Aliénation marchande et libération sexuelle

Publié le 8 Janvier 2013

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La domination marchande s’étend sur tous les domaines de la vie. Des universitaires, proche de la critique de la valeur, observent les nouvelles formes d’aliénation liées à la sexualité.

 

Les médias et les intellectuels dominants, y compris d’extrême gauche, considèrent que la révolution sexuelle a eu lieu. Les homosexuels ne songent aujourd’hui qu’à se marier et à s’embrigader dans un petit couple bourgeois reconnu par l’État. Les individus ont intériorisé les normes de la morale sexuelle qui ne paraît même plus comme répressive. Au contraire les diverses formes d’aliénations et d’inhibitions, loin de disparaître, se transforment et se multiplient.

Richard Poulin et Patrick Vassort présentent des réflexions sur la marchandisation des corps et de la sexualité. Un livre récent regroupe des contributions de différents chercheurs qui étudient la sexualité dans la société capitaliste. « Cette marchandisation induit un changement profond du vécu de l’individu dans le quel le rapport à soi et à l’autre est bouleversé », soulignent Richard Poulin et Patrick Vassort. La libération sexuelle des années 1970 s’apparente surtout à une libéralisation sexuelle, plutôt qu’à un processus d’émancipation. La critique de la valeur tente d’analyser les relations humaines et sexuelles dans le cadre du capitalisme. Ce courant intellectuel, proche du marxisme critique, souligne avec pertinence l’extension de la logique de la valorisation capitaliste qui englobe désormais « le rapport à l’intime, à la libido, au sexe ». La libido et le sexe sont considérés comme des « lieux de surveillance, de canalisation, de contrôle des pulsions et de l’imagination créatrice, de répression, de coercition et d’exploitation » et ne sont plus associés au plaisir. Cette réflexion insiste sur les limites d’une révolution sexuelle qui ne s’attacherait pas à détruire le capital. Actuellement, les pseudos libertés sexuelles « ne s’exercent que sous les contraintes de l’idéologie dominante du travail, de la consommation, de la marchandisation généralisée des corps et des êtres, de la valeur », soulignent Richard Poulin et Patrick Vassort.

 

 

                                 Sexe, capitalisme et critique de la valeur - Richard Poulin, Patrick Vassort

 

Sade face à la critique de la valeur

 

Des textes se penchent sur les écrits du marquis de Sade qui incarne le « libertinage » moderne. Mais, c’est l’ensemble des nouvelles formes de domination qui sont observées à travers la sexualité. « Cet ouvrage est donc une critique de l’économie politique des corps en tant que ceux-ci se trouvent au centre des formes d’exploitation, au centre du processus du travail, de la valeur et des formes de "gouvernement" », précisent Richard Poulin et Patrick Vassort.

 

Robert Kurz se penche sur les romans de Sade, dont il propose une analyse  critique. Il observe une haine des travailleurs pauvres et des inutiles. Sade peut être perçu comme un précurseur de l’idéologie libérale fondée sur le « droit du plus fort ».

Robert Kurz estime que la domination de la femme provient de la division du travail produite par le capitalisme. La femme se cantonne à la sphère privée tandis que l’homme s’accapare les activités publiques. La libération des femmes doit donc passer par une destruction du capitalisme qui assigne des rôles sociaux.

Selon Robert Kurz, Sade valorise une sexualité mécanique dénuée d’émotions et de sensualité. Mais ce théoricien de la valeur ne critique jamais l’ordre moral qui est également un fondement du capitalisme. Il ne critique évidemment pas le couple et la propriété sexuelle qui est à la base des autres formes d’appropriation. Sa critique semble donc très limitée et s’apparente à une indignation social-démocrate contre les dérives du libéralisme. Surtout Robert Kurz n’évoque aucune perspective de révolution sexuelle contre l’ordre moral.

 

Anselm Jappe développe également une critique de Sade. Il estime que cet auteur subordonne la spontanéité à des règles mécaniques. Pour Sade, « le plaisir ne consiste que dans la soumission à une rationalité rigide », souligne Anselm Jappe. Mais ce philosophe devient ridicule lorsqu’il prétend que l’ordre moral a disparu. Il estime que la famille, la religion, les normes et les contraintes sociales n’imposent plus de répression sexuelle. Pire, il estime que la libéralisation du capital est impulsée par une supposée libération sexuelle. Anselm Jappe occulte le règne de la misère sexuelle qui existe aujourd’hui plus que jamais. Anselm Jappe considère que nous vivons dans la liberté sexuelle, que l’abandon à la jouissance se généralise. Ce qui en dit long sur son absence d’ambition révolutionnaire et sur son réformisme. Il privilégie une pensée plus antilibérale que véritablement anticapitaliste. Il ne propose aucune perspective de rupture avec l’ordre social pour permettre une véritable révolution sexuelle.

