Les maoïstes de la Gauche Prolétarienne

Publié le 4 Juillet 2015

Les maoïstes de la Gauche Prolétarienne
Les maos de la Gauche Prolétarienne s'appuient sur la spontanéité des luttes des ouvriers et des immigrés. Mais ils peuvent aussi sombrer dans le folklore et l'activisme avant-gardiste.

 

Le maoïsme de la Gauche prolétarienne (GP) semble méconnu. Les dirigeants de cette organisation phare des années 1968 sont devenus des néo-conservateurs. Leur retournement de veste a contribué à faire de la Gauche prolétarienne une vaste mascarade réduite à un caprice de gosses de riches. Une Histoire de la Gauche prolétarienne par des militants de base tente de réhabiliter cette organisation. La lutte de classe se joue aussi sur le terrain de la mémoire. Les militants de base qui proposent leur témoignage insistent sur les pratiques les plus libertaires et spontanéistes du maoïsme. Les anciens militants de la Gauche prolétarienne ont été au cœur de l’insurrection autonome des années 1976-1979.

 

Dans le sillage du mouvement de Mai 68, la Gauche prolétarienne (GP) se reconnaît dans un nouveau sujet révolutionnaire. Le travailleur immigré semble le plus exploité et méprisé par la société française. Les maoïstes soutiennent tous les combats des immigrés des Comités Palestine au Mouvement des Travailleurs Arabes. Lutte de classe et spontanéité révolutionnaire doivent être conciliées. « Entre une extrême-gauche institutionnelle, très pépère dans son électoralisme, son syndicalisme et ses distributions de tracts, et une extrême-gauche anarchisante avec son évanescence des grands principes et des marges, pas grand-chose ne bougeait sur des bases concrètes de classe », se positionnent les militants.

L’extrême gauche ne propose qu’une alternative de gauche à la gestion du capital. La GP embrasse le dynamisme du mouvement révolutionnaire, en dehors des partis et des syndicats. L’exploitation ne se limite plus à l’usine et tous les aspects de la vie quotidienne semblent dominés par le profit. Les terrains de lutte se multiplient : dans les usines, dans les quartiers, dans les prisons. L’action directe, l’illégalisme et l’autonomie sont valorisés dans ces luttes.

 

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Mai 68 et les maoïstes

 

La Gauche prolétarienne est l’héritière de l’Union des Jeunesses Communistes - marxistes léninistes (UJC-ml) composée d’étudiants, notamment de la prestigieuse Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Ces jeunes intellectuels s’opposent au "révisionnisme" de l’URSS pour rester fidèle au stalinisme. De manière moins grotesque, ils soutiennent les luttes anticoloniales en Algérie puis au Vietnam. Les pratiques de guérilla influencent la stratégie maoïste fondée sur l’agitation permanente. Les comités Vietnam de base développent une présence active, notamment sur les marchés, avec tracts, affiches, panneaux illustrés, débats improvisés.

A partir de 1967, l’UJC-ml tente de s’implanter dans les usines pour former des "bases rouges". Des étudiants vont donc travailler dans des usines pour ressentir l’exploitation au quotidien et saisir les principales dynamiques pour impulser des luttes. Les maoïstes défendent également une CGT lutte de classe avec un syndicalisme qui ne soit pas asservit au Parti communiste. Des luttes autonomes s’affranchissent de la légalité et débordent le cadre des syndicats. Les conflits sociaux se multiplient et se durcissent.

Les maoïstes abandonnent progressivement leur jargon idéologique pour privilégier la pratique. Pourtant, les maoïstes passent à côté de l’évènement politique et social majeur de la période : Mai 68. Ils dénoncent un mouvement « petit-bourgeois ». Au contraire, les ouvriers veulent rejoindre les étudiants dans cette insurrection. Ils créent même leurs propres comités d’action pour s’auto-organiser. Cette faillite du maoïsme se traduit par une dissolution de l’UJC-ml. Une autre organisation est créée, qui se veut proche de l’esprit de Mai 68 : la Gauche prolétarienne.

