Charlie Hebdo, journal provocateur et libertaire

Publié le 12 Janvier 2015

Charlie Hebdo, journal provocateur et libertaire
Charlie Hebdo reste un symbole de la liberté d'expression, de l'humour et de l'esprit critique. Surtout en raison de ses origines encore trop méconnues.
 
 

« Je suis Charlie » : ce mot d’ordre repris de manière unanime peut donner l’image d’un journal lisse et consensuel. L’hystérie de ce moment et les queues devant les marchands de journaux ne doivent pas faire oublier d’où vient ce journal. Les origines provocatrices, satiriques et libertaires de Charlie Hebdo demeurent en effet niées par le conformisme médiatique ambiant. Loin des dérives autoritaires du censeur Philippe Val, l’hebdomadaire a constitué à ses débuts une expérience journalistique créative qui vaut le détour.

L’historien Stéphane Mazurier a consacré une étude sur la première version de Charlie Hebdo, de 1969 à 1982, dans le livre Bête, méchant et hebdomadaire. Georges Bernier, surnommé Choron, et François Cavanna demeurent les deux fondateurs de ce titre de presse particulièrement original. Les deux hommes sont issus d'un milieu très populaire et connaissent rapidement les difficultés de l’existence.

Après leur rencontre à la rédaction de Zéro, ils décident de fonder un nouveau journal. Hara-Kiri exprime un titre court et percutant qui rompt avec les canons du journalisme. Le premier numéro est distribué par colportage. Dès l’éditorial, Cavanna donne le ton. Il attaque la presse traditionnelle et tente de renouveler le journalisme. Contre le conformisme frelaté des médias, Hara-Kiri proclame son indépendance et son esprit critique. Le journal n’appartient à personne. Le journal connaît un succès progressif, lié au bouche à oreille.

 

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Histoire d’un journal alternatif

 

Au début des années 1960, de nouveaux dessinateurs rejoignent la rédaction. Tous ceux qui sont exclus des médias traditionnels se réfugient dans ce journal anticonformiste. Cabu, Gébé, Roland Topor, Georges Wolinski rejoignent Reiser et les fondateurs du journal. Hara-Kiri parvient à survivre financièrement mais se heurte à la censure du régime gaulliste. Le journal qui attaque l’ordre moral est jugé « licencieux » et « pornographique ». Il doit subir une interdiction en 1966. Lorsque le journal reparaît, son niveau de vente demeure plus faible. La rédaction se renouvelle avec l’arrivée de Delfeil de Ton et de Fournier qui attaque l’industrialisation.

Hara-Kiri fait souffler un esprit libertaire dans l’étouffoir des années 1960. Ce journal semble inspirer de nombreux militants qui participent au mouvement de Mai 68. Durant cette période, une presse politique se développe. Siné fonde le journal L’Enragé, auquel participe aussi Willem qui s’inspire du mouvement provo, sur une ligne écologiste et libertaire. L’équipe d’Hara-Kiri s’attache à l’esprit de dérision, au chahut et au désordre de 1968. En revanche, les débats entre trotskistes et maoïstes sont perçus comme ennuyeux. Après ce mouvement de lutte, le journal « bête et méchant » est remplacé par une publication plus directement politique : Hara-Kiri Hebdo.

 

En 1969, le journal hebdomadaire se vend très mal. En plus, le Ministre de l’Intérieur le menace de censure pour pornographie. « Bal tragique à Colombey : un mort », titre ce qui doit être le dernier numéro d’Hara-Kiri Hebdo, en novembre 1970. Un incendie dans un dancing provoque la mort de cent quarante huit jeunes gens. Ce fait divers s'impose à la une de tous les médias pendant une semaine, avant d’être éclipsé par la mort du général de Gaulle à Colombey. « La rédaction de L’Hebdo Hara-Kiri a voulu stigmatisé l’attitude de la presse, jetant aux oubliettes une information qui lui avait permis de vendre beaucoup d’exemplaires la semaine précédente », explique Stéphane Mazurier. Cette critique du buzz qui surfe sur le dernier fait divers à la mode, sans le moindre recul critique, semble toujours actuelle.