 

Patrick Vassort évoque également Sade, mais pour analyser « le mouvement de dépossession de l’intime, de dépossession de la subjectivité, ou de l’humanité de l’humain ». Le processus de production capitaliste et la rationalité instrumentale deviennent le cadre de cette dépossession. Dans les romans de Sade, la sexualité peut s’apparenter au monde la production, avec autocontrôle et auto-répression. Le « travail libidinal » devient encadré et rationalisé. La sexualité sadienne semble préfigurer l’organisation scientifique du travail, la parcellisation des tâches et la vie en usine au service d’une idéologie productiviste.

L’espace, mais aussi le temps, sont rationalisés. « Sade a parfaitement compris combien ce temps, la structuration de la vie autour de l’horloge, des jours, des heures, des minutes, c’est-à-dire le calcul rationalisé du temps qui passe, contraignait les individus, les mettait en dépendance car alors, et seulement à ce moment, pouvait se mesurer la production, l’action des hommes », observe Patrick Vassort. Chez Sade comme dans la société moderne, la sexualité s’apparente à un travail car elle se conforme à une logique de productivité et de rationalisation du temps. Dans ce contexte, « c’est la vie elle-même qui devient accident technique en tant que la vie épanouie, autonome, est un frein à l’accélération rationnelle du temps », souligne Patrick Vassort. L’orgasme devient alors plus mécanique que sensuel. Le corps doit devenir compétitif et performant, comme dans l’industrie sportive.

Les romans de Sade, avec son plaisir mécanique et automatisé, préfigurent la société moderne. « Le monde sadien organisé, calculé, rationalisé, sans aucune spontanéité libidinale, ne peut être compris que comme la préfiguration des totalitarismes à venir », estime Patrick Vassort.

 

 

 

"Sade Up", de Frank Secka (DR)

 

 

Sexualité et société marchande

 

Gérard Briche analyse la généralisation de la logique marchande. Avec le travail, les activités humaines doivent s’inscrire dans un échange marchand. Toute forme de gratuité ou de don doit être éradiquée. Mais la résistance au capitalisme se limite à un mouvement syndical intégré à la logique marchande. Le syndicalisme « n’a jamais remis en question que les ouvriers, les travailleurs, étaient collectivement de la force de travail, de la puissance productive achetée pour produire des marchandises », rappelle Gérard Briche. Les syndicats demandent des augmentations de salaires sans remettre en cause le salariat. Ils exigent une meilleure répartition entre le travail et le capital, mais surtout pas l’abolition du capital et du travail.

Le néolibéralisme renforce l’individualisme et la séparation. Chacun devient une entreprise qui doit rechercher performance et rentabilité. « Avec la condition postmoderne et sa valorisation narcissique de la performance individuelle, la violence du rapport marchand au travail devient l’occasion de se poser comme un gagnant, un winner », analyse Gérard Briche. La rivalité de chacun contre chacun peut se généraliser.

Le capital façonne les corps pour les soumettre au travail. « La fabrication d’un corps machinique efficace au travail, se prolonge dans la sculpture d’un corps parfait », décrit Gérard Briche. Le travailleur doit devenir un robot, avec un corps automatisé, sans émotions, performant mais aussi esthétique.

 

Johannes Vogele, dans le sillage de Roswitha Scholz et de la revue Exit !, analyse la division sociale entre homme et femme. L’homme s’accapare la sphère publique et se réserve des activités productives. Il doit apparaître comme actif et même comme agressif. L’identité féminine se cantonne à la sphère privée, de la sensibilité et de la sensualité. Mais elle se réduit surtout à la soumission et à la passivité.

 

Richard Poulin évoque les limites de la supposée libération sexuelle. « Le monde capitaliste exalte le plaisir tout en effaçant le désir féminin, célèbre l’autonomie individuelle tout en réduisant les relations interpersonnelles à des échanges marchands », analyse Richard Poulin. Loin, de favoriser une révolution sexuelle qui généralise l’accès au plaisir, le monde marchand détruit les relations amoureuses et sexuelles.