 

Un texte publié dans Les Cahiers de la Gauche prolétarienne en 1969 propose une analyse du mouvement de Mai 68 et de ses conséquences sociales et politiques. En dehors d’un marxisme-léninisme mécanique qui explique une révolte spontanée par les contradictions du capitalisme, quelques éléments semblent pertinents. Le texte observe une lutte de classe au sein du mouvement. La grève ouvrière, comme à Flins, s’oppose au mouvement petit-bourgeois et politicien incarné par le meeting de Charlety.

Une révolte antiautoritaire s’observe. Les étudiants attaquent l’Université qui masque l’autorité de l’État etde la bourgeoisie. Dans les entreprises, la classe ouvrière attaque les autorités techniques et les bonzes syndicaux. La révolte antiautoritaire dépasse le cadre syndical pour devenir politique. Les étudiants ne restent plus sur le terrain de la réforme de l’Université mais expriment une solidarité de classe avec le prolétariat. La Gauche prolétarienne propose une fusion de la révolte antiautoritaire et de la révolution prolétarienne.

 

 

Combativité politique

 

La Gauche prolétarienne se développe à partir de 1969. Cette organisation privilégie l’unité à la base et insistent sur les pratiques communes dans les luttes. Au-delà du petit milieu maoïste, la Gauche prolétarienne attire des libertaires et des individus proches du mouvement du 22 mars. Les maoïstes rêvent d’une scission au sein de la CGT pour créer un syndicat révolutionnaire débarrassé de l’encadrement bureaucratique. La GP se tourne également vers l’opéraïsme italien. Les ouvriers, notamment ceux de la Fiat à Turin, organisent leur propre comité de lutte en marge des syndicats.

Pour se développer, la GP organise des actions coups de poing. En 1969, les maoïstes organisent un meeting sauvage dans l’usine Renault-Flins. Les conditions de travail sont toujours aussi dures et les ouvriers y demeurent combatifs. La GP commémore la mort de son militant Gilles Tautin et dénonce les élections. Un affrontement violent oppose les maoïstes à la maîtrise. La GP apparaît alors comme une organisation capable de tenir tête directement et efficacement aux patrons et aux gardes-chiourmes de la classe ouvrière.

 

Des jeunes lycéens et étudiants, mais aussi quelques ouvriers, sont attirés par cette combativité. La GP développe une agitation permanente et se vit comme l’étincelle qui doit déclencher une insurrection prolétarienne. La GP développe également l’établissement. Des étudiants s’implantent dans les usines pour créer des noyaux de lutte. Les maoïstes savent s’adapter à la diversité des situations. La Nouvelle Résistance Populaire, qui se veut le bras armé de la GP, privilégie l’agitation gauchiste et l’action violente surtout à travers le jet de cocktails Molotov.

Ensuite, la GP privilégie le lien avec les travailleurs immigrés et les OS qui semblent les plus exploités. L’activité se diffuse également dans les quartiers populaires et à travers les comités Palestine. Les conditions de vie, les conditions de travail et la racisme au quotidien que subissent les immigrés sont dénoncés. L’extrême gauche et les communistes privilégient le recrutement des ouvriers qualifiés français et des techniciens tandis que la GP se tourne vers les travailleurs immigrés. Cette activité débouche vers l’émergence du Mouvement des Travailleurs Arabes, première organisation autonome de l’immigration prolétarienne en France.

 

 

                  

 

Spontanéité des luttes et répression

 

Les maoïstes critiquent la police syndicale qui encadre les luttes et les cantonne au terrain de la légalité. Les syndicats tentent de faire pression sur la direction mais ne sont pas capables d’organiser une véritable résistance contre la terreur patronale.

Avec la dissolution de la GP, les maoïstes ne se contentent plus de recruter pour leur groupuscule. Ils s’impliquent alors davantage dans de nombreux fronts. La lutte pour le logement avec des bâtiments occupés, la lutte des prisonniers, contre les administrations, pour l’organisation autonome des immigrés, les luttes féministes antiracistes, le Larzac permettent aux maoïstes de participer à des mouvements sociaux larges. Le journal La Cause du peuple devient un outil de réflexion et de coordination pour éviter l’éparpillement dans les luttes spécialisées.

