Réflexions critiques sur la Pop culture

Publié le 24 Novembre 2014

Réflexions critiques sur la Pop culture
La Pop culture ne se réduit pas à une vulgaire marchandise destinée aux masses consuméristes. Cette culture populaire demeure traversée par des contradictions et peut alimenter un imaginaire de révolte.
 

La culture populaire désignée comme pop culture n’est plus considérée comme un vulgaire produit de consommation destiné à l’abrutissement des masses. Le capitalisme demeure traversé par des contradictions, notamment dans sa sphère culturelle. Le marché s’accapare des expressions artistiques minoritaires et dissidentes pour les diffuser largement. Richard Mèmeteau consacre un livre à la Pop culture et propose des réflexions originales.

 

 

                                       Pop-culture

Pop culture et critique sociale

 

La culture pop s’adresse aux masses populaires. L’artiste doit créer un produit de consommation consensuel, qui permet l’agrégation d’une population loin de se révéler homogène. La culture de masse subit la critique élitiste de l’École de Francfort. Adorno propose une analyse pertinente de l’uniformisation et de la standardisation imposées par l’industrie culturelle. Mais derrière sa réflexion pertinente se cache une forme d’élitisme. Par exemple, Adorno valorise la musique classique et dénonce le jazz.

Henry Jenkins observe « le remplacement de la culture populaire par les médias de masse ». Vendre au plus grand nombre devient la logique de cette culture marchande. Mais la pop permet aussi une appropriation des cultures populaires et dissidentes. Des expressions artistiques marginales s’ouvrent alors à un nouveau public. Le rock, par exemple, semble approprié par les classes populaires. « C’est ce moment d’ouverture aux déclassés, aux freaks, aux minorités et aux insultés qui constitue l’un des moteurs de la pop culture », observe Richard Mèmeteau.

La stratégie de la réappropriation et de la culture pop se distingue de la stratégie révolutionnaire traditionnelle. Le grand refus, le contre-pouvoir opposé au système en place, la pureté face à toute forme de compromission semblent échouer. Chacun trempe dans des relations de domination et de pouvoir. La contre-culture refuse la réappropriation et la récupération pour s’opposer au monde marchand. Au contraire, la pop culture accepte totalement l’idée de cette appropriation. « Si le discours est récupéré, ce n’est pas qu’il est vicié de nature, mais c’est qu’il s’inscrit dans un processus de luttes », estime Michel Foucault. De plus, il semble difficile de s’opposer à la récupération. En revanche, une culture minoritaire peut ainsi se diffuser à un plus large public. Mais la culture initiale doit alors accepter de devenir moins exotique et moins authentique pour baigner dans le flux de la culture majoritaire.

La pop culture devient aussi le lieu de construction d’une subjectivité politique. Les films et séries décrivent souvent la construction d’une communauté de lutte. Dans Star Wars, le personnage de Han Solo participe à l’aventure pour des raisons utilitaires et financières. Mais il rejoint progressivement la Rébellion jusqu’à risquer sa vie pour sauver les autres.

 

 

Musique pop

 

Nick Cohn, passionné de musique pop, n’hésite pas railler les artistes et à dénoncer les aspects commerciaux. Ce qui ne l’empêche pas d’apprécier la musique. La pop, comme le rock, le punk ou encore le hip hop, s’appuie également sur une attitude. Si la musique pop demeure standardisée, les artistes expriment des personnalités extravagantes. « Pendant trente ans, il avait été impossible de faire son trou si on n’était pas blanc, lisse, bien élevé et bidon jusqu’à la moelle - et voilà que, tout à coup, on pouvait être noir, rose, idiot, délinquant, taré ou trimballer toutes les maladies de la terre, et ramasser quand même le paquet. Il suffisait de se pointer et de savoir provoquer le grand frisson », observe Nick Cohn. Ensuite, il existe une certaine diversité musicale. Le public, loin de se réduire à une masse de consommateurs passifs, se compose d’individus qui élaborent leurs propres choix et se construisent une identité singulière.

