Insurrections de la jeunesse : édito n°69
Publié le 29 Octobre 2026
Le ronronnement de l'élection présidentielle a sérieusement deraillé en quelques jours. La principale information des sondages (Dormagen grand continent) reste le niveau de rejet élevé de chaque candidat. Le Cevipof ne cesse de mesurer la défiance à l'égard des institutions et de la classe dirigeante. L'époque des consensus mous et des alternances tranquiles semble révolue. Surtout, l'invité surprise peut dégommer l'ensemble des prétendants. Ce n'est pas Raphaël Glucksman. Même si la primaire social-libérale est à la hauteur des attentes à l'égard de la politique bourgeoise : un jeu de massacre burlesque. Ce n'est pas non plus la révélation de Mediapart selon laquelle le dirigeant d'un parti néo-fasciste serait raciste et antisémite.
En dehors de quelques gogos, personne ne croit que la gauche peut gagner les élections et encore moins appliquer "tout le programme, rien que le programme". Les dernières illusions seront enterrées après le second tour des législatives ou, pour les plus naïfs, après les premières lois votées par une majorité de droite et d'extrême-droite. Mélenchon et Glucksman croient toujours dans cette fable du "macronisme de gauche". Les électeurs seraient restés fidèles aux promesses de la campagne de 2017. En réalité, l'électorat a évidemment suivi le glissement raciste et réactionnaire de la macronie. La méthode Coué des insoumis et les risibles "On va gagner" n'y peuvent rien. Au contraire, il devient urgent d'organiser le pessimisme. Il n'y a rien à attendre des illusions électoralistes et des institutions. Il est temps de passer enfin aux choses sérieuses.
L'invitée surprise de cette séquence électorale, c'est la lutte des classes. Guerres, crise économique, dérèglement climatique... En bref, la situation est excellente. L'augmentation du prix de l'essence a déjà provoqué de nombreuses actions de blocage. Même si le mouvement des pêcheurs reste limité et corporatiste, il rappelle la puissance de la force collective. La grève à Radio France montre que la lutte contre l'extrême droite ne se réduit pas à la "bataille culturelle" ou à des conférences d'Ugo Palheta pour retraités de l'Éducation nationale.
Les fascistes médiatiques enragent dès que des prolétaires agissent contre leur visibilité outrancière. Les techniciens de l'industrie du cinéma (principales signatures de la tribune contre Bolloré) ou les grévistes de Radio France, suffisent à tenir tête face aux roquets d'extrême-droite. La nomination d'un chroniqueur sous-fasciste pour donner des gages à Bolloré, ça débouche sur la playlist de France Inter avec Zao de Sagazan comme bande-son antifa. La grève apparaît comme une arme efficace pour faire véritablement reculer l'extrême droite.
Il est évident qu'une victoire électorale de l'extrême droite peut rendre la France réellement ingouvernable. Dommage que les appellistes qui ont porté ce mot d'ordre 10 ans trop tôt décident maintenant de s'aligner sur l'électoralisme de LFI. Mais la fraction politicarde du mouvement autonome ne peut que passer à côté de l'Histoire à continuer de nier la force motrice de la lutte des classes.
La révolte lycéenne propose un joyeux embrasement de cette politique institutionnelle. Les pratiques de lutte et la composition sociale du mouvement évoquent la révolte pour Nahel en 2023. Mais ce soulèvement perdure au-delà d'une semaine. Surtout, la révolte lycéenne s'ancre dans les lieux d'études. Le bon fonctionnement de l'Éducation nationale est vivement perturbé. Les blocages et les incendies permettent de créer un véritable rapport de force face aux autorités. Si la gauche veut aider la jeunesse de manière non paternaliste, qu'elle propage ces pratiques pour neutraliser les lieux de production. Mais les partis et les syndicats en sont bien incapables.
Sur les réseaux sociaux, il existe deux bulles d'algorithme distinctes. Celle de la gauche insiste sur "les violences policières" contre "les enfants" avec des images choquantes et des indignations surjouées. L'objectif n'est pas d'attaquer l'État et sa répression au service de la bourgeoisie. Bien au contraire, les violences seraient liées uniquement à une "politique du maintien de l'ordre". LFI fait penser à la regrettée Alliot-Marie qui voulait exporter le maintien de l'ordre à la française pour écraser la révolte tunisienne de 2011. LFI défend également la répression des mouvements sociaux, mais dans le respect du code de procédure pénale. Les images de violences visent également à faire peur aux jeunes et surtout à leurs parents pour écraser le mouvement. La gauche veut ainsi montrer que seule la voix des urnes permet d'éviter les mutilations.
