Les mouvements de lutte homosexuels

Publié le 29 Décembre 2014

Les mouvements de lutte homosexuels
L'homosexualité devient politique pour lutter contre une stigmatisation et une oppression. Le mouvement homosexuel attaque les normes sociales et l'ordre moral.
 

L’histoire du mouvement homosexuel demeure méconnu. Un plumitif réactionnaire, Frédéric Martel, a déjà consacré un volume à ce sujet mais avec une grille idéologique imprégnée d’une grotesque hostilité aux mouvements de luttes. Massimo Prearo propose une « archéologie », selon la démarche de Michel Foucault, de l’homosexualité politique. L’analyse historique doit permettre de comprendre le présent. Ce jeune sociologue travaille au Centre lesbien, gai, bi, et trans (LGBT) de Paris et Île-de-France. Cette institution, largement subventionnée, aide les LGBT dans leurs difficultés du quotidien, administratives ou existentielles. Mais cette expérience lui permet d’éclairer par la pratique ses réflexions sociologiques.

Le politisation de l’homosexualité passe par la construction d’une subculture. Langage, vêtements, clubs, drague fondent une identité homosexuelle qui doit déboucher vers une "libération sexuelle". « Une identité de résistance qui renverse les discours scientifiques et médicaux et, en même temps, invente une culture minoritaire, posant les bases pour une prise de conscience de groupe et la naissance des mouvements des années 1970 », décrit Massimo Prearo. Les luttes collectives, avec leurs réflexions et leurs pratiques, participent également à la politisation de l’homosexualité.

 

                                 

 

La radicalisation politique

 

A la fin du XIXe siècle, des scientifiques dénoncent le caractère infondé de la pénalisation de l’homosexualité. Les scientifiques s’appuient sur le primat de la rationalité pour ne plus considérer ces actes sexuels comme étant « contre-nature ». Freud et les débuts de la psychanalyse attaquent la morale sexuelle qui distingue le normal et le pathologique.

En 1954 André Baudry fonde Arcadie, une revue explicitement homosexuelle. Mais ces prémisses d’un mouvement homosexuel sont souvent rejetés pour cause de tiédeur apolitique et de volonté de s’intégrer. Les mouvements des années 1970 ironisent sur Arcadie, perçue comme association vieillotte, poussiéreuse et conservatrice. Pourtant ce mouvement permet l’expression d’une parole homosexuelle et favorise les rencontres.

La revue abandonne le point de vue scientifique et médical sur l’homosexualité. Les relations sexuelles ne doivent pas se réduire à une fonction de reproduction sociale mais reposent sur l’épanouissement individuel. La sexualité ne renvoie plus à un donné biologique mais définit une condition d’existence. Simone de Beauvoir et les existentialistes estiment que l’homosexualité ne reposent pas sur un déterminisme biologique, mais sur un libre choix. Néanmoins Arcadie oscille entre cette position existentialiste et une conception biologique de l’homosexualité.

Surtout, Arcadie refuse la confrontation politique dans un contexte de lois qui répriment l’homosexualité. L’association refuse la marginalisation et préfère au contraire s’intégrer à la société. Arcadie demeure la première organisation française animée par des homosexuels pour produire un savoir autonome. Mais Arcadie ne présente pas les caractéristiques d’un mouvement social.

 

La lecture du philosophe Herbert Marcuse alimente une critique radicale de la répression sexuelle. Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) s’inscrit dans la contestation des années 1968. Le sujet homosexuel devient un programme politique à part entière. Le FHAR conserve toujours une aura mythique. Cette effervescence libre et spontanée ne dure pas longtemps mais contribue à fortement politiser l’homosexualité. Le mouvement ne cherche pas à s’intégrer mais prône une transformation radicale de la société. Les associations homosexuelles actuelles s’éloignent de cette perspective radicale pour quémander une fade égalité des droits dans un objectif réformiste.

