Le piège de la répression antiterroriste

Publié le 17 Janvier 2015

Le piège de la répression antiterroriste
Après le temps de l'émotion vient celui de la réflexion. Des procédures antiterroristes  réduisent les libertés. Tous les partis, de droite comme de gauche, soutiennent cette politique répressive au service de l'ordre établi. 
 
 

« Je suis policier » : ce slogan débile exprime bien le vide d’une époque. Après le massacre commis dans les locaux du journal Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, le rouleau compresseur médiatique et politique s’est mis en marche. « Nous sommes en guerre contre le terrorisme et la barbarie », a même déclaré le Premier ministre. 

En surfant habillement sur l’émotion, le gouvernement et le Parti socialiste ont appelé à des rassemblements et à des manifestations. La gauche mobilise sa base électorale, la petite bourgeoisie, pour imposer de nouvelles mesures antiterroristes. La sidération et l’émotion ont pour but de masquer habilement la manœuvre politicienne. Au cours de cette grotesque mascarade, des manifestants ont même fait applaudir les forces de l’ordre censées nous protéger du danger terroriste.

Mais après l’émotion doit aussi venir le temps de la réflexion pour comprendre ce phénomène de l’antiterrorisme qui permet de réduire les libertés individuelles et de renforcer la répression des mouvements sociaux. Au-delà de l’émotion actuelle, de l’éternel « plus jamais ça », de l’indignation sécuritaire, il semble important d’analyser cette logique politique de la répression au nom du terrorisme.Les partis de gauche comme de droite, dans une Union sacrée permanente, ne cessent de défendre cette répression anti-terroriste.

 

                     

 

Réfléchir sur l’antiterrorisme

 

Claude Guillon a publié ses réflexions sur La terrorisation démocratique en 2009. Cette publication s’inscrit dans le contexte d’une criminalisation du mouvement autonome. En novembre 2008, au cours de « l’affaire de Tarnac », une dizaine de jeunes gens sont arrêtés pour terrorisme. Ils sont censés avoir saboté une voie ferrée. Leur véritable crime : diffuser des textes de réflexions critiques et, surtout, participer à des mouvements sociaux.

« Les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont-elles compatibles à long terme avec la démocratie ? », s’interrogent des intellectuels dans une tribune, intitulée « Non à l’ordre nouveau », publiée dans le journal Le Monde. Claude Guillon se moque de cette indignation citoyenne formulée tardivement. La démocratie n’est pas une abstraction morale, mais un mode de régulation du capitalisme. Depuis 1986, un arsenal législatif ne cesse de se développer au nom de la répression du terrorisme. Cet arsenal « se confond avec le système démocratique qui l’a engendré, dans un consensus politique qui, avec le temps, approche la perfection de l’Union sacrée », analyse Claude Guillon.

 

Dès 1982, après une série d’attentats, le « terrorisme du quotidien » est invoqué pour masquer la violence de classe et stigmatiser les jeunes, les étrangers et les classes populaires. Ces figures deviennent les nouvelles « classes dangereuses », selon l’expression de l’historien Louis Chevalier. Le durcissement de l’arsenal antiterroriste s’accompagne d’une répression accrue des immigrés et des mineurs. « Il ne s’agit pas simplement de phénomènes concomitants, traduisant un raidissement autoritaire de la société, mais bien d’une stratégie sociale cohérente », observe Claude Guillon. La bourgeoisie tente d’imposer la gestion économique sur tous les aspects de la vie. Les expulsions d’immigrés se soumettent à « la politique du chiffre ». 

L’anti-terrorisme se distingue de la bonne vieille répression policière en apportant un nouvel élément. Désormais, la subjectivité et les intentions sont prises en compte pour définir le terrorisme. Il s’agit donc d’une répression pour des motifs explicitement politiques. Dès 1986, la rhétorique de la gauche parlementaire est déjà bien rodée. Les élus du PS approuvent la législation d’exception, avec l’augmentation des mesures répressives comme la prolongation de la garde à vue. En revanche, au nom de leur bonne conscience de gauche, ils soulignent un « danger pour les libertés » et se disent méfiants à l’égard d’éventuels « dérapages ».

 

La Direction de la surveillance du territoire (DST) devient un service de police avec des prérogatives judicaires. En 2005, son directeur affirme l’objectif de « la neutralisation judiciaire préventive des groupes terroristes ». Ainsi, la définition du terrorisme ne renvoie pas à des actes mais à des intentions. Dans le cas du groupe de Tarnac, la simple hostilité à l’égard de la société marchande est considérée comme une intention terroriste. Dans plusieurs cas, de nombreuses personnes sont arrêtées, sans le moindre procès, avant de se révéler innocentes. Cette répression est justifiée par une nécessaire intimidation des groupes terroristes.