Les réseaux sociaux de la mobilisation lycéenne montrent d'autres images. Ce sont des moments festifs et joyeux. Les jeunes se rencontrent, vivent des moments intenses. Ils ont la conscience d'écrire l'actualité et probablement l'histoire. Ce sont des images de Michael Jackson, de Spideman, de battles d'aura avec le proviseur. C'est aussi beaucoup d'humour et d'énergie. Le Grand refus est même invoqué par un média qui s'apparente pourtant à une intelligence artificielle trotskyste. Les pancartes des manifestations expriment bien cet humour joyeux à rebours des slogans sinistres de la vieille gauche : "Toujours fashion, jamais facho", "Insoumis sauf au lit", "Bouffer moi la chatte pas mon avenir", "La nuit c'est pour BZ pas pour travailler"...
Peu importe les revendications que des singes savants recrachent pour plaire à la gauche et aux médias. Pour quiconque s'est égaré dans une scolarité secondaire, il semble évident que s'entasser dans des locaux vétustes pour suivre des cours soporifiques incite à brûler son lycée. Par ailleurs, l'absence de l'avenir pour la jeunesse et l'ensemble de la société semble criant. De l'effondrement climatique à la guerre, en passant par la robotisation du monde du travail, les raisons de se révolter ne manquent pas. La gauche tente évidemment de canaliser une révolte qui lui échappe. Les pratiques de la jeunesse débordent largement le cadre étriqué de la procession déposée en préfecture. La gauche, évidemment, n'aime pas cette spontanéité. Jean-Luc Mélenchon est toujours au premier rang pour domestiquer les bouillonnements qui débordent les institutions. Le chef de secte appelle au calme et à la discipline. Il reprend la bonne vieille rhétorique stalinienne pour écraser les révoltes de 1936 ou de 1968.
Le mouvement du 17 octobre relayé sur les réseaux sociaux parvient à étendre et propager la dynamique lycéenne. La jeunesse noir qui attaque la police, pille des magasins et incendie des bâtiments publics devient le visage de la révolte contemporaine. Le jogging noir remplace définitivement le drapeau rouge comme symbole de l'internationalisme prolétarien. Du Népal à Madagascar, en passant par le Maroc et l'Iran ce sont ces mêmes gestes insurrectionnels qui se propagent. De Mélenchon à Le Pen, en passant par Trump et Komeiny, ces révoltes sont unanimement condamnées par toute cette vomissure politicarde. Ce vieux monde de la représentation politique est largement déconnecté des dynamiques qui secouent la société. La bourgeoisie glorifie la Gen Z dans les pays du "Sud global" mais dénonce les casseurs quand c'est son pouvoir qui est directement attaqué. Leurs appels à l'ordre ne sont que des cris d'agonie.
Les syndicats se contentent de journées d'action dispersées pour épuiser la révolte dans la routine inoffensive. En 1968, la CGT a du lancer des grèves d'un mois pour reprendre le contrôle du soulèvement de la jeunesse étudiante et ouvrière. La CGT s'est largement effondrée et ne peut proposer que des kermesses ponctuelles pour enfermer la belle sauvagerie lycéenne dans des revendications poussiéreuses. Dans les manifestations de la jeunesse, la CGT à sa substance même, c'est-à-dire son service d'ordre. En revanche, le syndicat ne lance aucun débrayage ni appel à la grève contrairement à la journée du 29 septembre pour la fonction publique.
Pour étendre le mouvement, les assemblées bavardes du 10 septembre semblent déconnectées. Plutôt qu'une tribune pour gauchistes en crise existentielle, les assemblées doivent permettre d'impulser des pratiques d'action directe et d'auto-organisation. Ces structures doivent permettre de lancer et de coordonner des mouvements de grève. La révolte de la jeunesse doit désormais attaquer des lieux de production et s'inviter dans les entreprises. Une grande partie des exploités rencontre les mêmes angoisses face à un avenir incertain et la précarité au quotidien. C'est par la diffusion de la grève que peuvent être paralysés les lieux et les flux de production. Des lycées et des facs bloqués, des entreprises occupées, des piquets de grève et des axes routiers contrôlés peuvent imposer un véritable rapport de force pour ouvrir des perspectives nouvelles.
Sommaire du numéro 69 :
Stalinisme à la française
L'affaire du portrait de Staline
Le communisme de Georges Marchais
Révolution espagnole
Témoignage sur l'Aragon de 1936
Les collectivisations en Aragon
Les collectivisations dans l'Espagne de 1936
Gangsters au cinéma
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