Les luttes contre les Grands Projets

Publié le 1 Septembre 2018

Les luttes contre les Grands Projets
La ZAD et les nouvelles luttes de territoire permettent d'exprimer une nouvelle forme de radicalité politique. 

 

L’opposition aux Grands Projets reflète le rejet d’une logique du profit. La lutte de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes a également alimenté le mouvement contre la Loi travail de 2016. Plusieurs milliers de personnes sortent des rangs encadrés par les bureaucraties syndicales pour rejoindre le "cortège de tête". En revanche, le mouvement Nuit debout privilégie une palabre citoyenne bien inoffensive. Le cortège de tête regroupe des ouvriers déterminés et des jeunes casseurs et casseuses. Cet espace exprime une diversité dans ses pratiques de lutte et sa composition sociale.

On retrouve le même phénomène dans les luttes contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et contre le projet de ligne TGV Lyon-Turin. Des syndicalistes luttent aux côtés de jeunes activistes. Serge Quadruppani se penche sur ces nouvelles pratiques de lutte dans son livre Le monde des Grands Projets et ses ennemis.

 

                                        Le monde des Grands Projets et ses ennemis - Serge QUADRUPPANI

 

Diversité des pratiques de lutte

 

Les luttes contre les Grands Projets regroupent une diversité sociale, et pas uniquement une poignée de hippies. Des paysans, des syndicalistes et des activistes s’organisent ensemble pour remettre en cause ces projets d’aménagement du territoire. « Courage et détermination face à la répression, créativité des modes d’expression et d’intervention, hétérogénéité solidaire des pratiques et des acteurs sont aussi les traits saillants de l’opposition à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes qui s’est cristallisée autour de la Zone à défendre (ZAD), aussi bien que du mouvement No TAV », observe Serge Quadruppani.

Le pouvoir tente de créer des divisions entre violents et non violents, entre réformistes et radicaux. Mais ces luttes restent attachées à une diversité des tactiques qui ne distinguent pas les actions selon leur degré d’illégalisme. « Ni le légalisme, ni l’illégalisme, ni la violence, ni la non violence ne signifient grand-chose en soi quand il s’agit de remettre en cause l’ordre du monde », souligne Serge Quadruppani.

Le compromis social-démocrate semble disparaître. Selon cette doctrine, les conditions de vie des exploités s’améliorent un peu en échange de la perpétuation de l’exploitation. Désormais, le réformisme devient impossible. Le dépassement du capitalisme devient le seule perspective crédible. « Mais on n’a jamais vu une société nouvelle naître en respectant les lois et règlements de l’ancienne », analyse Serge Quadruppani.

 

 photo notre dame des landes : les zadistes ont rouvert la départementale interdite. © archives of/franck dubray

 

Grands Projets et capitalisme

 

Les Grands Projets inutiles et imposés détruisent l’environnement, saccagent les zones naturelles et les terres agricoles. Ces Grands Projets sont imposés depuis le gouvernement, sans prendre en compte les préoccupations de la population. Ces Grands Projets révèlent l’autoritarisme des Etats et la dimension prédatrice du capitalisme.

Les associations qui combattent ces Grands Projets restent dans une démarche citoyenne et respectueuse des institutions de la démocratie représentative. ATTAC et les organisateurs de la manifestation contre la COP 21 en novembre 2015 ont cédé à l’état d’urgence et à l’interdiction de prendre la rue. L’appel "Bravons l’état d’urgence" incite au contraire à sortir de ce cadre légaliste. L’opposition entre « citoyens » et « radicaux » reproduit le clivage entre réformistes et révolutionnaires qui traversent le mouvement ouvrier.

Les Grands Projets sont décidés par la haute bourgeoisie. Des politiciens, des patrons et même des mafieux s’associent pour mettre en œuvre ces Grands Projets. Ces groupes restent autonomes mais partagent des intérêts de classe, notamment à travers l’aménagement du territoire et la construction immobilière. Les Grands Projets sont également accompagnés par des économistes, des ingénieurs, des managers. La raison économique rejoint le culte scientiste du progrès technique et de la modernité.

 

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Nouvelles luttes

 

La lutte contre le TAV Lyon-Turin s’amorce en 1996 dans la vallée de Suze. Une grande manifestation est organisée en 1996. Ensuite, une série d’attentats détruit des engins et du matériel ferroviaire. Un mouvement de masse de construit à travers des assemblées. Des opposants s’installent dans la vallée avec les « presidi ».

Les mouvements contre Grands Projets se multiplient. Ils construisent leur propre imaginaire et expriment une créativité. Des réseaux entre les diverses luttes locales se tissent pour construire une puissance collective. « Ce qui se développe dans les luttes de territoire et dans leur réseau est assurément une nouvelle contre-culture plus polymorphe que ne le fut celle de la classe ouvrière, mais d’une égale importance en terme de puissance et de continuité », estime Serge Quadruppani.

Ces nouvelles luttes s’appuient sur un important ancrage populaire. Si la classe ouvrière n’est plus au centre, les classes populaires y participent dans leur diversité. Les luttes de territoires construisent « une communauté rassemblant de multiples composantes générationnelles, culturelles, professionnelles et sociales, que son combat ancre dans des questions à la fois concrètes et universelles », observe Serge Quadruppani. Il n’existe pas de classe messianique qui serait l’unique sujet révolutionnaire. La classe qui abolit l’ordre existant dépasse la seule classe ouvrière, notamment depuis les évolutions du salariat.

