléchir sur l’aliénation permet de construire une perspective de révolution totale, pour supprimer les frustrations et les contraintes qui peuvent faire échouer un processus de transformation sociale. Surtout, comprendre l’aliénation dans le travail et la vie quotidienne permet d’expliquer la pacification sociale et la faible ampleur des révoltes. Mais cette critique de l’aliénation dessine également des pistes émancipatrices lorsque la théorie se rattache à l’action. La période actuelle, avec sa crise sociale et économique, peut ouvrir des perspectives de lutte avec la désaffection des individus à l’égard du capitalisme et de la civilisation marchande. 

 

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Pour aller plus loin:

Vidéo du samedi 27 février 2010: Emmanuel Barot, « Sartre, Marcuse et la stratégie dialectique », conférence du Séminaire Marx au XXIème siècle

Emmanuel Barot, « Sartre, Marcuse et la stratégie dialectique » (ou la philosophie sociale au prisme du marxisme)

Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Marxisme anti-bureaucratique

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