La construction d’une « mouvance anarcho autonome » montre bien criminalisation d’individus à partir de simples intentions. Cette mouvance regrouperait des personnes qui s’organisent en dehors des partis et des syndicats pour planifier des actions violentes. La notion d’ultra gauche est également utilisée et semble vide de sens.

 

 

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Répression et contrôle social

 

Les attentats de 11 septembre 2001 permettent de renforcer la législation anti-terroriste aux États-Unis et en Europe. Progressivement, tout acte de contestation peut être qualifié de terrorisme. Le Mandat d’arrêt européen (MAE) permet d’extrader des personnes d’un pays à un autre. Les militants basques sont particulièrement visés par ce dispositif. La loi antiterroriste française de 2006 permet de multiplier les caméras de surveillance, le fichage, les échanges téléphoniques et électroniques. Les peines pour association de malfaiteurs sont également aggravées.

Mais l’opposition à ces mesures répressives demeure faible. Les organisations citoyennistes, comme la Ligue des Droits de l’Homme ou le Syndicat de la Magistrature, défendent un improbable « État de droit » et insistent également sur la nécessité de combattre le terrorisme. Le bon sens bourgeois remplace l’analyse de classe. Les journalistes approuvent évidemment de manière unanime cette répression. Les médias insistent sur l’horreur et la barbarie au cours du moindre attentat ou fait divers. Ils alimentent un grotesque bourrage de crâne. Même si le terrorisme reste une cause de mortalité particulièrement minime et dérisoire. Les personnes tuées au cours des accidents de la route restent largement plus nombreuses. Mais l’hystérie sécuritaire l’emporte sur tout recul critique.

« Dans de nombreux pays européens (en particulier en France et en Italie), on a introduit des lois et des mesures de police qu’ont auraient autrefois jugées barbares et antidémocratiques », observe le philosophe Giorgio Agamben. Mais ces mesures, loin de se révéler « anti-démocratiques » participent au contraire au bon fonctionnement de la démocratie qui repose sur l’exploitation par le travail et sur la représentation parlementaire.

 

La répression du terrorisme vise particulièrement les immigrés. Cette population est considérée comme suspecte de fraude et de danger. Les immigrés obtiennent plus difficilement des titres de séjour et des naturalisations. Ils doivent se soumettre à de nombreux contrôles et subissent un fichage génétique. Les immigrés « sont considérés comme de sous-citoyens, infantilisés et suspects, dont les amours et la reproduction sont soumis à des contrôles humiliants », décrit Claude Guillon.

Le Centre d’analyse stratégique, créé en 2006, doit observer la délinquance. Cet organisme se développe donc peu de temps après les émeutes de 2005 qui éclatent dans de nombreux quartiers populaires. L’immigration et la délinquance sont considérées comme les principales sources du terrorisme.

La répression concerne également les enfants, considérés comme futurs délinquants et terroristes potentiels. La scolarisation obligatoire est imposée et le fichier Base-élèves permet de surveiller les familles et les enfants. « L’école est utilisée comme mouchard des familles immigrées, et souricière pour les sans papiers », décrit Claude Guillon.

 

                   

Lutter contre la répression

 

L’affaire de Tarnac n’apparaît pas comme une bavure ou comme une dérive. Les inculpations pour terrorisme peuvent toucher beaucoup de monde et correspondent à une logique répressive globale. « Aucune force politique susceptible d’exercer le pouvoir dans les pays européens n’envisage de rompre avec la politique de terrorisation consolidée dans les dernières décennies », rappelle Claude Guillon. Les immigrés et, plus ponctuellement, les militants demeurent les principales cibles de cette politique antiterroriste.

Les analyses de Claude Guillon peuvent permettre de rompre avec l’hystérie médiatique et citoyenne qui agite la France depuis les attentats du 7 janvier 2015. Des journalistes osent même évoquer un « 11 septembre français ». Si le massacre de Charlie Hebdo n’est pas comparable avec la destruction du World Trade Center, les conséquences peuvent malheureusement être les mêmes. La surveillance policière actuelle s’accompagne déjà d’un renforcement de la répression pour les jeunes et les immigrés. Cette partie de la population subit déjà la stigmatisation et le racisme.

En revanche, cette réflexion permet aussi de rompre avec l’hystérie gauchiste qui présente ce phénomène comme nouveau, avec le spectre d’un tournant autoritaire voire fasciste après le massacre du 7 janvier 2015. Si la situation actuelle semble effectivement inquiétante, elle n’est pas nouvelle. La législation antiterroriste date de 1986 et Claude Guillon décrit bien le climat de l’émotion pour sceller l’union sacrée qui s’observe actuellement. L’augmentation de la répression ne relève pas du fascisme, mais plus banalement de la démocratie. Le maintien d’une classe d’exploiteurs et de représentants politiques suppose de réprimer les classes populaires et les agitations sociales.

