La critique de l’industrie culturelle

Publié le 16 Mars 2015

La critique de l’industrie culturelle
Adorno et Horkheimer analysent l'industrie culturelle et sa logique marchande qui impose des loisirs standardisés et une uniformisation des modes de vie. 

 

« Ce que nous vendons à Coca Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible », annonce fièrement le patron de TF1 en 2004. Cette déclaration suscite l’indignation du petit milieu culturel. Mais l’homme de télévision ne fait qu’énoncer le triste aboutissement de la logique culturelle.

Theodor Wiensengrund Adorno et Max Horkheimer, deux philosophes marxistes, incarnent l’Ecole de Francfort. Ce courant du marxisme critique se penche sur l’aliénation dans le domaine de la culture. L’industrie du divertissement impose toujours un abrutissement aussi important. Dès 1947, Adorno et Horkheimer, analysent la Kulturindustrie.

 

                                    

 

 

Standardisation culturelle

 

« Les films, la radio et les magazines constituent un système. Chaque secteur est uniformisé et tous le sont les uns par rapport aux autres », observent Adorno et Horkheimer. Dans les régimes totalitaires ou démocratiques, la culture impose une standardisation et une uniformisation esthétiques. Les bâtiments administratifs, les centres d’exposition et les différentes édifices architecturaux se ressemblent tous pour imposer un désert urbain. « Sous le poids des monopoles, toute la civilisation de masse est identique et l’ossature de son squelette conceptuel fabriqué par ce modèle commence à paraître », constatent les deux philosophes.

La logique marchande rythme le secteur de l’art et de la culture. Une rationalité technique colonise tous les aspects de la vie quotidienne. Les médias et la culture éradiquent toute forme de créativité originale pour s’adresser à une masse de spectateurs consommateurs. « Pour le moment, la technologie n’a abouti qu’à la standardisation et à la production en série, sacrifiant tout ce qui faisait la différence entre la logique de l’œuvre et celle du système social », analysent Adorno et Horkheimer. L’industrie culturelle favorise la passivité du public qui ne peut plus exprimer ses désirs spontanés. Aucune sensibilité originale ne peut librement se développer.

 

« Pour ses loisirs, l’homme qui travaille doit s’orienter suivant une production unifiée », résument Adorno et Horkheimer. Dans l’industrie du cinéma, les histoires semblent stéréotypées, « les détails deviennent interchangeables » et « des clichés sont préfabriqués », observent les auteurs. La culture diffuse donc un imaginaire appauvrit, loin d’une ouverture de tous les possibles. Les récits, d’une banalité routinière, sont attendus.

« Même le nombre des gags, des effets spéciaux et des plaisanteries est prévu comme le cadre dans lequel il s’insèrent », décrivent les philosophes. Toute forme de diversité disparaît. L’industrie culturelle vomit un art conformiste et formaté. Les contraintes imposées produisent une uniformisation du style. Même le « naturel » est fabriqué. L’art devient artificiel et détruit toute forme de créativité spontané. La culture apparaît désormais comme une idéologie qui ne fait que reproduire les hiérarchies sociales.

 

 

Marchandises culturelles, loisirs et divertissement

 

L’art demeure un marché. Seuls les artistes les plus conformistes, rentables et compétitifs peuvent diffuser les œuvres. « Mais ce qui asservit définitivement l’artiste, ce fut l’obligation - accompagnée de menaces constantes et sévères - de s’insérer dans la vie industrielle comme spécialiste des questions esthétiques », observent Adorno et Horkheimer. Pour survivre et exister, les artistes doivent se conformer aux normes et aux contraintes sociales. La culture de masse exclut toute nouveauté.

L’art sérieux et le divertissement ne s’opposent pas, ils ne sont que deux marchandises différentes produites par une même industrie culturelle. Mais l’amusement et le divertissement prédominent dans la culture. « Dans le capitalisme avancé, l’amusement est le prolongement du travail. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus du travail automatisé pour être de nouveau en mesure de l’affronter », analysent Adorno et Horkheimer. Dans les loisirs comme au travail, l’activité humaine se caractérise par « la succession automatique d’opérations standardisées », estiment les philosophes.