Herbert Marcuse devient le théoricien de la libération sexuelle. Il s’appuie sur Sartre pour critiquer l’aliénation. Seule une transformation révolutionnaire de la structure sociale peut permettre à l’individu de s’épanouir pleinement. Mais Marcuse s’oppose à l’existentialisme qui propose une liberté individuelle qui serait affranchie des appartenances de classe et des positions sociales. L’individu demeure une production de la société et de l’histoire. Marcuse dénonce la répression qui limite l’autonomie individuelle. Mais il attaque également la « désublimation répressive » avec la marchandisation de la sexualité qui oriente et contrôle la libido.

 

Fhar

 

La révolution sexuelle

 

Les féministes historiques Jacqueline Feldman et Anne Zelenski attaquent toutes les formes d’autorité et des hiérarchies, mais aussi le cloisonnement social qui isole les individus. Elles aspirent à transformer la société mais insistent sur l’importance d’un mouvement féministe pour traiter les problèmes spécifiques, comme le couple et les enfants. Les femmes subissent un traitement spécial qui vise à ancrer un complexe d’infériorité. Le mouvement féministe s’oppose au gauchisme et à sa routine militante qui méprise les désirs de liberté.

Certains fondateurs du FHAR sont passés par Arcadie. Mais ces jeunes révoltés considèrent, comme Wilhelm Reich, que les formes de répression sexuelle demeurent liées à l’exploitation économique et au mode de production capitaliste. Mais Arcadie préfère intégrer les homosexuels aux supposés bienfaits de la société de consommation. « Par ce choix, Arcadie décide donc de tourner le dos à la jeune génération, portée par les lesbiennes notamment, et refuse d’inscrire son action dans le nouveau contexte du moment 70 », constate Massimo Prearo. Mais les militants du FHAR s’appuient sur le récit de la vie quotidienne et de la répression sexuelle. La prise de parole demeure le préalable indispensable à l’action. « Tout le monde racontait sa vie, ses rêves, ses désirs, avec qui, comment et pourquoi il couchait. Et comment il vivait », décrit l’activiste Guy Hocquenghem.

 

Le journal Tout !, du groupe Vive la Révolution, intitule son numéro 12 « Notre corps nous appartient ». Des articles reprennent des témoignages qui permettent d’approfondir la connaissance de soi. Une politique de la subjectivité et de l’imagination dessine la concrétisation possible d’un avenir révolutionnaire.

Mais le FHAR ne s’apparente pas à une organisation homogène et structurée. Le Rapport contre la normalité attaque la criminalisation de l’homosexualité perçue par l’État comme un fléau social. C’est une condition d’oppression qui est dénoncée. Le FHAR refuse l’assignation identitaire et la production sociale de l’homosexualité. C’est l’assujettissement des prolétaires, des femmes, des homosexuels, des enfants, des Noirs qui fondent leur subjectivité révolutionnaire. La condition homosexuelle doit permettre une prise de conscience.

Mais le FHAR devient rapidement un nouveau ghetto qui se contente de valoriser l’identité homosexuelle. Guy Hocquenghem insiste au contraire sur la répression sexuelle qui doit inciter chacun à transformer sa vie quotidienne pour abolir toute forme de norme. L’homosexualité peut apparaître comme une simple « fabrication du monde normal ». La société capitaliste découpe le désir pour maintenir l’ordre social dans une normalité structurelle. Le sujet homosexuel se soumet à la mise aux normes de la sexualité.

 

Dossier : L'avancée des droits des homosexuels, 1750 à aujourd'hui ! - 1er Partie -

 

L’intégration à la société conforme

 

Le délitement du FHAR correspond également à l’effondrement de l’horizon révolutionnaire comme perspective politique. En 1974, les Groupe de Libération Homosexuelle (GLH) se construisent sur les ruines du FHAR. Jean Le Bitoux évoque la filiation des deux mouvements dans la revue Sexpol. L’homosexualité demeure une question politique qui suppose une transformation radicale de la société.

