La lutte des classes en France

Publié le 4 Avril 2024

La lutte des classes en France
La situation politique et sociale en France reflète une pacification. Pourtant, il semble important de se pencher sur l'évolution du capitalisme de ses dernières années. Ensuite, il reste indispensable d'analyser les divers cycles de lutte pour observer l'évolution de la conflictualité sociale. Seul un bilan critique peut permettre d'ouvrir des perspectives nouvelles. 

 

 

En 2023, le président Macron a imposé sa réforme des retraites de manière autoritaire. Il s’attaque aux classes populaires tout en méprisant les manifestations de masse et le front syndical uni. Ce paysage social reflète la trajectoire du pouvoir capitaliste depuis les années 2000. Le monde intellectuel ne propose aucune analyse historique au long court. Les universitaires restent cantonnés à leur domaine de spécialité. Le déclin du marxisme a remis en cause les grilles de lecture globalisantes. La recherche académique demeure également séparée de l’actualité.

Mais il demeure indispensable de dresser une vision d’ensemble de la dynamique française. Ce qui permet de se doter collectivement d’une capacité de réflexion et d’une prise de recul stratégique. Cependant, cette montée en généralitée doit s’appuyer sur des analyses scientifiques concrètes. Les fondateurs de la sociologie visent à penser ensemble le cumul d’enquêtes spécialisées pour en dégager des lois générales et des mécanismes de l’évolution sociale. Il semble important d’examiner les racines socio-économiques de la dérive autoritaire de l’État en France et le phénomène du néolibéralisme. Depuis les Luttes de classes en France de Karl Marx, aucune véritable actualisation de ces analyses n’a été menée.

 

L’analyse de classe permet d’apporter de la clarté et de la nuance au discours sur « le déclin de la France » qui prédomine dans tous les courants politiques. La droite évoque une crise identitaire. La gauche insiste sur une crise du capitalisme, avec la domination d’un bloc bourgeois coupé de la population, voire un risque de retour du fascisme. Dans le déclinisme ou le catastrophisme, la morale prime sur l’analyse et la nuance. Malgré l’appauvrissement d’une grande partie de la population, le capitalisme français se porte bien et de nombreux secteurs sont intégrés à la mondialisation. La domination capitaliste se maintient en raison d’un soutien actif de l’État et d’une situation d’équilibre des rapports de force entre les classes, et non en raison d’une hégémonie idéologique de la classe dominante ou du complot d’une oligarchie financière.

La crise démocratique ne correspond donc pas à une crise générale du capitalisme français. Un décrochage s’observe entre les mobilisations sociales et les organisations traditionnelles de la gauche comme les partis et les syndicats. Une nouvelle offensive du capitaliste s’opère dans un contexte de recul des organisations de résistance sociale. Les classes dirigeantes fractionnées retrouvent une cohésion collective voire une conscience de classe. En revanche, les classes populaires s’en trouvent aujourd’hui dépourvues. David Muhlmann propose une analyse de la dynamique du capitalisme et des luttes sociales dans le livre Où va la France de Macron ? 

 

                                 13085276.jpg

 

L’économie capitaliste

 

Depuis la fin des années 1970, une nouvelle phase dans l’évolution historique du capitalisme se traduit par la révolution conservatrice incarnée par Reagan et Thatcher. L’économie des pays industrialisés repose sur un régime capitaliste mondialisé et dominé par la finance. La rigueur monétaire et surtout la rigueur salariale sont censées éradiquer l’inflation. La croissance est réduite à néant et le chômage de masse se développe. Le partage salaire-profit s’impose en faveur des détenteurs du capital. Les autorités impulsent des politiques de libéralisation des marchés financiers.

En France, le capitalisme d’État est démantelé à travers des privatisations. Des groupes financiers étrangers, notamment anglo-saxons, deviennent des actionnaires majeurs des entreprises françaises à partir des années 1990. L’État est devenu un actionnaire minoritaire dans les grands groupes comme EADS, France Télécom ou Renault. La financiarisation de l’économie impose des objectifs du capital indépendamment des réalités de l’appareil productif. C’est ce que Karl Marx désigne comme le « capital fictif ».