L’État interdit la publication et les politiciens ne défendent pas la liberté d’expression d'un journal qui attaque réellement le pouvoir. Mais l’équipe de L’Hebdo Hara-Kiri et le même contenu éditorial revivent dans une nouvelle publication : Charlie Hebdo. Entre 1971 et 1974, le journal connaît un véritable succès. Mais, entre 1974 et 1982, l’hebdomadaire satirique subit un lent déclin. Il refuse de se renouveler et se contente de reproduire une vieille formule malgré l’usure du lectorat.

« La bande à Charlie » s’inscrit dans le contexte des années 1968. Un vent libertaire souffle sur la rédaction. La liberté d’expression n’y est pas encore un mot d’ordre creux et vide de sens. Chacun peut écrire et dessiner selon ses propres désirs, sans aucune forme de censure. Malgré des relations qui semblent égalitaires, Cavanna et surtout Choron conservent une forte influence. C’est eux qui décident notamment du recrutement des nouveaux collaborateurs. L’équipe de Charlie Hebdo semble former une bande d’amis qui travaille dans une bonne humeur. Les relations amicales demeurent strictement professionnelles, mais l’ambiance devient progressivement moins conviviale.

 

Charlie Hebdo ne se conforme pas aux codes du journalisme traditionnel. Ses collaborateurs ne sont pas des éditorialistes ou des reporters, mais plutôt des artistes. Ils sont « avant tout des dessinateurs ou des écrivains qui tentent de renouveler à la fois le langage graphique et le langage textuel en analysant l’actualité, et pratiquent un humour original », observe Stéphane Mazurier. Le journal satirique s’appuie fortement sur les dessins et sur des textes littéraires.

Mais il se distingue par son humour « bête et méchant ». Choron insiste sur l’importance de rire de tout : de la mort, de la maladie, du cul, des institutions. Un humour anticonformiste et sans tabous tranche avec le reste de la presse. Un humour violent, scato et potache est porté par Choron ou Reiser. Mais les excréments sont aussi la métaphore de l’abjection et de l’absurdité de la condition humaine. Par exemple, l’hypocrisie d’un jeune couple de mariés est raillé dans une planche intitulé « De l’amour, du sperme et du vomi ».

L’humour doit attaquer les fondements de l’ordre social. La dérision s’accompagne d’une mise en contexte politique et sociale. Le collage et la « parole automatique » alimentent un esprit de dérision féroce. Le mouvement Dada mais aussi les surréalistes semblent influencer cet humour qui repose sur les fulgurances verbales pour provoquer le scandale. Mais les héritages semblent plus nombreux que les influences. Coluche, Desproges, mais aussi Les Guignols de l’info et Groland puisent dans cet humour frondeur. Le journal entretien une relation de complicité avec son public, mais refuse de se conformer aux critères du marché et de parler de sujets pour faire vendre.

 

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Références journalistiques originales

 

Charlie Hebdo entretient un rapport ambiguë avec le journalisme. D’un côté, Cavanna prétend que l’hebdomadaire a inventé le journalisme. Mais il prétend parfois au contraire qu’il n’est pas un journaliste. Charlie Hebdo n’hésite pas à attaquer les autres titres de presse, loin de la confraternité et du corporatisme qui prévaut traditionnellement dans les médias.

Charlie Hebdo s’inscrit dans l’héritage d’une presse contestataire comme les journaux anarchistes français ou de la presse underground américaine. « La satire subversive de Charlie Hebdo a une fonction destructrice, conteste l’ordre établi, bouleverse les valeurs dominantes », précise Stéphane Mazurier. Charlie Hebdo semble influencé par L’Assiette au beurre. Ce journal anarchiste du début du XXe siècle s’appuie sur la provocation et l’anticléricalisme pour piétiner joyeusement les valeurs bourgeoises. Charlie Hebdo s’inspire plus directement de Mad magazine. Cette revue critique la société américaine, de la politique au cinéma en passant par la bande dessinée elle-même.

 

Charlie Hebdo s’inscrit dans la presse des années 1960-1970. La comparaison avec Le Canard enchaîné demeure la plus fréquente. Cavanna rejette pourtant l’humour vieillot qui repose sur quelques calembours faciles. Ensuite, Le Canard enchaîné privilégie le journalisme d’investigation. Enquêtes et révélations le réduisent à un « journal de flic » selon Charlie Hebdo qui préfère le commentaire et l’analyse de l’actualité. Mais le rejet de la droite au pouvoir, l’intérêt pour les nouvelles luttes sociales et la défense de l’indépendance de la presse rapprochent les deux titres. Charlie Hebdo semble également proche de Pilote. Mais ce journal de BD s’adresse surtout aux enfants et aux jeunes, même si Cabu y collabore et invente son personnage de « Grand Duduche ».