Avec le développement de l’industrie du sexe, la jouissance se confond avec l’appropriation, la prédation, la domination. La société de consommation débouche vers une « organisation systématique de la défaillance de la faculté de rencontre », une « communication sans réponse » qui engendre un « autisme généralisé » analyse Guy Debord. La sexualité se confond avec la consommation, et avec une dimension utilitaire. « C’est aussi très souvent un appel à une consommation rapide. Le temps des relations sexuelles est généralement déterminé par l’éjaculation, qui marque l’objectif et la fin de la relation sexuelle », souligne Richard Poulin. L’éjaculation prime sur la jouissance. La sensualité, la volupté, le plaisir disparaissent au profit d’une sexualité froide et mécanique.

La sexualité est régie par des normes et des contraintes marchandes. « Caractérisées par le triomphe du néolibéralisme, les années 1980 ont vu apparaître un nouveau discours qui a peu à peu remplacer la libération sexuelle par le devoir de la performance, tout en mettant en place le diktat de la jeunesse, de la sveltesse anorexique et de la féminité exacerbée », décrit Richard Poulin. La pornographie et ses codes imposent un nouvel ordre sexuel, loin d’une libération collective. Les contraintes sociales sont désormais intériorisées par les individus. « L’invasion des représentations sexuelles pornographiques débouche sur un nouveau conformisme », résume Richard Poulin. Le jeunisme devient une norme diffusée par la pornographie, la publicité et la mode. Une nouvelle morale sexuelle émerge, avec ses normes et ses contraintes. « Le nouveau conformisme est tonitruant tout en restant docile. Il est sexiste, raciste et infantilisant », analyse Richard Poulin. La pornographie, consommée dès le plus jeune âge, devient le modèle des relations sexuelles fondées sur la brutalité et la domination, plus que sur le plaisir.

Les femmes et les filles subissent les impératifs normatifs de la beauté. « Celles qui ne s’y conforment pas sont out, coupables et indignes. Elles n’ont aucune maîtrise sur elles-mêmes, ne savent pas se mettre en valeur et se vendre, sont donc peu performantes et, en conséquence, elles sont inintéressantes », décrit Richard Poulin. Le patriarcat et la marchandise fondent toujours l’ordre social et la morale sexuelle.

 

 

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Conformisme sexuel contre libération des désirs

 

Ronan David  décrit la codification normative des relations sexuelles. Il évoque ensuite la pensée du philosophe Herbert Marcuse qui dénonce la répression sexuelle. Il lutte pour une société nouvelle, dans laquelle « au niveau des relations sociales, la réification diminuerait en ceci que la division du travail serait réorientée vers la satisfactions des besoins individuels se développant librement, tandis que, dans les relations libidineuses, le tabou sur la réification du corps s’affaiblirait ». Marcuse propose une révolution érotique pour construire un monde dans lequel la réalité se confond avec le plaisir. « Tout le corps devient un objet de cathexis, une chose pour jouir, un instrument de plaisir », poursuit Marcuse.

Mais, dans la société marchande, la sexualité réprimée et les désirs refoulés alimentent l’agressivité des individus sur laquelle repose le capitalisme. La modernité marchande repose sur une vie mécanique, sur la vitesse, sur l’urbanisme. Ce cadre assèche la créativité et l’imagination érotique. « Cette sexualité s’inscrit ainsi dans le cadre des grandes métropoles occidentales et européennes où la charge érotique tend à disparaître dans la vie quotidienne, dans l’architecture, dans l’alimentation… », analyse Ronan David.

L’industrie pornographique et les objets sexuels détruisent toute forme d’érotisme. « La sexualité ne serait pour les hommes que de l’ordre de la pénétration d’un trou et pour les femmes de la réception d’un phallus. Ces pratiques mettent largement hors-jeu le corps, hors jeu la dimension corporelle de la sexualité, mais aussi la métaphysique de la relation sexuelle elle-même », décrit Ronan David. Dans la sexualité contemporaine, l’autre devient un simple objet.

« Cette régression infantile de la société capitaliste doit se comprendre comme un refus du sexuel, comme un refus de l’altération de soi à travers la sexualité au profit d’une sexualité lubrifiée, aseptisée et devenue objectivation du sexuel », décrit Ronan David. La prostitution et la pornographie imposent la réification des corps. Le petit plaisir, routinisé et mécanisé, doit permettre de se décharger de toutes les frustrations de la vie quotidienne. « Afin de garantir ce plaisir, de garantir la satisfaction sexuelle apparente, il n’y a pas d’autre solution que de mettre hors-jeu les dimensions affectives, poétiques, subjectives du vivant, de mettre hors-jeu la vie et de fait construire des relations sexuelles objectives et objectivantes », estime Ronan David.