Les mouvements homosexuels semblent traversés par des contradictions, entre intégration et lutte, entre intériorisation et résistance. Mais ces mouvements s’appuient sur une identité homosexuelle. Cependant, les nouveaux mouvements ne s’inscrivent plus dans une perspective révolutionnaire. Leur action se limite dans le cadre du temps présent et de l’immédiateté.

Les mouvements révolutionnaires inscrivent leur action dans une vision d’ensemble de la société. La capacité d’intervention doit déboucher vers une transformation totale. Mais, depuis la fin des années 1970, le morcellement postmoderne cloisonne les luttes. Jean-François Lyotard avance l’hypothèse d’une « décomposition des grands Récits ». La société se contente désormais d’assembler des atomes individuels. Cornélius Castoriadis analyse une société ancrée dans le présent, sans passé ni avenir.

A partir de 1975, un mouvement homosexuel autonome se développe. Il ne se rattache plus à une perspective de transformation globale mais se contente de défendre uniquement les droits des homosexuels. En 1977, la première Gay Pride est organisée à Paris. Le mouvement homosexuel semble se replier sur des revendications spécifiques. Il se contente d’adresser des doléances aux candidats pour les élections. Le Parti socialiste intègre les revendications des homosexuels et subventionne des associations communautaires.

 

Une politique identitaire se développe. En 1979, le journal Gai Pied est créé pour rompre avec la dimension politique du mouvement homosexuel. Une nouvelle sociabilité communautaire se développe selon des logiques commerciales. Des listes électorales homosexuelles apparaissent pour les législatives de 1978. Un nouveau militantisme homosexuel brise tous les fondements de la politique révolutionnaire. La lutte contre la répression sexuelle est remplacée par un discours sur l’égalité des droits qui s’intègre dans l’immensité du consensus démocratique.

Un militantisme lesbien se développe. Au croisement des mouvements des femmes et des homosexuels, les lesbiennes créent également leur propre mouvement autonome. Mais le féminisme et même la politique sont rejetés par certaines lesbiennes qui refusent toute perspective globalisante pour se recentrer sur leur identité spécifique. Le débat politique disparaît au profit de l’introspection psychologique et de la quête identitaire. En revanche, Monique Wittig insiste sur la création d’un nouveau territoire par une « dissidence identitaire ». Pour cette théoricienne, l’identité lesbienne ne renvoie pas à un ghetto et à un repli sur soi mais à un principe d’autonomie politique. Pourtant cette construction d’un mouvement autonome demeure figée dans le présent et n’évoque jamais la moindre perspective de rupture révolutionnaire.

La politique de l’ici et maintenant se traduit durant les années 1980 par la multiplication de bars, de clubs, de centres d’information pour vivre l’homosexualité dans le simple horizon du présent subventionné.

 

         

 

L’émiettement postmoderne

 

Puisque le mouvement sexuel cantonne sa lutte à une bien fade égalité des droits, le pouvoir socialiste peut satisfaire toutes ses revendications. Ensuite, les associations homosexuelles sont largement arrosées de subventions et s’institutionnalisent pour devenir des larbins de l’État PS.

Le militantisme homosexuel se réduit à une multiplication de lieux d’accueil gais et lesbiens. En 1987, le mouvement, réduit à une communauté homosexuelle, traverse une importante crise politique. La lutte contre le VIH / Sida, le rapport au politique et la gestion interne du mouvement deviennent les principaux problèmes.

L’association AIDES est censée lutter contre le Sida. Mais, assoiffée de reconnaissance et de respectabilité, AIDES refuse toute forme de lutte politique un peu revendicative. Act-Up Paris, créé en 1989, privilégie la solution communautaire pour lutter contre l’épidémie du Sida. Le « mouvement » homosexuel, qui s’accompagne du mouvement des femmes et des mouvements de libération sexuelle, a désormais disparu.