Les publications de Siné demeurent le véritable modèle. Dans L’Enragé, Siné soutient les comités d’action de Mai 68 et n’hésite pas à attaquer les bureaucraties syndicales, la CGT en tête. Cette organisation proche des communistes négocie avec le pouvoir pour mettre un terme au mouvement de Mai 68. Loin de l’idéal révolutionnaire, les syndicats et les communistes incarnent la coexistence pacifique. Les gaullistes, assimilés à toutes les forces réactionnaires et conservatrices, demeurent la cible privilégiée. Les forces de l’ordre et les médias sont également attaqués comme « chiens de garde du régime ».

 

 

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Critique des médias et médias critiques

 

Charlie Hebdo subit le mépris des grands médias qui n’apprécient pas le ton provocateur de cette publication. « On ne nous a jamais accepté. Ce refus de toute étiquette, de tout copinage, de toute relation, même, au sein du milieu journalistique, nous a valu le dédain universel de la profession », confie Cavanna. De son côté, Charlie Hebdo attaque régulièrement la presse traditionnelle jugée médiocre et consensuelle. Mais les médias peuvent défendre Charlie Hebdo lorsque cette publication est interdite et menacée par la censure. Les dessinateurs du journal essaiment dans la grande presse. Leur talent est convoité par de nombreux titres, à l’image de Cabu. Mais les caricaturistes doivent parfois s’autocensurer pour éviter de choquer un lectorat plus modéré.

Charlie Hebdo attaque les médias audiovisuels. La télévision publique, l’ORTF, est accusée d’être à la botte du pouvoir. L’humour vulgaire et consensuel de Stéphane Collaro, tout comme la speakerine Denise Fabre deviennent des cibles privilégiées. Mais les journalistes de Charlie Hebdo sont progressivement invités à la télévision par Jacques Chancel, Bernard Pivot et surtout Michel Polac. Ils s’intègrent progressivement à cette « société du spectacle » qu’ils critiquent.

Les obsèques de Charlie Hebdo se déroulent à la télévision dans l’émission Droit de réponse animée par Michel Polac en 1982. Les journalistes de Charlie Hebdo s’affrontent violemment avec les rédacteurs de Minute, un média d’extrême droite. Charlie Hebdo disparaît donc dans un ultime scandale.

 

Une nouvelle presse militante se développe à partir des années 1968. Charlie Hebdo ironise sur les journaux gauchistes qui expriment un militantisme ennuyeux, avec un ton triste, morne, dogmatique et sans la moindre originalité. En revanche, une véritable solidarité s’organise contre la censure et la répression. Surtout, un nouveau quotidien semble s’inscrire dans le sillage de la liberté de ton développée par Charlie Hebdo. Le journal Libération partage la même ligne politique que l’hebdomadaire humoristique. « Une démocratie rejetant l’exploitation du travail, la violence quotidienne au nom du profit, la violence de l’homme sur la femme, la sexualité réprimée, le racisme, l’environnement souillé… », deviennent des combats communs entre les deux médias alternatifs.

Mais les deux titres s’opposent à partir des années 1980. Le maoïste Serge July, qui dirige Libération, se vit en véritable patron de presse et devient un petit notable assoiffé de respectabilité. « En somme l’anticonformisme est le marchepied du conformisme », écrit Cavanna dans une lettre ouverte. Libération souhaite devenir un journal professionnel classique et délaisse son ton humoristique et ses combats politiques. « Il faut être structurés, intéressés et non-géniaux si nous voulons sauver l’avenir du journal », ironise Wolinski. En 1982, lorsque Charlie Hebdo disparaît, Serge July lance un peu élégant « Crève Charlie ! » alors que l’hebdomadaire a toujours soutenu Libération dans ses nombreuses difficultés. « Cette formule assassine reflète peut-être la volonté de rompre définitivement avec la période gauchiste du journal », indique Stéphane Mazurier.

La presse underground valorise des courants artistiques et politiques en marge de l’industrie culturelle. A partir de 1970, le magazine Actuel s’inspire de la presse underground américaine et se réfère au mouvement hippie. Ce média s’intéresse à toutes les formes de contre-culture avec les drogues, l’écologie, le féminisme ou le rock. Ce magazine « n’offre aucun espace publicitaire, développe une certaine philosophie contestataire, donne de multiples informations sur la contre-culture », souligne Berroyer qui rapproche ainsi ces deux titres de la presse underground.