Les luttes vont vaciller les rôles sociaux et les positions dans le processus de production. Les luttes construisent une nouvelle communauté, traversée par des débats, mais unie dans l’action. Un peuple des luttes peut se dessiner face aux ennemis qui recherchent le profit.

 

 Sud Ouest

 

Limites des luttes de territoire

 

Serge Quadruppani propose un livre qui permet de présenter les luttes de territoire, et surtout leurs enjeux politiques. Serge Quadruppani insiste sur la nouveauté et les dimensions positives de ces nouvelles pratiques de lutte. Proche de la revue en ligne Lundi matin, il se nourrit également d’un marxisme hybride et d’un éclectisme théorique qui va de Toni Negri à Léon de Mattis.

Serge Quadruppani montre bien les apports de ces nouveaux mouvements sociaux. Les luttes locales s’inscrivent dans une révolte globale. C’est la lutte qui construit sa propre communauté et sa dynamique singulière. La diversité des tactiques et l’ancrage dans la population permettent de construire un mouvement large qui dépasse l’entre soi gauchiste. Serge Quadruppani sort du carcan étroit de l’économisme marxiste. Il évoque également la construction d’un nouvel imaginaire. Il insiste sur les émotions, de colère et de joie, et sur la passion révolutionnaire.

 

Serge Quadruppani propose également des réflexions sur ces nouvelles luttes. Mais il ne s’appuie pas sur une analyse de classe. La bourgeoisie est assimilée à l’Empire, terme flou inventé par Negri qui permet de dénoncer l’oligarchie tout en valorisant la petite bourgeoisie intellectuelle et connectée. Ensuite, Serge Quadruppani s’appuie sur un subjectivisme excessif. Il estime que l'affirmation de la lutte permet de dépasser les rôles sociaux et les positions de classe.

Pourtant, il observe la persistance du citoyennisme. Il réduit ce néo-réformiste à une posture légaliste. Néanmoins, cette impasse citoyenniste correspond à la défense d’intérêts de classe. Les cadres ou la petite bourgeoisie intellectuelle veulent améliorer la société capitaliste. Mais ils ne veulent pas supprimer un ordre social dans lequel ils occupent une place relativement confortable. La proclamation d’un peuple des luttes ne suffit pas à effacer les clivages de classe.

Ensuite, les luttes de territoire, malgré leur réflexion globale, conservent un ancrage local. Charles Reeve observe que cette approche relativise la réalité de l'exploitation et des problèmes sociaux. Seuls des mouvements inter-professionnels, sur le terrain de la lutte des classes, peuvent permettre de changer la société. Mais Serge Quadruppani souligne que la ZAD a permis d’intensifier la conflictualité dans le mouvement de 2016, notamment à Nantes. Ces luttes locales attisent la créativité et la conflictualité contre le conformisme marchand.

 

Source : Serge Quadruppani, Le monde des Grands Projets et ses ennemis. Voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires, La Découverte, 2018

Extrait publié sur le site Lundi matin

 

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Les nouveaux mouvements contestataires

 

Pour aller plus loin :

Radio : Tristan Golbronn, Débat : « Le monde des Grands Projets et ses ennemis. Voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires », mis en ligne sur le site de Radio Parleur le 1er juin 2018

Radio : émissions avec Serge Quadruppani diffusées sur France culture

Pierre Longeray, « J’étais fait pour courir vite… avec des CRS derrière », publié sur le webzine Vice le 17 mai 2018

Eric Aeschimann, Notre-Dame-des-Landes : "Macron a une conception autoritaire de l'exercice du pouvoir", publié sur le site du magazine L'Obs le 9 avril 2018

Alain Pojolat, Note de lecture, mise en ligne sur le site du NPA le 11 mai 2018

Note de lecture, publiée sur le site Bibliothèque Fahrenheit 451 le 1er août 2018

Joel Jegouzo, Le Monde des Grands Projets et ses ennemis, Serge Quadruppani, publié sur le site La Dimension du sens que nous sommes le 31 mai 2018

 

Site de Serge Quadruppani

Serge Quadruppani, Pour les Zad, contre l'Etat de droit, contre le travail, publié sur le site  lundimatin#130, le 26 janvier 2018

Serge Quadruppani, « Agir en primitif, prévoir en stratège », publié sur le site du journal Le Monde diplomatique

Articles de Serge Quadruppani publiés sur le site Article 11

Articles de Serge Quadruppani publiés sur le site Lundi matin

Articles sur Serge Quadruppani publiés sur le site Lignes de force

Charles Reeve, « Je sais que l'époque n'est pas au débat d'idées, mais... », publié sur le site Article 11 le 12 septembre 2013

Publié dans #Actualité et luttes

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Dominique ROUTIER 01/09/2018 16:36

Une société civile qui prend la parole est une société civile qui fait fonctionner l'idée et le fait de démocratie, pas de démocratie sans contre-pouvoir ni de contre-pouvoir sans contre-pouvoir, l'important c'est la dynamique, la vie est dynamique, le contraire est non vie.
Domé