 

Le divertissement culturel devient un abrutissement qui participe à la routine du quotidien. « Le plaisir se fige dans l’ennui du fait que, pour rester un plaisir, il ne doit demander d’effort et se meut donc strictement dans les ornières usées des associations habituelles », décrivent les deux philosophes. L’effort intellectuel est alors évité au spectateur qui ne doit pas penser par lui-même. « L’industrie culturelle ne cesse de frustrer ses consommateurs de cela même qu’elle leur a promis », observent Adorno et Horkheimer.

La culture réprime les désirs qu’elle a elle-même façonné pour faire l’apologie d’une morne routine. « Les œuvres d’art sont ascétiques et sans pudeur, l’industrie culturelle est pornographique et prude », résument les auteurs. L’art attise le désir sexuel pour immédiatement le limiter dans un cadre social conforme à l’ordre existant.

 

... Monroe by fedileur on DeviantArt Marilyn Monroe Pop Art Andy Warhol

 

Conformisme et uniformisation sociale

 

L’industrie culturelle semble désormais susciter, orienter, discipliner les besoins et les désirs des consommateurs. L’amusement permet la résignation et l’acceptation de l’ordre social. « S’amuser signifie toujours : ne penser à rien, oublier la souffrance même là où elle est montrée. Il s’agit au fond d’une forme d’impuissance », analysent Adorno et Horkheimer.

La culture impose un imaginaire de pacification sociale qui préfère les victimes aux rebelles. La civilisation industrielle « montre les seules conditions dans lesquelles nous sommes à vivre cette vie impitoyable », observent les deux auteurs. La culture favorise la passivité et la soumission à l’ordre social. Une conception étriquée de la vie et un bonheur conforme peuvent alors s’imposer. « Chacun peut être semblable à la société toute puissante, chacun peut être heureux, pourvu qu’il se livre pieds et poings liés et renonce à la prétention au bonheur », analysent Adorno et Horkheimer.

 

L’industrie culturelle détruit l’individualité pour façonner des corps de stars. Les individualités sont produites en série. « La particularité du moi est un produit breveté déterminé par la société, et que l’on fait passer pour naturel », observent Adorno et Horkheimer. Dans la société bourgeoise, l’art existe comme une marchandise séparée des autres sphères de la vie. Mais l’art s’affiche désormais comme un simple produit de consommation. L’art repose sur une logique utilitariste pour se valoriser et accroître son prestige personnel, non pour apprécier la sensibilité artistique.

Selon les deux auteurs « au lieu de rechercher le jouissance on se contente d’assister aux manifestations "artistiques" et "d’être au courant", au lieu de chercher à devenir un connaisseur on se contente donc d’un gain de prestige ». L’industrie culturelle impose un modèle auquel l’individu doit se conformer jusque dans ses émotions les plus intimes. Avec la publicité et la culture de masse les individus réduits à des consommateurs deviennent eux-mêmes des produits culturels.

 

 

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Limites d’une critique radicale de la culture

 

Adorno et Horkheimer se penchent sur des questions traditionnellement délaissées. La philosophie bourgeoisie se contente de disserter sur l’esthétique de manière abstraite et pompeuse. Le marxisme refuse d’évoquer “la superstructure idéologique” qui ne serait qu’un simple reflet de la production matérielle. Adorno et Horkheimer proposent une véritable réflexion critique sur la culture.

Les deux philosophes montrent bien l’emprise de la culture sur la vie quotidienne. Le divertissement contribue à imposer des pratiques sociales et un imaginaire standardisé. Cette industrie culturelle n’est pas un simple décor innoffensif mais conditionne une forme de passivité et d’artificialisation de l’existence. La culture ne permet pas aux individus d’exprimer leurs désirs et leur créativité mais les réduit au statut de consommateurs condamnés à la passivité. L'Ecole de Francfort met bien en lumière les différences formes de conditionnement social et la colonisation de la vie quotidienne par la logique marchande. 