 

 

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Critique de la politique

 

Charlie Hebdo entretien un rapport ambigu à la politique. Le rejet du jeu électoral permet d’échapper au classement entre droite et gauche. Le journal tape sur tous les camps. Mais Charlie Hebdo s’inscrit dans la presse révolutionnaire des années 1968. Guy Debord demeure une référence. Le soutien à Coluche en 1981 s’apparente à une attaque contre la politique professionnelle. Le journal montre de la bienveillance pour les gauchistes et les défend face à la répression. Charlie Hebdo rejette le terrorisme d’extrême gauche mais semble proche des mouvements « autonomes ». Ces militants s’organisent en dehors des groupuscules maoïstes ou trotskistes et luttent pour un « communisme immédiat ». Charlie Hebdo développe surtout un individualisme libertaire hostile à toute forme de dogme et d’embrigadement militant.

Charlie Hebdo s’oppose alors de manière virulente à l’extrême droite, et notamment au racisme antiarabe. La droite au pouvoir demeure la cible principale. Charlie Hebdo s’oppose à toutes les valeurs de droite comme la défense de l’ordre, du nucléaire, de la religion et de la morale traditionnelle. Surtout la droite défend les intérêts de la bourgeoisie contre les classes populaires. Les barons du gaullisme sont ridiculisés. Le très militariste Michel Debré est représenté avec un entonnoir sur la tête. Le journal n’hésite pas à se moquer de la maladie et de la mort du président Pompidou. Le jour de son décès il est représenté avec le titre moqueur : « Plus jamais ça ! ».

 

Charlie Hebdo semble en revanche proche de la gauche, et notamment de la mouvance autogestionnaire autour de la CFDT. Mais le journal se montre également critique face à un Programme commun très étatique. « La gauche, son grand effort d’imagination pour changer la vie, ça consiste à nationaliser la merde », ironise Cavanna. La gauche est considérée défendable lorsqu’elle est dans l’opposition, mais pas lorsqu’elle veut s’emparer du « bâton merdeux du pouvoir ». Néanmoins Charlie Hebdo semble sombrer dans l’illusion électoraliste. Même Siné, qui se dit pourtant anarchiste, appelle à voter Mitterrand à partir de 1974. Seul Choron conserve une détestation pour tout ce qui est de gauche.

Charlie Hebdo critique le Parti communiste, mais surtout le puissant syndicat de la CGT. « Pompidou, des sous ! », permet de moquer les slogans creux et les revendications quantitatives qui ne remettent pas en cause l’organisation du travail. Les militants de la CGT apparaissent comme de tristes imbéciles. Un dessin montre un syndicaliste qui traite de gauchiste un manifestant qui tient une pancarte pour la retraite à 59 ans, au lieu de 60 ans. Surtout, les municipalités communistes qui s’en prennent aux populations immigrées sont vivement attaquées. Le PC est même parfois considéré comme un simple parti raciste.

Charlie Hebdo évoque également la politique internationale. Le journal renvoie dos à dos les États-Unis et l’URSS comme deux impérialismes. Nixon et Brejnev, les deux chefs d’État, apparaissent de manière similaire comme des vieux bourgeois détestables. Le régime communiste s’apparente à une imposture. « Ça me fait mal de voir la Révolution, la Libération de l’Homme, célébrée par des défilés monstres de ferrailles homicides », déplore Cavanna.

 

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Critique de la vie quotidienne

 

Charlie Hebdo développe une critique de la vie quotidienne. Les problèmes de la société semblent plus importants que les vicissitudes parlementaires. « Le journal témoigne de l’imprégnation libertaire nouvelle qui contribue à la mutation des comportements et des valeurs dans la société française, en défendant l’émancipation de l’individu sous toutes ses formes, et en dénonçant les entraves économiques, politiques et juridiques », décrit Stéphane Mazurier. Charlie Hebdo dénonce le culte de la croissance et du consumérisme, mais révèle aussi une inculture économique. Le journal ne développe aucune véritable analyse critique de l’économie capitaliste. En revanche, la critique du conformisme et la lutte pour la libération des mœurs demeurent des thèmes majeurs.