 

Nicolas Oblin se penche sur la figure du mannequin qui se conforme à la « production de corps prétextes, n’ayant pour fin que l’accumulation des flux de marchandises ». Le désir sexuel converge alors avec la rationalité capitaliste. Le désir se focalise sur une image. La relation et l’existence réelle de l’autre peut alors disparaître. « Ce que partagent ses deux activités, masturbation et consommation, dans l’étroit rapport qui peut les unir à l’image du mannequin, c’est le désir qui les fait naître et qui n’est qu’un simulacre de désir », explique Nicolas Oblin. Le désir authentique d’être, de vivre, la relation réelle peuvent alors disparaître. Les corps des mannequins « jouent un puissant rôle de mise en conformité et d’uniformisation de l’idée même du désir, de sa réification, dans ce sens où désirs et satisfactions ainsi prescrits perdent de leur dimension radicalement singulière, vivante », analyse Nicolas Oblin.

La sexualité moderne, façonnée par la pornographie, repose sur la logique quantitative. Le plaisir doit être chronométré et calibré à l’image des « gang bangs ». La pornographie « engage la perspective sexuelle dans les ornières de la modernité capitaliste: rationalisme morbide et mortifère, objectivation à outrance, uniformisation / massification de la représentation du désir sexuel, et se faisant dé-dialectisation, dés-historicisation, dé-singularisation du désir sexuel dont l’inutilité et la pauvreté poussée à l’extrême des scenarii des films pornos est révélatrice », décrit Nicolas Oblin.

 

Ses pistes de réflexions permettent d’insister sur la nécessaire articulation d’une révolution sexuelle, érotique et libertaire, avec une remise en cause de la logique capitaliste. Mais, ses analyses soulignent également la vacuité d’une révolution sociale, pour détruire les rapports de production capitaliste, sans remise en cause de l’ensemble des rapports humains. La logique marchande colonise tous les aspects de la vie quotidienne. La misère et la médiocrité sexuelle se conforment à l’ordre marchand. Pour abattre cette mascarde, il semble important d’organiser une révolution sociale, mais aussi sexuelle, érotique et sensuelle.

 

 

Source: Richard Poulin et Patrick Vassort (dir.), Sexe, capitalisme et critique de la valeur. Pulsions, dominations et sadisme social , M éditeur, 2012

 

 

Articles liés:

 

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Wilhelm Reich et la révolution sexuelle

Le freudo-marxisme de Wilhelm Reich

Sartre et Marcuse contre l'aliénation

La presse du plaisir

Fissurer l'emprise du capital sur la vie

 

 

Pour aller plus loin:

 

Site sur la critique de la valeur, rubrique « Genre et dissociation sexuelle de la valeur »

Illusio n°4/5, automne 2005, « Libido. Sexes, genres et dominations »

 Robert Kurz, « La femme comme chienne de l’homme »

Anselm Jappe, « Sade, prochain de qui? »  

Johannes Vogele, « Le côté obscur du capital. «Masculinité» et «féminité» comme piliers de la modernité »

Richard Poulin, « Valeur vénale, domination sexuelle et tyrannie narcissique de l’apparence : Sexe objectivé et sadisme culturel »

Rédigé par zones-subversives

Publié dans #Révolution sexuelle, #Marxisme anti-bureaucratique

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Commenter cet article

momo 21/05/2014 15:32

Par contre la pluaprt des auteurs se sont fourvoyés en liant pornographie et épilation. Le X n'a fait que suivre une norme capitaliste déjà introduite dans la société par les marchands : L'interview de Céline Bara, actrice X, par PàG le démontre fort bien : Interview d’une actrice X non-épilée : http://poilagratter.over-blog.net/article-interview-de-celine-bara-par-pag-107799232.html

Alphonse 09/05/2014 08:40

Bonjour,
J'ai déjà vu un panneau publicitaire à caractère sexuelle une fois. ça ne me dérange pas puisque je pense que les mineurs ne savent pas ce que c'est. Il s'agit d'un sextoy, un oeuf vibrant http://www.loveandmag.com/2013/03/06/oeuf-vibrant-comment-choisir/ . C'est plus implicite qu'une femme nue je pense.