 

Massimo Prearo propose une réflexion originale, entre histoire et sciences sociales. Il décrit bien l’évolution du mouvement homosexuel qui abandonne toute forme de perspective révolutionnaire pour se conformer à l’ordre marchand. Le jeune chercheur tente de revaloriser le groupe Arcadie. Mais il évoque aussi le FHAR qui demeure une dynamite historique avec une véritable ébullition intellectuelle et politique. Même si l’universitaire conserve un point de vue plus modéré.

Massimo Prearo montre bien les causes de la normalisation du mouvement homosexuel. Les associations deviennent réformistes, certes en raison des subventions et de la dépendance des institutions qui émousse fortement leur combativité. Mais les petits groups “radicaux” et “autonomes” finissent également par s’aligner sur des revendications indispensables mais réformistes pour l’égalité des droits, le mariage et la PMA. La critique radicale de la famille, des institutions patriarcales et de toutes les formes d’autorité semblent délaissée au profit de revendications identitaires. Le court terme et l’immédiateté monopolisent l’activité politique qui ne s’inscrit plus dans un horizon de rupture révolutionnaire. Le mouvement homosexuel, comme d’autres luttes spécialisées, ne fait que subir une évolution générale de la société.

Ce livre permet surtout de faire voler en éclat le faux clivage entre communautarisme et universalisme qui monopolise pourtant le débat médiatique et politique sur la question. Le mouvement homosexuel devient puissant lorsqu’il parvient à articuler des perspectives politiques globales avec l’évocation de la vie quotidienne. Un mouvement comme le FHAR permet d’exprimer une lutte révolutionnaire mais permet aussi de faire des rencontres amoureuses et sexuelles. Cette lutte permet donc de changer la vie pour transformer le monde.

 

Source : Massimo Prearo, Le moment politique de l’homosexualité. Mouvements, identités et communautés en France, Presses universitaires de Lyon, 2014

Extraits publiés sur le site de la revue Contretemps le 17 juin 2014

 

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) – Carole Roussopoulos, 1971, publié sur le site des éditions Blast & Meor

Site de Massimo Prearo

Revue de presse sur le site des Presses universitaires de Lyon

Massimo Prearo (dir.), Révolution / Libération, revue Genre, sexualité & société, Printemps 2010

Radio : « Les queers sont les maoïstes du genre », entretien avec Hélène Hazera dans l'émission On est pas des cadeaux ! diffusée sur Radio canut le 17 février 2012

Patrick Cardon, Histoire d'une revue : le fléau social (France, 1972-1974), publié sur le site Debord-encore

Archives autour du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (F.H.A.R), publiées sur le site Fragments d'Histoire de la gauche radicale

Patrick Schindler, Que reste-t-il du FHAR, quarante ans après ?, publié dans Le Monde Libertaire n°1639 (9-15 juin 2011)

Sébastien Navarro, « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! », paru dans CQFD n°106 (décembre 2012)

Benoît Bréville, Homosexuels et subversifs, publié dans Le Monde diplomatique, août 2011

Patrick Schindler, Dossier 68 : Homosexualités : Le big bang des mouvements d’émancipation, publié dans le journal Alternative Libertaire en juin 2008

Site de la revue Incendo, sur le rapport entre genre et classes

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marat2 08/01/2015 23:21

Tissus de conneries !!
Vous pérorez sans un mot pour les post-itu Cleews Vellay et Philippe Labbey qui sont à 'l'origine de la radicalisation d'ACT UP PARIS 92/94 et n'ont rien à voir avec le groupe subventionné par les labos qui porte encore ce nom. Vous ne savez rien et ne dites rien sur la récupération d’État qui manipule l"ensemble.
http://debord-encore.blogspot.fr/2011/10/sur-la-mort-de-philippe-labbey.html

Radon 07/01/2015 15:10

Vous brandissez régulièrement Wilhelm Reich au nom de votre croisade pour le formatage sexuel du sociétalisme progressiste, de la même manière que des psychopathes brandissent le Coran pour justifier la violence née de leur frustation..
Peut-on encore espérer qu'il y en ait parmi vous qui soient prêts à discuter SÉRIEUSEMENT de ses découvertes ?