Dans le sillage du philosophe Herbert Marcuse, le capitalisme est perçu comme un système d’exploitation mais aussi de conditionnement social. Le journal lutte pour une nouvelle civilisation, pour inventer d’autres modes de vie, à l’image de Gébé avec L’An 01. Le journal attaque la civilisation occidentale, notamment l’urbanisme, l’automobile et la publicité. Charlie Hebdo évoque la lutte des classes à travers les conflits qui opposent les ouvriers aux patrons. Les luttes sociales et écologiques sont reliées. « Grève = moins de bruits, moins de fumée, moins de pollution, moins de bagnoles. Continuez ! », se réjouit Reiser.

La petite bourgeoisie et les commerçants sont attaqués pour leur esprit étriqué proche de la droite. Le « beauf’ » dessiné par Cabu incarne le conformisme et la pensée dominante. Ce personnage est issu de la bourgeoisie, mais aussi parfois du prolétariat. Il peut également être un militant communiste ou un travailleur de l’armement. Charlie Hebdo semble loin d’être un journal ouvriériste malgré sa défense des luttes sociales. Le tourisme et les campings sont également moqués. Mais cette critique de la bêtise du beauf’ et du français moyen peut parfois déboucher vers un mépris élitiste pour les classes populaires.

L’An 01 de Gébé reprend la critique situationniste du travail qui débouche vers une apologie de la paresse. Le refus de la société industrielle doit déboucher vers un monde nouveau. « On arrête tout. On réfléchit. Et c’est pas triste ! », devient le point de départ. Cette utopie doit permettre de prendre le temps de discuter, de penser, de faire l’amour. Contre le productivisme, il ne faut plus "perdre sa vie à la gagner".

 

Charlie Hebdo lutte pour la libération des mœurs. La France est souvent décrite comme un vieux pays enfermé dans des codes sociaux et moraux archaïques. Le journal s’oppose à la peine de mort et lutte pour le droit à l’avortement. La famille l’argent, la pudeur, la religion, la morale, l’ordre et la patrie demeurent attaqués. Le journal défend la condition féminine, le sexe, la drogue, la jeunesse contre l’État pénal. En revanche, Charlie Hebdo minimise l’oppression des hommes sur les femmes et connaît une dérive machiste. Dans les dessins, les femmes sont réduites à des objets de désirs mais ne jouent jamais un rôle principal. La femme semble alors réduite à son corps.

En revanche, Charlie Hebdo accompagne la libération sexuelle. La rédaction semble sensible aux plaisirs sensuels. Les réunions se terminent parfois en orgie avec des admiratrices. Mais l’érotisme des dessins semble peu esthétique et surtout très traditionnel, sans grande originalité, avec des positions sexuelles qui expriment la domination masculine. Le journal révèle également une certaine homophobie, notamment sous le crayon de Siné. Mais les débuts de la sexualité marchande et de la consommation pornographique sont critiqués.

Charlie Hebdo soutien les mouvements lycéens, moins pour s’opposer à une réforme gouvernementale que pour valoriser l’esprit contestataire de la jeunesse. L’école et l’autorité des professeurs sont également attaquées. Le journal évoque également les luttes des prisonniers et dénonce l’institution judiciaire.

 

Charlie Hebdo évoque la culture avec des articles sur le cinéma et la littérature. Le journal n’apprécie pas la culture élitiste et universitaire, mais rejette également la culture de masse réduite à des produits de consommation. En revanche, Charlie Hebdo valorise la contre-culture qui exprime une créativité en dehors du conformisme marchand. Le café théâtre, le cinéma indépendant, le free jazz, le rock et la presse underground sont régulièrement évoqués.

Charlie Hebdo attaque toutes les formes d’autorité et de pouvoir. La police, l’armée et la religion deviennent des cibles de choix. Les « flics » sont notamment dénoncés pour leur répression des luttes sociales. Les religions sont considérées comme des entreprises d’aliénation de masse. Le sport incarne le chauvinisme, la bêtise et le fric. La compétition se distingue du « sport-jeu » simplement pratiqué pour le plaisir. La récupération politique et commerciale du sport est également dénoncée. Relier questions de société et positionnements politiques révèlent l’originalité de cet esprit critique des années 1968.