Andy Warhol, figure du pop art, incarne la posture camp. Cette démarche s’inscrit dans le dandysme d’Oscar Wilde qui suppose un détachement à l’égard du monde et du milieu artistique. « La vie est une chose trop importante pour qu’on en parle sérieusement », écrit Oscar Wilde. Le camp repose sur le kitch, le démodé, sur la création d’un personnage, sur l’absurdité de la morale et une vision comique du monde. Le camp semble incarné par des artistes homosexuels qui assument leur décalage avec les normes et le conformisme. L’homosexuel camp apparaît comme un traître à sa classe. Plutôt que de s’intégrer dans la bourgeoisie il préfère l’art populaire. Cette spontanéité joyeuse de la frivolité permet de s’extirper des déterminismes sociaux et de l’hégémonie culturelle bourgeoise.

Lady Gaga affirme que sa seule ambition a toujours été de devenir une star. La musique et la dance ne sont que des moyens. Mais Lady Gaga s’adresse aux exclus et aux marginaux en leur proposant de devenir également des stars à travers elle. Désormais, la star n’est plus la vedette au-dessus de la masse mais la personnalité dans laquelle chacun doit s’identifier pour changer la culture, la pop, le monde. Ses chansons deviennent des manifestes. « Une race dépourvue de préjugés, sans discrimination, mais dotée d’une liberté sans bornes », propose Lady Gaga. Mais la pop culture sombre souvent dans la posture et l'artifice de l'anticonformisme qui masquent mal la vacuité et la frivolité du contenu.

 

                              Star Wars Prequels wallpaper containing anime titled Star Wars Saga      

 

Cinéma pop et blockbusters

 

Hollywood et l’industrie du cinéma américain s’appuient sur son exportation. Pour plaire au plus grand nombre, ce cinéma ne s’appuie pas sur l’esthétique ni même sur la renommé des acteurs ou du réalisateur. Le scénario, l’histoire du film, fonde le succès cinématographique à travers le monde. Star Wars devient le premier grand blockbuster. Le film explose au cours de sa sortie en salle mais génère énormément de profits grâce aux produits dérivés, comme les figurines. Star Wars reprend le modèle du mythe moderne avec le départ pour l’aventure, l’initiation et le retour vers la communauté. Le mythe façonne la forme standard de la culture pop.

Le mythe et le cinéma permettent de sortir du monde ordinaire et ennuyeux. Des réalisateurs comme Tim Burton, Joe Dante ou Steven Spielberg brisent la banalité du quotidien dès les scènes d’introduction. Le personnage principal s’arrache à l’ordinaire pour partir à l’aventure et s’enfoncer davantage dans l’étrangeté et le mystère. Le mythe moderne se déroule sur douze étapes bien définies. Ce modèle du mono mythe permet d’interpréter n’importe quel évènement comme un voyage intérieur contre des adversaires, avec des mentors et des alliés. Même si la recette du Guide du scénariste de Vogler ne débouche pas uniquement vers des succès commerciaux. Un grand film revêt une dimension thérapeutique. Il touche le public et semble bon pour l’épanouissement personnel.

 

Dans Star Wars la dimension spirituelle prime sur la technique. Des chevaliers Jedi, simplement armés d’un sabre laser, semblent plus puissants que des vaisseaux spatiaux capables de détruire une planète. L’affrontement se déroule sur un plan spirituel avec une philosophie de la maîtrise de la force. L’aventure oblige le héros à quitter le monde ordinaire. « Le vrai monde est alors intérieur, spirituel et invisible plutôt que matériel et extérieur à soi », analyse Richard Mèmeteau.

David Brin, un amateur de science fiction, critique la dimension anti-démocratique de Star Wars qui transforme le spectateur en fan hagard, en citoyen passif qui souhaite se soumettre à une république totalitaire. Des élites éclairées désignées par leur naissance, prennent des décisions arbitraires sans consulter le peuple. La culture pop reprend souvent le mythe fasciste du héros solitaire qui doit sauver un peuple faible, passif et incapable. L’auto-émancipation des classes populaires semble alors impossible. En revanche, dans le Batman de Christopher Nolan, le peuple joue un rôle déterminant et son action devient même décisive.

 

 

 

Imaginaire, aventure et émancipation

 

Les récits de la pop culture reposent souvent sur le modèle de la prophétie. Dans Star WarsMatrixHarry Potter ou le jeu vidéo Zelda, une prophétie désigne une personne élue pour accomplir une mission. C’est lorsque le mystère disparaît que le suspens s’intensifie.