Les phénomènes décrits par Adorno et Horkheimer ne font que s’amplifier depuis leurs analyses critiques de 1947. L’industrie culturelle s’est mondialisée et s’étend à tous les domaines, de la musique au cinéma. Le marché des loisirs s’accompagne d’une mondialisation culturelle. Le phénomène d’uniformisation de la civilisation marchande traverse tous les continents.

 

En revanche, Adorno et Horkheimer ne prennent pas en compte le potentiel émancipateur qui peut provenir des cultures populaires. Il existe des forme de contre-culture qui se développent en marge de la logique marchande. Ses mouvements expriment un imaginaire de contestation de l’ordre existant. Mais, à l’image du mouvement punk, la contre-culture devient un étal de plus dans l’industrie culturelle. Pour autant, l’histoire et la révolte exprimées par les cultures populaires ne peut pas être niée.

Ensuite, la culture populaire n’est pas uniquement ce rouleau compresseur de l’uniformisation marchande décrit par Adorno et Horkheimer. Même dans un mastodonte de la marchandise comme Hollywood peut sortir des œuvres créatives et originales. Il existe surtout une ambiguïté dans la réception des œuvres culturelles. Des films et des musiques proposent un imaginaire asséché le plus souvent réduit au culte de la réussite individuelle et du petit bonheur conforme. Mais des musiques, des films ou des séries télévisées peuvent aussi laisser s’exprimer une remise en cause de l’ordre social.

 

Source : Theodor Wiensengrund Adorno et Max Horkheimer, Kulturindustrie. Raison et mystification des masses (traduit par Éliane Kaufholz), Allia, 2012

 

Articles liés :

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Axel Honneth et l'Ecole de Francfort

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Réflexions critiques sur la Pop culture

 

Pour aller plus loin :

Revue de presse sur le site des éditions Allia

Radio : Lilian Mathieu - Wagner, Adorno et l’industrie culturelle bourgeoise, publié sur le site de l'Université populaire de Lyon le 12 mars 2012

Radio : Adorno et les industries culturelles, publié sur le site Pensée radicale en construction le 10 mars 2014

Blaise Buscail, Kulturindustrie et aliénation, publié sur le site Kritikê le 6 mars 2016

Andrea Cavazzini, « Notes sur la Théorie critique et sur l’ "industrie culturelle" »,Cahiers du GRM, 4 | 2013, mis en ligne le 12 décembre 2013

Revue Réseaux 2011/2 (n° 166), Revisiter Adorno

Christian Schärf , « Walter Benjamin et Theodor W. Adorno. Critique salvatrice et utopie », Tracés. Revue de Sciences humaines13 | 2007, mis en ligne sur le site La Revue des ressources le 12 juillet 2013

Olivier Dhilly, La critique des industries culturelles par l’école de Frankfort : la mystification des masses

Bruno Astarian, Art et consommation culturelle, publié sur le site Hic Salta - Communisation

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Commenter cet article

Pierre-François BERTRAND 16/07/2016 12:37

Great ! Merci beaucoup. Serais donc très curieux d'avoir votre retour sur le dernier ouvrage de Jan Spurk.

Pierre-François BERTRAND 16/07/2016 12:02

Post passionnant, merci beaucoup ! Et j'ai apprécié la mise en perspective finale car je crois aussi que même la culture de masse remet parfois en question le en système, exemple stupéfiant : le film américain (!) "FIGHT CLUB". Sur le même sujet, "ASPHYXIANTE CULTURE" de Jean Dubuffet m'avait aussi complètement scotché. Et vient de sortir "CONTRE L'INDUSTRIE CULTURELLE" de Jan Spurk qui semble bien intéressant également...

Zones subversives 16/07/2016 12:28

Merci pour ce commentaire. Sur la pop culture, j'ai publié cet article : http://www.zones-subversives.com/2014/11/reflexions-critiques-sur-la-pop-culture-6.html et je consacre une rubrique à la "contre-culture" : http://www.zones-subversives.com/tag/contre%20culture/
J'ai également participé à une émission sur le cinéma et la politique : https://vosstanie.blogspot.fr/2014/12/emission-de-la-web-radio-vosstanie-du.html
Je vais également publié un article sur le livre de Jan Spurk qui s'inscrit effectivement bien dans l'Ecole de Francfort.