Charlie Hebdo, journal marginal, exprime un esprit critique et un irrespect à l’encontre des puissants. Entre 1970 et 1974, le succès de ce journal anticonformiste s’explique par le bouillonnement contestataire des années 1968. Cet esprit libertaire attaque les normes et les contraintes sociales pour détruire toutes les formes d'autorité. Les analyses peuvent parfois se révéler simplistes. Mais le dessin peut permettre de diffuser un questionnement critique accessible au plus grand nombre. L'humour et la dérision nourrissent une contestation joyeuse et une irrécupérable révolte.

 

Source : Stéphane Mazurier, Bête, méchant et hebdomadaire. Une histoire de Charlie Hebdo (1969-1982), Buchet-Chastel, 2009

 

Articles liés :

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L'après Mai 68 du jeune Olivier Assayas

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Les situationnistes dans la lutte des classes

Mai 68, moment de politsation

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : « La presse satirique », par Stéphane Mazurier (« Jeudi d’Acrimed »), publié sur le site Acrimed le 27 juillet 2009

Radio : Une Histoire de Charlie, publié sur le site de Polémix et La Voix Off le 18 janvier 2015

Vidéo : Pierre Carles et Eric Martin, Choron dernière, 2009

Vidéo : débat sur le film Choron dernière

Site internet dédié au film Choron dernière

Vidéo : Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, L’An 01, 1972

Arnaud Gonzague, "Charlie Hebdo", 44 ans de rigolade, publié sur le site de L'Obs le 7 janvier 2015

Clément Barry, entretien avec Stéphane Mazurier : « "Charlie" est dans son rôle quand il se moque de la religion musulmane », publié dans le site de L'Obs le 3 novembre 2011

Baptiste Touverey, Entretien avec Stéphane Mazurier : "Charlie Hebdo", canal historique, publié sur le site Bibliobs le 27 février 2009

Christophe Bardin, note de lecture du livre de Stéphane Mazurier, publié dans la revue Question de communication n° 15 en 2009

Alain Weil, La bande à Charlie : les affiches, publié sur le site du Centre du graphisme

Romain Gonzalez, À la gloire d’« Hara-Kiri », publié sur le site Vice le 7 août 2015

Publié dans #Contre culture

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emir 17/01/2016 23:51

J’avais, pour des raisons historiques, un grand respect pour les libertaires parmi lesquels j’ai même deux amis philosophes. Des camarades d’origine algérienne ont donné leur vie (guerre d’Espagne par exemple) mais depuis que C.H s’attaque à des faibles pour se faire de l’argent, j’en suis révulsé. Pour finir, ce baveux s’attaque sans que personne ne bouge, à un enfant mort ! Je suis pour la provoc quand elle mène à un objectif noble, pas pour le commerce des cadavres. Dites-le donc à ce Riss qui salit votre mouvement ! Faite le savoir au monde entier ! Merci de votre compréhension.

Zones subversives 18/01/2016 07:58

Je ne connais pas Riss et Charlie Hebdo n'a plus rien de libertaire, au moins depuis 1996 avec son soutien à la guerre du Kosovo.

emir 17/01/2016 11:39

Charlie Hebdo c'est la honte ! Honte de la France, de ses gauches, de sa droites, de ses libertaires particulièrement. On comprend maintenant pourquoi on dit les extrêmes se rejoignent ! Honte ! Honte à vous d'assassiner des petits enfants morts !

Zones subversives 17/01/2016 20:01

Evidemment, cet article parle de la première époque de Charlie. Les dessins sont alors très provocateurs, mais jamais pour taper sur les plus faibles. Un autre article traite du Charlie Hebdo raciste d'aujourd'hui : http://www.zones-subversives.com/2015/01/philippe-val-patron-de-charlie-hebdo-1.html

elric 15/04/2015 21:13

Nous organisons un géant casting porno et pour cela nous recrutons de toute urgence des
débutants du porno à une rémunération. Pour ce fait nous invitons touts ceux qui serons
intéressés par ce présent annonce de nous contacter sur notre e-mail:elricosalos@gmail.com pour plus d'information concernant le recrutement
NB:ce casting est strictement réservé aux adultes

Pat Lalrique 18/01/2015 18:54

Très bel article! Est-ce que quelqu'un a des informations sur ce qui s'est passé en 1981 avec Charlie Hebdo et François Mitterand? De l'information revient souvent sur les fonds secrets de l'Élizée qui auraient été utilisé pour sauver CH. Merci!