 

Le Secours rouge devient un collectif contre la répression contrôlé par les maoïstes mais ouvert aux « démocrates » qui ne partagent pas la même ligne politique. Le Secours rouge affiche même des intellectuels et personnalités, comme Jean-Paul Sartre, qui lui assurent une protection médiatique. Les maoïstes créent même un journal qui se veut ouvert au dynamisme des mouvements sociaux : l’Agence de Presse Libération.

Avec la répression, les maoïstes semblent nombreux en prison. Ils influencent certains prisonniers. Surtout, des révoltes spontanées éclatent, notamment à Toul et à Nancy. Les maoïstes créent alors le groupe information prison (GIP) pour dénoncer la répression et la justice bourgeoise. La critique de la prison est associée à une réflexion sur la répression de la classe dite dangereuse.

 

Les maoïstes n’abandonnent pas les usines. Ils défendent les intérêts des OS immigrés qui subissent également le racisme. Mai 68 est désormais analysé comme une révolte contre le taylorisme et le modèle fordien de production. C’est le travail et l’usine qui sont remis en cause. Le dogme marxiste-léniniste se heurte avec l’esprit libertaire de Mai 68 et aux luttes autonomes des ouvriers, des immigrés, des jeunes. Une base de plus en plus active et autonome s’implique dans des luttes larges et conteste une direction maoïste qui cherche surtout une respectabilité auprès des « démocrates » et des intellectuels.

Mais la disparition de la GP en 1973 semble également liée au contexte social et politique. Les autres organisations révolutionnaires, trotskistes ou anarchistes, subissent des crises importantes. Certains sont partisans d’une radicalisation tandis que d’autres tendent vers l’institutionnalisation. La fatigue et l’usure des militants expliquent également cet effondrement.

 

 

 

Impasse du maoïsme

 

La dynamique de la Gauche prolétarienne demeure un mouvement historique majeur qui marque les années 1968. Au-delà du crétinisme de l’idéologie et du folklore maoïste, la GP semble ouverte sur les différents mouvements de lutte. Loin de l’organisation marxiste-léniniste sectaire et repliée sur elle-même, la GP privilégie l’implication dans les luttes sociales. Les maoïstes épousent le bouillonnement contestataire d’une période particulièrement conflictuelle.

La GP se donne l’image d’étudiants activistes qui privilégient les actions coups de poing, aussi médiatiques et symboliques qu’inoffensives. En revanche, la GP parvient également à s’implanter dans les usines et les quartiers. Des mouvements sociaux émergent et affirment progressivement leur autonomie. Les luttes des immigrés et des ouvriers les plus exploités demeurent importantes. Des pratiques de lutte, impulsées à la base, tranchent avec la routine du syndicalisme.

 

En revanche, les maoïstes ont également favorisé la dérive réformiste d’une spécialisation et d’un cloisonnement des luttes. A chaque problème, son petit collectif : logement, racisme, prisons. Plutôt que de favoriser une coordination des luttes et une démarche révolutionnaire unitaire, la GP alimente un morcellement qui débouche vers un repli sur des revendications réformistes. Le citoyennisme du mouvement social actuel semble largement lié à cette dérive d’associations spécialisées avec leurs dirigeants, souvent anciens maoïstes, qui cherchent chacun à être reçus dans un Ministère.

Ensuite, le maoïsme de la GP semble particulièrement gauchiste. Il se cantonne aux problèmes économiques et sociaux. La critique de la vie quotidienne semble délaissée. Au contraire, le groupuscule Vive la Révolution ! insiste sur l’importance de la libération sexuelle. Les luttes des femmes et des homosexuels ne semblent pas intéresser la GP, pas plus que les contre-cultures et les mouvements ancrés dans la vie quotidienne. La GP conserve une image de gauchistes austères.