 

Il semble donc également important d’attaquer toutes les illusions gauchistes et citoyennistes qui évoquent un tournant sécuritaire. Il n’existe aucune « dérive ». L’antiterrorisme s’inscrit dans la logique démocratique. Il n’y a pas d’État à visage humain et l’État de droit relève de la mascarade. L’objectif de tout pouvoir n’est pas de protéger les libertés, mais de se maintenir et perdurer.

Les lois antiterroristes qui risquent d’être mises en place bientôt vont se heurter à une traditionnelle critique impuissante. La Ligue des Droits de l’Homme, qui participe d’ailleurs au climat actuel d’union sacrée, va se contenter de pleurnicher et faire des recours juridiques qui n'aboutissent jamais à rien. Les gauchistes et les anarchistes, toujours à la remorque de la social-démocratie, vont s’agréger dans des collectifs qui se content de dénoncer uniquement la dernière loi votée. Mais cette séparation et spécialisation des luttes ne permet que de remplir les agendas militants.

Les collectifs anti-répression ou anti-sécuritaire n’ont jamais débouché que sur des échecs ou des victoires assez insignifiantes. La propagande anti-sécuritaire, menée par des collectifs groupusculaires, se heurte malheureusement à une incompréhension ou à une banale sympathie de rigueur. Mais cet activisme ne déclenche aucune révolte populaire. Pourtant, ce sont les mêmes pratiques et la même absence de réflexion à moyen terme qui se répètent inlassablement.

Claude Guillon, dans sa conclusion, évoque le risque d’une spécialisation dans l’anti-répression. En revanche, des mouvements de lutte d’ampleur peuvent permettre de construire un rapport de force avec l’État pour changer la société. « Seuls de larges mouvements de lutte et de désobéissance sont en mesure de neutraliser les dispositifs de contrôle et de terrorisation », souligne Claude Guillon. Seule une révolution sociale, communiste et libertaire, peut permettre d’abattre la terrorisation et l’ordre existant.

 

Source : Claude Guillon, La terrorisation démocratique, Libertalia, 2009

Introduction mise en ligne sur le blogue Lignes de forces

 

Articles liés :

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Elections, piège à moutons

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Conférence de Claude Guillon, publiée sur le site des Journées libertaires de Pau 2015

Vidéo : Jean-Pierre Garnier dans le cadre de la soirée "La dissidence, pas le silence", enregistrée le 12 janvier 2015

Vidéo : Documentaire Les RG : autopsie d'une police politique française

Radio : Claude Guillon, "Nous sommes tous des terroristes", émission L'envolée sur Radio Fréquence Paris Plurielle, enregistrements mis en ligne sur le site Espace contre ciment le 8 mars 2010

Radio : conférences de Claude Guillon, mis en ligne sur le site Démystification

Serge Quadruppani, Coup de blues en regardant la France, publié sur le site Les contrées magnifiques

Charlie Hebdo : compilation des articles publiés publiée sur Paris-luttes.info le 14 janvier 2015

Hier comme aujourd'hui, à bas l'unité nationale !, publié sur le site Tanquil le 12 janvier 2015

Oulianov, Qu'est-ce que c'est... Le maintien de l'ordre, publié sur le site Tanquil le 2 septembre 2012

Entretien avec Claude Guillon, publié sur le blog des éditions Libertalia

Jean-Guillaume Lanuque, note de lecture du livre de Claude Guillon, publiée sur le site de la revue Dissidences

Christiane Passevant, Extrait d’un entretien avec Claude Guillon sur Radio Libertaire, dans les Chroniques rebelles, le samedi 3 octobre 2009, mis en ligne sur le site de la revue en ligne Divergences

Vidéo : Laurent Bonelli, Tarnac et les logiques de l'anti-terrorisme, publié sur le site de Soutien aux inculpés du 11 novembre le 14 février 2009

Vidéo : Miguel Benasayag, Tarnac et l'anti-terrorisme, publié sur le site de Soutien aux inculpés du 11 novembre le 14 février 2009

Vidéo : « Le traitement médiatique de l’ "insécurité" » : vidéos d’un Jeudi d’Acrimed, avec Laurent Bonelli, mis en ligne le 10 octobre 2012 sur le site d'Acrimed

Vidéo : Mathieu Rigouste et Eric Hazan, La domination policière. Une violence industrielle

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