 

Les multinationales françaises investissent fortement à l’étranger. Inversement, la moitié des salariés français du secteur marchand sont employés par une firme étrangère. La France semble pleinement intégrée à la mondialisation économique et demeure une place forte de la finance. Le secteur des banques et des assurances est devenu florissant. En revanche, le secteur industriel s’est effondré. L’État joue un rôle économique majeur, notamment pour signer des contrats d’exportation dans l’énergie, l’armement et les technologies de pointe.

« La continuité du néolibéralisme à la française relève de cette hybridation entre une économie désormais intégrée à la mondialisation concurrentielle, et la force régalienne de l’État », observe David Muhlmann. Lorsque la situation sociale se durcit, le pouvoir évolue vers le bonapartiste et le libéralisme autoritaire à travers le contrôle social des plus pauvres et la répression des mouvements sociaux.

 

 

    Emmanuel Macron lors de la conférence de soutien à l’Ukraine avec des dirigeants européens, à l’Elysée, à Paris, le 26 février 2024.

 

 

Les politiques économiques

 

La présidence de Nicolas Sarkozy de 2007 marque un tournant. Il s’éloigne de la tradition gaulliste pour se rapprocher des codes du monde de l’entreprise. Une baisse des impôts pour les ménages les plus riches s’impose dès le début de son règne. En revanche, les impôts indirects sont augmentés et les aides personnalisées au logement (APL) diminuent. Cette politique débouche vers un appauvrissement de la population et une augmentation des inégalités sociales. Ensuite, la Révision générale des politiques publiques (RGPP) impose la compétitivité et la réduction des coûts dans les administrations et les hôpitaux. La réforme des retraites de 2010 allonge l’âge légal de départ à 62 ans.

La présidence de François Hollande s’attaque au droit du travail. Des lois permettent aux patrons de licencier plus facilement. Ces réformes favorisent une dégradation des conditions de travail avec une augmentation des cadences et une baisse des salaires. La facilité pour licencier favorise une montée du chômage. Cette politique néolibérale s’accompagne d’un tournant répressif. L’état d’urgence suspend l’état de droit et permet aux autorités administratives de contourner le juge judiciaire pour les perquisitions, les gardes à vue et les assignations à résidence. Ce tournant autoritaire s’observe également à travers la répression des manifestations, notamment au cours du mouvement contre la loi Travail en 2016. Cette réforme est imposée à travers le 49.3 sans le vote des députés et sans tenir compte de l’avis des partenaires sociaux.

La politique économique d’Emmanuel Macron repose sur la réforme du droit du travail et sur la baisse de la fiscalité sur le capital. Les ordonnances de 2017 renforcent le pouvoir des chefs d’entreprise au détriment des accords de branche. Les baisses des dépenses publiques et des aides sociales comme l’APL débouchent vers un appauvrissement de la population. Inversement, la haute bourgeoisie bénéficie d’exonérations fiscales. Les inégalités sociales ne cessent de se creuser.

 

 

   Des syndicalistes et des salariés en grève se rassemblent devant le site de la raffinerie TotalEnergies, à Donges, dans l’ouest de la France, le 14 octobre 2022. 

 

 

Le mouvement ouvrier

 

Face aux évolutions du capitalisme, de nombreux mouvements sociaux éclatent. En 1945, le Parti communiste collabore au gouvernement. La CGT s’engage dans la « bataille de la production » et dénonce les conflits sociaux. La grève à Renault de 1947 oblige les communistes à quitter le gouvernement. Les luttes sociales se multiplient en 1947 et 1948. Cependant, la stabilité économique et la forte croissance permettent d’atténuer les revendications salariales. Néanmoins, la grève de Saint-Nazaire éclate en 1955 en dehors des syndicats. Les salariés ont conscience que les fruits de la croissance restent inégalement répartis. Le pouvoir gaulliste, qui semble inébranlable, doit reculer face à la grève des mineurs de 1963.

L’unité d’action entre la CGT et la CFDT débouche sur de nouvelles grèves à partir de 1965. Des luttes diverses émergent en 1967 à Dassault, Rhodiaceta ou Berliet. Les grèves de Mai 68 ouvrent un nouveau cycle de lutte. Cependant, la signature du programme commun entre socialistes et communistes débouche vers un reflux des luttes à partir de 1974. La CGT et la CFDT s’alignent sur le pouvoir de gauche. La montée du chômage atténue la conflictualité sociale. Même si des grèves de travailleurs immigrés éclatent dans le secteur automobile entre 1982 et 1984.