Cette idéologie, déconnectée de la vie quotidienne, débouche vers les pire dérives gauchistes. La lutte armée minoritaire s’inscrit dans une logique de discipline, de militarisation. Cette « avant-garde armée » fonctionne comme un ordre religieux. Les pratiques de lutte offensives et l’illégalisme deviennent déterminants lorsqu’ils proviennent des exploités eux-mêmes. Dans le cadre de grèves et de luttes ouvrières, ces pratiques révèlent une radicalisation indispensable. En revanche, les séquestrations organisées par la Nouvelle Résistance Populaire semblent hors-sol et déconnectées d’un mouvement de grève.

 

L’avant-gardisme de la GP s’exprime également dans leur discours. Les maoïstes veulent « servir le peuple ». Ils ne se considèrent pas comme des exploités qui luttent aux côtés des ouvriers par simple solidarité de classe. Au contraire, les maoïstes se vivent comme une avant-garde extérieure au prolétariat. Leurs discours sont censés guider les luttes ouvrières. Mais les exploités n’ont besoin de personne depuis l’extérieur pour leur dire comment lutter. Surtout dans les années 1968.

Les maoïstes semblent avoir disparu aujourd’hui. Ils se fondent dans la gauche, qui n’a plus rien de prolétarienne. OCML Voie Prolétarienne, un des rares débris maoïste recensé, ne se distingue pas des autres groupuscules gauchistes. Les maoïstes cherchent désormais à être reconnus par le reste de l’extrême gauche du capital. Ils organisent des « Fronts anticapitalistes » avec les trotskistes du NPA et d’AL, deux autres groupuscules tout aussi insignifiants. Loin d’une ouverture à la dynamique des mouvements de lutte, c’est le repli sectaire et l’entre soi militant qui prédomine. La GP apparaît alors le produit d’une période bouillonnante, plus qu’une avant-garde qui aurait marqué son temps.

 

Source : Les nouveaux partisans, Histoire de la Gauche prolétarienne par des militants de base, Al Dante, 2015

Extrait publié sur le site Quartiers Libres

 

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Pour aller plus loin :

Vidéos : Gauche Prolétarienne sur le site de l'INA

Vidéo : Politique et Faculté de Vincennes en 1975, mis en ligne sur le blog de la revue Dissidences le 16 novembre 2012

Vidéo : Coup pour coup, film de Marin Karmitz (1972)

Radio : La Gauche Prolétarienne infiltrée ?, diffusé sur France Inter le 16 novembre 2013

Entretiens publiés en complément du numéro 3 de la revue Dissidences : Le maoïsme en France

Gauche Prolétarienne | Luttes Urbaines publié sur le site Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel en mars 2013

Interview de Volodia Shahshahani, ancien membre de la gauche prolétarienne publié sur le site Les Renseignements Généreux

J-B.B. - avec S.Q et A.M., « La théorie, je m’en foutais », publié sur le site du journal Article 11 le 5 avril 2014

Lavenir Catherine Bertho, « Vu de l'intérieur. Entretien avec Christian Harbulot », Les cahiers de médiologie 1/2002 (N° 13)

“Après la révolution, le passage à l’acte, Jean-Pierre Le Dantec, Chantier de Mai 68 à...

Bernard Brillant, Intellectuels et extrême-gauche : le cas du Secours rouge

Gauche Prolétarienne, De la lutte violente de partisans, mars 1970

Textes de la Gauche Prolétarienne

Rony Brauman : portraits d'anciens maoïstes qui ont depuis fait carrière, publié dans le mensuel L'Histoire n°142 en novembre 1994

Hubert Artus, Les fantômes de la Gauche Prolétarienne revisités, publié sur le site Rue 89 le 30 mars 2008

Jebrac (Daniel Bensaïd), La Gauche prolétarienne et la violence réformiste, juin 1970

Publié dans #Histoire des luttes

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Anuradha 12/10/2015 22:01

c'est OCML VP pas "VP Partisans", le minimum quand on cite on le fait correctement...

Zones subversives 13/10/2015 16:12

C'est corrigé monsieur le professeur, et groupuscologue.