Le film Matrix interroge la séparation entre le vrai et le faux. Le philosophe pragmatiste William James définit la vérité comme ce qu’il est avantageux pour nous de croire. La prophétie peut ainsi devenir auto-réalisatrice. Dans Le Seigneur des anneauxStar Wars ou Harry Potter, le héros se caractérise par sa faiblesse relative par rapport à son ennemi. Surtout, il renonce à sa puissance au moment ou il semble pouvoir y accéder. « Le message semble au premier abord politique : on ne peut faire confiance qu’à celui qui ne désire pas le pouvoir pour lui-même », observe Richard Mèmeteau.

Des séries permettent de sortir du cadre autoritaire de l’élu qui résout tous les problèmes à lui tout seul. « En ne se tournant pas vers un héros unique supposé sauver le monde, elles laissent la place à un nouveau mode d’associations pour les protagonistes de la pop culture », analyse Richard Mèmeteau. Dans Buffy contre les vampires, de Joss Whedon, la blonde n’est plus cantonnée au statut de victime. C’est elle qui combat les vampires. Elle déconstruit la figure du héros masculin, mais aussi les clichés des films de vampires et tous les codes du genre.

Les fans de romans populaires, de comics et de mangas s’approprient leur œuvre fétiche. Ils réécrivent l’histoire et imaginent des prolongements. Cette démarche permet d’exprimer sa créativité et d‘écrire dans une optique de plaisir gratuit, sans tenir compte de la propriété intellectuelle. Des auteurs s’appuient sur cette démarche à leur profit, tandis que d’autres la condamnent pour se recroqueviller jalousement sur leur petite œuvre.

 

Il n’existe aucune formule de culture pop, ni aucune recette pour formater un produit à succès. Avec une individualisation des goûts et de la culture, la création devient multiple et ne s’enferme plus dans une uniformisation. La Grande aventure de Lego évoque les paradoxes de la pop culture. Le personnage principal, un ouvrier banal et neutre, ne dispose d’aucune imagination. Mais c’est son absence d’ego et de personnalité qui devient son originalité. Dans la culture pop, les plus opprimés sont aussi ceux qui produisent la résistance la plus forte et la plus créative.

Richard Mèmeteau propose de prendre au sérieux la culture populaire, méprisée par la bourgeoisie et les élites intellectuelles. Il se démarque de la critique basique de l’industrie culturelle. Mais il semble tordre le bâton dans l’autre sens. La culture demeure traversée par des contradictions. La norme, le conformisme et suivisme guident également les choix culturels et les loisirs des consommateurs. Surtout, la résistance ne peut pas se contenter de rester au niveau de l’imaginaire et de la fiction. La révolte doit s’inscrire dans des mouvements de lutte pour ne pas se réduire à un produit de consommation ou à un simple style de vie postmoderne.

En revanche, il semble important de souligner l’importance de l’imaginaire et de la fiction dans la construction d’une conscience politique. La musique ou le cinéma peuvent attiser un désir de révolte contre le conformisme du monde marchand et son petit bonheur conforme. Cet imaginaire de révolte peut alimenter les mouvements sociaux pour inventer de nouvelles possibilités d’existence.

 

Source : Richard Mèmeteau, Pop culture. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, La Découverte - Zones, 2014

Lire le livre sur le site des éditions Zones

 

Pour aller plus loin :

Articles de Richard Mèmeteau publiés sur le site Minorités

Site Freakosophy

Vidéo : Star Wars ( les origines de la saga ), documentaire diffusé sur Arte

Vidéo : Conférence de Richard Mèmeteau mise en ligne sur le site du Collectif Kraken-Art le 2 mars 2015

Radio : De Star Wars à Game of Thrones: pourquoi êtes-vous accro ?, émission Parenthèses diffusée sur France Inter le dimanche 2 novembre 2014

Radio : Séries, cinéma, idéologies et luttes des classes, sur le site Vosstanie le 5 novembre 2014

Denis Saint-Amand, Pleins feux sur la Pop Culture, publié sur le site Mediapart 27 octobre 2014

“Beyoncé est moins bonne métaphysicienne que Lady Gaga”, entretien avec Richard Mèmeteau par Carole Boinet, publié dans le magazine Les Inrockuptibles le 23 octobre 2014

Étudier Terminator. Le monde tel qu’il se finit, publié sur le site Lundi matin le 19 octobre 2015

Bruno Astarian, Art et consommation culturelle, publié sur le site Hic Salta - Communisation

Publié dans #Contre culture

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article