 

En 1986, en période de cohabitation, un renouveau des luttes s’observe avec le mouvement étudiant et la grève des cheminots. Des coordinations émergent impulsées depuis la base par les militants de la CFDT malgré le recentrage de leur direction. L’assemblée générale permet de diffuser des pratiques d’auto-organisation. Les grévistes peuvent fixer eux-mêmes leurs objectifs et déterminer les moyens de les atteindre. Cependant, à partir de 1990, la conflictualité sociale décline, y compris dans le secteur public.

Les grèves de 1995 marquent un tournant. Ce mouvement s’inscrit dans un renouveau des luttes. Les jeunes s’opposent au CIP en 1994 et parviennent à faire reculer le gouvernement. Les luttes de chômeurs et de mal-logés se développent également en 1994. Ce contexte favorise la recomposition du syndicalisme avec le développement de l’union syndicale Solidaires. Cette nouvelle organisation est fondée par l’aile gauche de la CFDT exclue par sa direction. Les syndicats SUD s’opposent à la bureaucratie syndicale, impulsent des luttes à la base et s’appuient sur des pratiques d’auto-organisation.

 

 

    Des manifestants prennent part au défilé à l’occasion de la Journée internationale du droit des femmes, à Paris, mardi 8 mars 2022.

 

 

L’hybridation du mouvement social

 

Les luttes des jeunes, des femmes, des sans papiers permettent d’élargir l’espace des mouvements sociaux, tandis que les grèves et les luttes salariales déclinent. La lutte des sans papiers de 1996 et le mouvement des chômeurs de 1997 deviennent emblématiques. En revanche, les salariés du public ne parviennent pas à freiner le processus de privatisation à La Poste, France Télécom et EDF. Les conflits dans le secteur privé continuent de décliner. Même si des résistances s’affirment face aux plans de suppression d’emploi. Mais ces mobilisations restent défensives et dispersées.

L’image d’une pacification sociale dans le secteur privé doit être nuancée. Des grèves éclatent dans le secteur du commerce, des banques et de l’informatique. Les luttes portent sur la question des salaires. Mais des formes plus individuelles de résistance peuvent s’observer à travers l’absentéisme, les sanctions disciplinaires ou le recours aux prud’hommes. Ensuite, les luttes collectives ne se traduisent pas uniquement par la grève, qui reste coûteuse, mais aussi par des débrayages et divers moyens de pression pour faire plier la direction. La grève émerge uniquement si ces diverses modalités d’action ont échoué.

 

Le mouvement des Gilets jaunes révèle que la conflictualité sociale peut déborder le cadre de l’entreprise. Les salariés précaires qui travaillent dans des petites entreprises n’ont pas accès aux syndicats ni même à des outils de lutte collective. Les bas salaires ne permettent pas toujours la grève et les possibilités d’agir dans son entreprise semblent difficiles. Ainsi, les Gilets jaunes décident de prendre la rue et de bloquer les routes pour attaquer directement le gouvernement plutôt que le patronat. Néanmoins, cette révolte spontanée développe des pratiques d’auto-organisation et d’action directe qui se rapproche d’un syndicalisme de lutte.

Les mouvements interprofessionnels se banalisent. Entre 2003 et 2023, ce sont 6 mobilisations qui se déroulent sur plusieurs mois, scandées par des manifestations. Il faut également ajouter le mouvement des Gilets jaunes qui émerge en dehors des syndicats, mais auquel participent de nombreux syndicalistes de terrain. Depuis 2016, ces mouvements se heurtent à une féroce répression. Les violences policières se banalisent. Les manifestants peuvent ainsi apercevoir le véritable visage de l’État. Les mouvements sociaux, à partir de 2016, délaissent la posture idéaliste qui insiste sur l’État protecteur. L’État est désormais perçu comme un outil au service du pouvoir pour maintenir l’ordre existant.

 

 

   Des manifestants prennent part au défilé contre les violences faites aux femmes, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, à Paris, le 8 mars 2022.

 

 

Perspectives de lutte

 

David Muhlmann propose un vaste panorama de la situation en France. Ses observations permettent de nuancer les propos militants qui préfèrent la propagande grossière plutôt que l’analyse de la situation. David Muhlmann propose également des observations pertinentes sur l’évolution des mouvements sociaux. Loin du discours sur la disparition de la classe ouvrière, il observe que la catégorie des exploités reste largement majoritaire malgré le déclin du secteur industriel. Néanmoins, les nouveaux prolétaires des services restent atomisés et ne cultivent pas une conscience de classe. Même de nombreuses grèves éclatent dans le secteur du commerce et des services.

Les mouvements sociaux ne sont plus ancrés dans les lieux de production. Les Gilets jaunes portent des questions de chômage, de précarité et de pouvoir d’achat. Mais ce sont les rond-points qui sont occupés plutôt que les entreprises et les lieux de production. Les manifestations se déroulent le samedi, après la semaine de travail. Les conflits autour des ZAD, comme à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes développent un ancrage territorial qui n’est plus celui de l’entreprise.

Le mouvement contre la loi Travail de 2016 voit émerger le phénomène Nuit debout qui porte des questions salariales, mais en dehors du temps de travail. Ce sont les places des centres-villes qui sont occupées, et non les entreprises. L’État est davantage interpellé que le patronat. Des luttes dans les entreprises perdurent, mais elles restent locales, sectorielles et éclatées.

 

Néanmoins, David Muhlmann aborde trop peu les questions stratégiques. Certes, son livre assume l’ambition déjà précieuse d’une analyse globale du capitalisme et des luttes sociales. Pourtant, il conclut sa synthèse sur une absence de perspectives politiques pour les luttes sociales. Sans préciser concrètement de quelles perspectives il s’agit. Les mouvements sociaux restent traversés par de nombreux débats que David Muhlmann délaisse précautionneusement. Sans doute pour proposer un livre qui permet d’ouvrir le débat dans les différents courants du mouvement social plutôt que d’imposer une thèse militante.

Néanmoins, David Mulhmann se méfie de la spontanéité, de l’action directe et de l’auto-organisation de la révolte des Gilets jaunes. Mais les « perspectives politiques » ou les « débouchés politiques » proposés aux mouvements sociaux se réduisent à une tambouille électoraliste peu ragoutante. La gauche radicale a toujours voulu que les luttes sociales se ridiculisent dans l’arène politicienne avec des scores électoraux rachitiques.

Au contraire, la force des luttes sociales consiste à fédérer une majorité de la population par rapport à des problèmes concrets plutôt qu’à des programmes et des idéologies improbables. Les mouvements sociaux doivent créer leurs propres structures auto-organisées pour se représenter eux-mêmes. La généralisation des grèves et des pratiques d'auto-organisation doivent permettre d'ouvrir des perspectives nouvelles. 

 

Source : David Muhlmann, Où va la France de Macron ? Dynamiques du capital et luttes sociales, Presses Universitaires de France, 2023

 

Articles liés :

Une analyse du mouvement de 2016

Retour sur la révolte des Gilets jaunes

Le syndicalisme contestataire de Solidaires

Syndicalisme et Gilets jaunes

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Où va la France de Macron (Lepen et Melenchon) ?, diffusée sur le site de la librairie Tropiques le 21 Septembre 2023

Vidéo : Macron, où est-elle passée, ta mondialisation heureuse ? Avec David Muhlmann, diffusée sur le site de La société Louise Michel le 21 octobre 2023

Vidéo : Où va la France de Macron ? Entretien avec le sociologue David Muhlmann, diffusée par 10 septembre 2023

Vidéo : Christian Savestre, Où va la France de Macron ? Avec David Muhlmann, diffusée sur le site Pour écrire la liberté le 21 septembre 2023

Vidéo : Fabien Escalona et Romaric Godin, De Sarkozy à Macron, la radicalisation néolibérale, diffusée sur le site Mediapart le 6 octobre 2023

Radio : Pierre-Edouard Deldique, David Muhlmann, sociologue et psychanalyste, diffusée sur RFI le 18 juillet 2010

David Muhlmann, « Des nouvelles technologies à l’image des vieilles organisations », publié dans la revue Sociologie du travail Vol. 43 - n° 3 en 2001

Articles de David Muhlmann publiés sur le site de la revue Contretemps

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article